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L'œuvre la plus considérable qui marque les quinze premières années du siècle est la décoration de la nef et du chœur de la Basilique de Montmartre par Lucien Magne.

Celui-ci s'était élevé contre la théorie archéologique de l'unité de style dans les monuments historiques français, théorie qui avait abouti à tant de pastiches lamentables et aussi à des destructions encore plus lamentables. Constatant que l'intérêt de nos vieilles églises, au contraire, résidait dans cette histoire écrite au cours des siècles sur la pierre, le bois, le fer ou le verre, dans ces transformations et ces adjonctions successives qui, toutes, avaient été modernes en leur temps avec le seul souci de s'harmoniser, par l'échelle et la coloration, avec l'œuvre initiale, il avait osé, à Saumur comme à Bordeaux, faire œuvre moderne dans des édifices anciens.

A Bougival, il n'avait pas craint d'édifier sous le clocher du xii* siècle un autel en marbre, couronné par une composition dans laquelle le statuaire de Saint-Marceaux avait compris qu'il fallait s'en tenir aux masses indiquées par le croquis de l'architecte, responsable de l'effet de l'ensemble. Cet autel se détachait sur le fond du chœur, enrichi de vitraux et de mosaïques modernes, enchâssés dans les arcatures anciennes.

A Montmartre, il s'astreint de même à rester en harmonie d'échelle et de ligne avec la conception première d'Abadie; mais, rompant avec la sécheresse

des pastiches byzantins dont les successeurs d'Abadie avaient fait le thème de l'ornementation, il crée un ensemble décoratif à l'effet duquel tout concourt, le marbre, la mosaïque d'émail, le fer et le bronze dorés, le bois sculpté et la marqueterie. Il étudie tous les objets : chaire, tribune, buffet d'orgue, banc d'œuvre, clôture, ambons, maître-autel, stalles, ciborium, lustres. S'il est entouré de collaborateurs comme Haubold pour l'étude des mosaïques, comme moi pour le dessin des marqueteries des stalles, comme Hippolyte Lefebvre pour la statuaire, comme Seguin pour la sculpture ornementale, comme Robert pour les grilles, sa volonté s'impose partout. Il n'est pas jusqu'aux sièges du banc d'œuvre ou à l'ostensoir du ciborium qui ne soient composés par lui.

Avec des moyens moindres, mais un soin analogue, Pierre Sardou étudie les détails de la décoration fixe et du mobilier de Notre-Dame du Rosaire, chaire, autel, tribune, appui de communion, stalles, appareils électriques.

Dans ces édifices religieux, la distribution de la lumière par les vitraux joue un rôle considérable, parce qu'elle donne l'ambiance mystérieuse, qui a un si grand charme dans les anciennes cathédrales, comme Chartres ou Bourges. Si les sujets sont généralement imposés, l'architecte peut tout au moins en déterminer l'échelle, la dominante colorée.

La technique même du vitrail doit répondre à sa destination : si les fabrications actuelles de verres

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opalisés, striés, martelés, si la délicatesse des émaux peuvent avoir leur place dans des vitraux d'appartement comme en a fait Grûber, la décoration monumentale ne comporte que la technique franche des verres colorés dans la masse et tout au plus des verres gravés, ainsi que je m'y suis limité dans les verrières de Bougival ou de Montmartre ; surtout elle exige que la composition tienne compte des armatures et des plombs qui donnent à l'œuvre non seulement sa solidité, mais son échelle décorative.

Les artistes de nos cathédrales, dans la disposition des armatures des grandes fenêtres comme celle de la Crucifixion, à Poitiers, ou dans l'arrangement des ferrures formant les compartiments des vitraux de la légende de Saint-Eustache, à Sens, donnent des leçons dont il faut savoir profiter, parce qu'elles comportent des principes immuables qui n'empêchent pas les verrières actuelles d'avoir, par la composition, le dessin et la coloration, un caractère moderne aussi déterminé que pouvait l'être celui des vitraux du xvi^, au regard de ceux du xiii^.

L'art du vitrail doit d'ailleurs profiter, pour les édifices civils, des procédés actuels de construction : les pans de fer se prêtent à leur décor translucide, comme aux revêtements pleins de céramique ; si le vitrail s'exprime par le plomb, s'il n'est pas surchargé de grisaille, il reste suffisamment transparent, même en étant puissamment coloré, et sous le jour gris de notre pays, il fournit le moyen de colorer agréable-

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ment la lumière à l'intérieur des salles. Il ne se prête pas moins d'ailleurs aux éclairages factices du soir, d'autant que les verres opalescents permettent la variété des effets de transparence et de réflexion. Dès la fin du xix^ siècle, Bégule, Grasset, Jac Galland rénovèrent le vitrail civil et leur exemple fut suivi par Laumonnerie et beaucoup d'autres.

