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ESTHÉTIQUE DES VILLES

C'est un des problèmes les plus complexes que celui de Testhétique du développement des villes.

On en a Tidée en constatant que les efforts faits actuellement par l'œuvre de la Renaissance des Cités pour réaliser un progrès dans la reconstruction des villes aux trois quarts détruites par la guerre se heurtent aux plus grandes difficultés, quoique les améliorations projetées paraissent d'une réalisation facile, puisque les voies nouvelles, les jardins, traversent des ruines.

C'est que le choix des emplacements des cités, à la rencontre des vallées ou à leur point de départ commun, l'utilisation du terrain accidenté pour le tracé des chemins, des places, dans un but de défense ou en vue de la réunion et la présentation des monuments publics, l'emploi de procédés et de formes de

construction aboutissant, selon le climat, à des rues plus ou moins larges, à des portiques ou à des passages entièrement couverts, n*ont eu, dès le début, rien d'arbitraire. Puis le développement des cités a suivi une évolution si lente que beaucoup des raisons qui avaient dicté ce choix persistent malgré ce développement, malgré la transformation des mœurs; enfin partout subsistent des vestiges du passé qu'on ne saurait détruire sans vandalisme.

Au siècle dernier, quand on se décida, parce qu'elles ne correspondaient plus à aucune utilité, à raser la plupart des fortifications anciennes dans lesquelles se trouvait enfermé le centre des villes, qui s'étaient développées hors des remparts, la solution de boulevards et de jardins fut toute trouvée. On pourrait citer un grand nombre de villes, comme Troyes, comme l'infortunée Reims, qui furent heureusement transformées par ce moyen. A Troyes notamment, la vieille ville restait intacte avec ses rues étroites, ses vénérables églises et ses maisons pittoresques, à l'intérieur des jardins qui l'égayaient et l'assainissaient.

Il en est de même aujourd'hui de la démolition des fortifications de Paris qui, au fur et à mesure du développement des quartiers de la périphérie et des quartiers actuellement suburbains, peut faire le charme de la capitale agrandie.

Certaines destructions, comme celle du Palais des Tuileries sous la Commune, ont été utilisées aussi

pour allonger la perspective des Tuileries et de la cour du Carrousel. Des améliorations partielles purent être réalisées, comme le square créé il y a quelques années devant l'Hôtel de Cluny par l'expropriation du terrain que laissait à découvert la démolition d'un groupe de maisons.

Mais il est de plus en plus difficile et de plus en plus onéreux de faire des percées dans le centre des villes. Lors du concours pour l'Exposition de 1900, un concurrent avait présenté un séduisant prolongement du boulevard de la Madeleine qui aboutissait en ligne droite au croisement de l'avenue Marigny, des Champs-Elysées et de la nouvelle voie à ouvrir dans Taxe de l'Hôtel des Invalides, depuis l'avenue Nicolas H. Il est certain qu'il créait là, sur l'admirable Avenue, un point de vue qui en aurait encore augmenté l'ampleur, mais il est inutile d'insister sur ce qu'aurait pu coûter une telle entreprise, expropriant un côté de la rue Royale et les plus beaux hôtels du Faubourg Saint-Honoré.

Par ailleurs, le terrain accidenté de nos vieilles villes ne se prête guère à des percées rectilignes : quand verra-t-on disparaître les emmarchements du boulevard Saint-Martin ?

11 faut reconnaître aussi que les grands espaces vides, contraires à l'ambiance de nos vieux monuments, peuvent en diminuer singulièrement l'effet ; le parvis Notre-Dame a certainement amoindri l'impression que devait produire l'admirable façade

quand elle se dressait avec peu de recul, si Ton constate Teffet qui en résulte encore aujourd'hui devant la cathédrale de Bourges.

Mais, dans tous ces exemples, il s'agit seulement d'enlever et non point d'ajouter. Combien le problème devient plus ardu quand la transformation de la ville oblige à la construction d'un travail d'art. Le pont qui assure le passage de la rue du Rocher audessus de la rue de Madrid est un exernple frappant de la laideur qu'une amélioration de viabilité peut apporter à un quartier.

