PIERRE SARDOU
Intérieur de l'église Notre-Dame du Rosaire, Paris, 1912.
point de départ du renouvellement de rarchitecture.
Ce sont elles qui ont créé des programmes tout nouveaux, par exemple les hôtels modernes de voyageurs, dans lesquels chaque chambre devient un diminutif d'habitation complète, réunissant presque la totalité des services qui se trouveraient, disséminés, dans l'ensemble d'un appartement.
Ce sont elles qui ont posé des problèmes grandioses, comme ceux des usines centrales électriques qui distribuent l'éclairage et la force à toute une ville.
Le développement des grandes entreprises a déterminé l'édification de banques, de magasins, plus vastes que les palais des temps passés.
Le travail, dans ces monuments du commerce et de l'industrie, a réuni de telles agglomérations d'employés et d'ouvriers que d'autres questions se sont présentées pour leur logement. Dans les agglomérations ouvrières, un seul service, comme celui du repas de midi, a déterminé, pour les cuisines et les réfectoires, les programmes les plus intéressants.
D'ailleurs, à mesure que l'hygiène et le confortable étaient exigés de toutes les classes de la société, une transformation analogue s'imposait dans les dispositions des entreprises de production et de vente, notamment des magasins d'alimentation.
Pour résoudre de tels problèmes, les architectes pouvaient rencontrer quelque embarras à n'user que des procédés anciens de construction. Mais l'industrie.
sans cesse en progrès, leur fournit chaque jour des facilités plus grandes.
Les matériaux anciens, comme le bois ou la céramique, ont profité des transformations industrielles. Nos forêts offrent des échantillons si variés que le bois a toujours été chez nous un système de construction pour les combles, les planchers, les escaliers, les maisons entières. Résistant aussi bien à la flexion qu'à la compression et à l'extension, ses combinaisons de structure par superposition ou par triangulation ont donné des effets d'autant plus décoratifs que le bois apparent est celui qui se conserve le mieux; dès que le bois est noyé dans la maçonnerie, il s'échauffe et pourrit ; d'ailleurs le nombre des maisons du xv'^ siècle qui existent encore dans les villes, comme à Lisieux, montre que le risque d'incendie des maisons en pans de bois n'est pas aussi grand qu'on pourrait le croire.
Le travail mécanique a transformé l'iadustrie du bois. Pour les bois pleins de charpente et de menuiserie, les fraises, les scies à ruban ont facilité le débit; les tenonneuses, les mortaiseuses ont remplacé le travail manuel au ciseau ; les toupies surtout ont permis d'obtenir instantanément les profils les plus fermes en même temps que la sortie du fer donnait des amortissements de moulures intéressants.
Dans les lambris, l'introduction des bois plaqués a été des plus heureuses. Jusque-là, les logiciens ne pouvaient sortir de la largeur réduite des planches
commerciales : c'était le principe des lambris du moyen âge et de la Renaissance, repris par Duban et Viollet-le-Duc. Les décorateurs du xvii<^ et du xviii® siècle avaient assemblé des planches pour faire les grands panneaux de Versailles ou de Trianon, mais n'avaient pu éviter les disjonctions préjudiciables à Tefifet des motifs qui se trouvaient coupés par ces fentes accidentelles.
L'invention française du tranchage des bois, qui date de 1844 et fut suivie en 1872 de celle du déroulage, avait élargi les dimensions des bois sciés en permettant de plaquer des panneaux de largeur illimitée ; elle avait surtout permis l'emploi décoratif des ramages que donnaient les ronces et les loupes, dont les gerces avaient jusque-là prohibé l'emploi en plein bois.
C'est de la guerre que date le développement du contreplacage, supérieur au placage par les panneaux indéformables que constituent ses cinq épaisseurs contrariées et symétriques du centre à la surface. Les nécessités des fabrications de l'aviation suscitèrent le développement mécanique de cette industrie appelée à rendre les plus grands services dans la menuiserie des portes et des lambris.
La céramique fut, dès l'antiquité, un produit standardisé. C'était exclusivement l'emploi de la brique parallélipipédique et, parfois en plus, de la brique terminée en quart de rond qui avait réalisé l'aspect décoratif, ce qui suffirait à montrer que la limitation des Hioyens, telle que l'impose la fabrication indus-
trielle des matériaux, n*est pas une gêne pour Part.
Les procédés, aujourd'hui généralisés aux carrelages et aux plaques de revêtement comme aux briques de construction, de compression de la matière pulvérulente dans les moules, réalisent une perfection de fabrication qui a même permis de faire venir d*un coup le décor et Témaillage des pièces.
Ce ne sont d'ailleurs pas seulement les méthodes de travail des matériaux anciens qui ont été développées et améliorées.
Dès le début du xix^ siècle, le fer, dont la métallurgie suivit le développement des chemins de fer en raison de la nécessité de fournir en grande quantité les rails, les éléments des halles de gares et des travaux d'art, avait pris sa place dans l'architecture.
Si les architectes qui surent créer des œuvres par ce moyen nouveau ne furent pas aussi nombreux qu'on aurait pu l'espérer, les ingénieurs, cherchant avant tout un emploi logique de la matière, imaginèrent pour les ponts, pour les locomotives, pour les navires, pour les automobiles, pour les aéroplanes, des formes qui souvent étaient par elles-mêmes des solutions d'art; ils permirent ainsi à. la fabrication de se perfectionner, et les aciers laminés actuels offrent une résistance et une finesse de section qui laissent loin derrière elles les profils et les résistances des fers laminés et des fontes employés il y a cent ans.