Ce n'est qu'en s'intéressant à toutes ces questions de décoration intérieure que les architectes peuvent faire un tout homogène.

Si modestes que soient la destination de l'édifice et les crédits dont ils disposent, ils peuvent faire une œuvre complète et intéressante pourvu qu'elle réalise cette harmonie : la décoration du groupe scolaire de Bonnier en donne la preuve; des rampes simples, quelques points de céramique pris dans les baguettes de bois formant cimaises suffisent à animer l'architecture des escaliers; dans les classes, une frise au pochoir de quelques centimètres de hauteur égaie toute la salle ; si l'architecte avait même pu intervenir dans le mobilier scolaire, peut-être aurait-il pu l'alléger, sans en diminuer la résistance indispensable.

Dans les grands établissements, banques, magasins, les bureaux, les comptoirs font partie de la décoration fixe : ils tiennent une telle place dans l'espace des grands halls qu'ils en sont le principal élément décoratif, trop souvent négligé. D'ailleurs, dans une banque récemment ouverte près de l'Opéra, n'est-il pas regrettable de voir que l'architecte, après avoir

créé un hall spacieux, se soit autant désintéressé de Tétude des fermes métalliques, de l'aspect décoratif des grands vitrages, dont la monotonie n'est pas corrigée par un petit écusson de pauvre invention. Dans les agrandissements du Printemps, Binet avait réalisé cet ensemble décoratif par le soin et l'originalité qu'il avait apporté aux balcons du grand hall, aux ferronneries délicates donnant tant de grandeur aux portes d'entrée.

C'est surtout dans les maisons que l'on voudrait voir s'exercer l'initiative de l'architecte. On compte encore trop les immeubles de rapport où l'escalier présente une autre recherche que le grossier effet de colonnes destinées à frapper l'imagination des futurs locataires et ensuite de leurs visiteurs. Le passage de l'ascenseur, dont on pouvait admettre les imperfections quand il s'agissait d'adapter un mode nouveau d'ascension à des immeubles qui ne le comportaient pas primitivement, paraît trop souvent rapporté après coup, même dails des immeubles neufs.

Dans les appartements, l'étude est souvent encore plus sommaire : le problème si intéressant du chauffage n'est même pas abordé et les radiateurs sont un élément de laideur insupportable. L'étude de l'éclairage n'est pas plus sérieusement faite ; on traite la source de lumière électrique à l'imitation des dispositions qui étaient judicieuses pour des flammes verticales mais ne sauraient être admises

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pour l'électricité, dont l'intérêt est d'éviter que le cône d'ombre du support soit projeté sur la surface à éclairer.

Les essais d'éclairage par réflexion sur le plafond aboutirent à une lueur assez funèbre. Aussi voit-on avec satisfaction, dans l'hôtel de Dufrène, rue Bayard, une grande vasque lumineuse occuper presque tout le plafond d'un petit salon en distribuant une lumière uniformément douce.

Tout cela exige que l'architecte, comme d'ailleurs son client, ne se contente pas des pâtisseries de style avec quoi le tapissier harmonisera dignement les appareils d'éclairage à fausses bougies de porcelaine et tout le mobilier.

Certes, il faut encore plus de conscience pour tirer parti des matériaux de la décoration intérieure que de ceux du décor extérieur, car il est bien plus commode de dissimuler sous une architecture de mensonge en staff les nécessités utilitaires du chauffage et de l'éclairage. C'est tout à l'honneur des architectes vraiment modernes que d'avoir eu cette loyauté.

Si les planchers de fer se prêtent à des dispositions décoratives dépendant de la construction même, comme Vaudremer, Sédille, Lucien Magne furent les premiers à les réaliser, l'emploi actuel du béton armé est plus difficile, car il n'est pas une matière assez nette, assez précieuse pour donner une atmosphère intérieure confortable. Il faut donc se résoudre à le revêtir; les procédés de décor par la céramique

et la mosaïque correspondent bien à nos préoccupations d'hygiène moderne et s'allient parfaitement avec ce mode de construction.

Mais, là encore, le goût de l'architecte est indispensable : on a fait un emploi déplorable de la céramique dans des paysages ou des figures dont le dessin, coupé par les carrelages, ne valait pas mieux que les colorations douteuses; les exemples anciens, tant en Occident qu'en Orient, montrent le parti décoratif qu'il y aurait à tirer du joint dans le dessin des revêtements émaillés : des céramistes comme Bigot ont fait des essais concluants à cet égard.

La céramique se prête d'ailleurs particulièrement à la cuisine, à l'office et aussi à une pièce qui a suscité dans ces dernières années les solutions les plus nouvelles, la salle de bains.