La question des ponts est encore plus grave quand ils franchissent un cours d'eau, car c'est alors toute la perspective d'une ville qu'ils peuvent gâter. Il serait contraire à tout esprit de progrès de vouloir maintenir les anciens ponts à piles nombreuses lorsqu'ils gênent une navigation intense, mais quand on voit démolir un pont comme l'ancien Pont de la Tournelle, on aimerait être sûr que celui qui le remplacera a été suffisamment étudié. A cet égard, on ne peut que louer les ponts élevés à Paris dans les dernières années du siècle dernier, surtout le pOnt Mirabeau : sa courbe, d'une ligne nouvelle et nerveuse, tendue au ras de l'eau sans rien couper de la perspective du fleuve, est un chef-d'œuvre.

Le dernier pont construit, immédiatement avant la guerre, est le pont Notre-Dame; pour moins ample et plus compliquée que soit la disposition de l'arche métallique calée par deux arches de pierre, il reste

SOLUTIONS RAISONNÉES DES PROGRAMMES MODERNES 3t

digne de son cadre; si le motif de sa rampe, en fonte n'est pas d'une inspiration bien nouvelle, tout au moins son échelle n'offre-t-elle pas la lourdeur choquante des balustres du Pont Alexandre, faits à l'imitation de balustres de pierre.

Dans les petites villes, un problème fréquent est celui d'un pont très ancien qui suffit encore parfaitement au trafic local, mais qui, donnant passage à une route importante, ne correspond plus aux moyens de locomotion actuels. Certains urbanistes préconisent, en pareil cas, le détournement de la route, alléguant que, lorsqu'on a construit les chemins de fer, on n'a pas eu l'idée de leur faire traverser les villes. Ce n'est pas là une solution économique et, en tout cas, elle déplace complètement l'axe de la vie dans la cité ainsi contournée. Dans un cas semblable, on ne saurait trop admirer la solution qui fut adoptée à Villeneuve-sur-Lot pour le pont commencé en 1914 sur les plans de l'ingénieur Freyssinet. Le béton armé a permis de franchir la rivière d'une seule portée, avec une ouverture de 95 mètres et une flèche de i3 mètres qui laissent voir la perspective pittoresque du vieux pont et des quais, avec lesquels il se relie parfaitement par son épaisseur et sa tonalité. C'est par de tels ouvrages que les architectes peuvent avoir la gloire de moderniser et d'embellir nos vieilles cités, plutôt que par les piédestaux des effigies des grands hommes, dont l'abus tend à encombrer fâcheusement chaque carrefour.

On discute souvent l'opportunité des supports pour les fils aériens des tramways ; mais on ne voit pas pourquoi on n'en ferait pas des éléments artistiques, comme aussi des appareils d'éclairage ou des édicules d'utilité publique; en tout cas, ce sont là des organes indispensables aux conditions de la vie moderne. On ne discute pas assez, en revanche, l'opportunité de glorifier les hommes aux dépens de nos places et de nos jardins.

Les bancs, les entourages du pied des arbres, tels que les a réalisés Vacherot en ciment incrusté de mosaïque dans les jardins du Cours la Reine, sont un élément plus utile et s'harmonisent souvent mieux avec l'horticulture.

D'ailleurs c'est, de la part des sculpteurs, une erreur de jugement que de vouloir faire, sans les études préalables indispensables, des monuments en se passant des architectes. On doit la redresser en rappelant l'importance qu'a eue le piédestal dans la statuaire italienne de la Renaissance; de notre temps, l'Etienne Marcel est une des œuvres sculpturales les plus décoratives qui aient été créées précisément à cause de la simplicité et de la hauteur du piédestal qui l'élève et en fait un motif composé avec les jardins, les balustrades et le fond de l'Hôtel de Ville.

Le Monument aux Morts de Bartholomé est une œuvre magistrale par l'art avec lequel elle s'adapte à la largeur et à la pente de l'allée centrale du cimetière du Père-Lachaise, par le soutien que les masses

horizontales de pierre donnent aux groupes défigures, autant que par le sentiment même de ces figures.

Dès que la distance à laquelle le monument doit produire son effet dépasse quelques mètres, ce sont ces masses d*architecture qui comptent le plus : elles peuvent même être d'autant plus impressionnantes que la sculpture en est bannie, comme le prouve le monument élevé par Ventre près de Verdun sur la Tranchée des Baïonnettes.

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