En même temps que la qualité des matériaux s'affinait, les calculs scientifiques se précisaient et
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déterminaient des systèmes d'une exactitude rigoureuse, comme les fermes à triple articulation.
Dans la construction métallique comme dans la construction lapidaire ou dans la construction de bois, les formes sont la conséquence des nécessités de stabilité; le calcul détermine les hauteurs des pièces aux différents points, selon les efforts qui s'exercent en ces points. L'art résulte de l'expression franche donnée à la solution scientifique.
La matière nouvelle, dont l'emploi est le fait des vingt dernières années, est le béton armé.
Le principe du béton armé repose sur la remarque faite, dès le milieu du siècle dernier, que le rapport entre les coefficients de dilatation de l'acier et du ciment permet au béton de s'allonger, sous l'effet d'une tension, en suivant la déformation du métal sans se désagréger, ce qui fait du béton armé une sorte de matière homogène.
Ce principe avait été établi dès les premières recherches, déjà lointaines, de Lambot, puis de Coignet, d'Hennebique et de Cottancin, mais la timidité des premiers essais n'avait pas toujours été une garantie de sécurité. C'est sans doute ce qui fit hésiter sur les qualités techniques et esthétiques du béton armé bien des architectes pourtant novateurs.
Cependant ce système n'avait rien de révolutionnaire, puisqu'il appliquait seulement des méthodes scientifiques nouvelles à un principe très ancien.
Les architectes romains, byzantins et persans, en
employant des matériaux de liaisonnement pour la construction des thermes, des basiliques, des mosquées, avaient établi l'antécédent du béton armé : si la théorie scientifique était différente, les arcs de brique réalisaient alors l'ossature élastique des remplissages de béton, comme aujourd'hui les armatures d'acier qui y sont incorporées. L'intérêt de l'une et l'autre méthode est dans l'ampleur des réalisations qu'elles permettent.
Si Farchitecture est l'art des plans, d'où résultent les grandes lignes qui font le caractère de l'édifice, le béton armé présente les plus belles qualités par la proportion, pour ainsi dire, illimitée des éléments de construction qu'il peut réaliser. En même temps, son mode de fabrication par pilonnage entre ou sur des coffrages exclut les recherches de formes mesquines : c'est par les grandes lignes qu'il vaut.
Il n'est pas moins intéressant par l'utilisation d'éléments préparés d'avance, piliers, poutres, dalles de couverture, assemblés rapidement sur place par la réunion des extrémités des armatures dans des cavités toutes préparées qui sont alors remplies de ciment.
Le principe une fois admis, les méthodes d'application ont varié suivant les écoles. Les adeptes du ciment armé, qui enrobe le métal d'un mélange de sable et de ciment, n'admettent pas le béton armé, qui y ajoute des cailloux ; de Baudot créa un système personnel par l'emploi de véritables planches de ciment armé.
En réalité, qu'il s'agisse du béton armé ou du ciment armé, il n'y a pas là un « matériau », comme disent leurs fanatiques, mais un appareil de construction de très haute résistance, établi sur la forte adhérence du ciment à l'acier. La proportion du ciment et du sable, la grosseur du gravier n'ont rien d'absolu : une pièce moulée d'avance formant linteau et un pilier n'ont aucune raison d'avoir la même constitution de béton, non plus que la mêrne force d'armature, puisque l'un travaille surtout à la compression, et l'autre à la flexion. Les cailloux jouent le rôle d'une matière inerte qui a, dans certains cas, contre les effets de dilatation et de retrait, la même importance qu'un dégraissant dans les pièces céramiques de grande dimension.
Userait injuste de ne pas excuser les tâtonnements des premiers essais que firent les architectes sans connaître exactement les qualités du béton armé, ce qui les conduisit soit à copier les formes d'autres matériaux, soit à maintenir les proportions de construction de pierre ou de briques, solutions aussi peu intéressantes les unes que les autres.
C'est vers les ouvrages des ingénieurs qu'il faut se tourner pour apprécier les ressources artistiques de l'évolution du béton armé, grâce à une connaissance sans cesse approfondie de son emploi.
Les travaux poursuivis au début de ce siècle par Considère, Rabut, Résal, Mesnager, ont abouti à la circulaire du Ministre des Travaux publics de 1906
qui établit des données précises et une théorie rationnelle des calculs de résistance.
Les garanties de sécurité sont devenues normales bien que les chiffres fixés soient plus hardis que ceux indiqués dans les règlements étrangers; surtout la voie s'est trouvée ouverte aux initiatives des constructeurs et le béton armé entre maintenant dans Tart par ses formes nouvelles et simples.
L'emploi du béton armé réalisera, dans les édifices modernes, l'union entre le décor, la forme et la structure, entre l'art et la science, que réalisa jadis la construction byzantine ou persane, d'autant mieux que l'artiste et le constructeur ne feront qu'un, que l'ingénieur aura une sensibilité d'artiste et l'architecte une éducation technique; alors leur collaboration ne sera plus une juxtaposition ; les dispositions, les formes mêmes de la construction pourront subir des modifications d'où résulteront des expressions d'art, et la décoration fera corps avec la construction pour constituer un tout.
Si notre époque a mis les architectes en face des exigences nouvelles des programmes, si elle les a astreints à des obligations qui en rendent les solutions malaisées, on voit en revanche qu'elle facilite celles-ci par les moyens nouveaux qu'elle a mis à leur disposition. Ils peuvent trouver ces solutions à condition d'abandonner les formules qui imposent, dans la symétrie des ouvertures, dans les rapports de hauteur et de largeur des pleins et des vides, un corps de dogmes inconciliables avec les besoins actuels.