C'est une évolution intéressante par rapport aux siècles précédents. Le xvii^ et le xviir siècle furent les siècles de la grâce, mais non de l'hygiène, et on frémit de songer aux incommodités qui accompagnaient le luxe d'apparat du Palais de Versailles. Au XIX® siècle, la salle de bain familiale était devenue un élément du programme de l'appartement, mais on trouvait inutile de munir chaque chambre d'un cabinet de toilette. Actuellement la salle de bain tend à devenir une pièce luxueuse, où l'on s'attarde et son décor est particulier, en raison des matières qu'il faut y employer à l'exclusion de toutes autres, métaux inoxydables, faïence, mosaïque. Dans des hôtels par-

ticuliers récemmept aménagés, la salle de bain est ainsi décorée : la baignoire forme un motif pris dans la hauteur des marches de soubassement sous une niche qui permet à la fois l'installation de l'éclairage et des appareils d'hydrothérapie.

A côté des matières brillantes comme la céramique et la mosaïque, la peinture reste un procédé intéressant, appliqué aux enduits intérieurs de plâtre.

Un procédé encore plus économique est celui du papier peint dont l'industrie a été, depuis trente ans, à l'avant-garde de l'art moderne : les procédés d'impression par planches ou par cylindres sur étoffe et sur papier séduisirent les décorateurs comme de Feure,Verneuil, Méhent, parleur technique simple et peu coûteuse, par leurs effets fratics et vigoureux.

Suivant la destination des pièces, tel ou tel procédé de décor pourra être employé, à condition que la composition reste homogène : le décor par la tenture, pour fragile et peu hygiénique qu'il soit, peut être charmant, mais il s'accorde mal avec la matière plus froide de la pierre.

Les artistes qui ressuscitèrent, à la fin du xix*^ siècle, cette conception de l'ensemble décoratif, en eurent la notion nette : dans les intérieurs réalisés par Lucien Magne pour un hôtel de Kavenue Henri-Martin, la pierre des encadrements des baies et des grandes cheminées s'harmonisait avec des murs peints surmontant des lambris de chêne, les plafonds montraient les fers apparents le long desquels deux doublures de

bois portaient la planche faisant le fond des longs caissons ainsi formés.

Au début de ce siècle, Plumet, dans le salon d'un rez-de-chaussée de l'avenue Victor Hugo, partait d'un principe analogue pour réaliser un ensemble plus libre de lignes et plus pittoresque.

Le bois reste une des matières les plus intéressantes à employer pour le décor intérieur des pièces, à cause de l'harmonie qu'il réalise avec le mobilier et les étoffes, d'autant que son emploi actuel en grands panneaux contreplaqués estune forme d'art qui donne des effets nouveaux de matière et de couleur. Il allie aux qualités hygiéniques que donne son entretien aisé la possibilité de l'isolement des murs facilitant le passage des canalisations et la faculté d'un démontage permettant l'entretien et les réparations.

C'est ce qui l'a fait adopter par Sorel dans le cabinet de travaildela jolie villa élevée à Reims, où les vitrines se combinent heureusement avec les divans fixes et s'harmonisent avec le mobilier, par moi-même dans un hôtel du boulevard Malesherbes où les grands panneaux d'érable moucheté, pris dans des cadres de chêne rehaussés de frises de marqueterie, donnent une harmonie très gaie que fait valoir la franchise des tons des étoffes des sièges et du tapis.

C'est aussi ce qui leur fait donner la préférence pour le décor intérieur des moyens de transport, voitures de chemins de fer, automobiles, avions, paquebots.

Un yacht aménagé par Lucien Magne au début de ce siècle resta longtemps un modèle à cet égard : la boiserie suivait partout les formes gauches des couples d'acier afin de ne rien perdre d'une surface très précieuse dans ces espaces restreints. -Les grandes Compagnies de navigation, dans la décoration intérieure de leurs paquebots, gardaient un esprit traditionnaliste qui contrastait étrangement avec le progrès des formes mêmes et des moyens de propulsion des navires. Vouloir ramener les proportions du palais de Versailles à la hauteur d'un étage de Tiavire était un enfantillage : des artistes comme Tony Selmersheim firent des cabines qui dénotaient une parfaite entente du confort et de la décoration modernes.

La tentative faite pour le paquebot Paris par la Compagnie Générale Transatlantique est un des plus beaux succès pour le triomphe des idées modernes ; on doit souhaiter toutefois que l'unité ne réside pas seulement dans chaque pièce prise séparément, mais dans l'ensemble du navire : cela c'est l'autorité de l'architecte qui, seule, peut le réaliser.

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