ÉDIFICES PUBLICS
L'érection des grands édifices civils ou religieux reste un des éléments principaux de l'esthétique des villes, à cause de leur développement considérable et du pittoresque de leur plan et de leur silhouette.
Mais leur achèvement demande un tel laps de temps qu'ils présentent, dans leur ensemble, les mêmes variations de goût que Ton trouve dans nos anciennes cathédrales et nos anciens palais.
C'est ainsi que la Basilique de Montmartre fut commencée après 1871, sur un plan admirable d'Abadie, qui avait cherché, parle grand dôme flanqué de quatre dômes plus petits, par le clocher reporté au chevet de l'édifice, à couronner majestueusement, pour tous les points de vue, l'emplacement exceptionnel dont il disposait. L'idée primitive fut plus ou moins bien développée par les architectes qui se succédèrent pendant vingt ans après la mort d'Abadie et crurent
B.-M. Hagmb. — L'Architecture. \
rentrer dans la tradition byzantine par des profils et des ornements d'une certaine sécheresse.
Mais ce n'est que de 1905 à 1910 que le clocher fut réalisé par Lucien Magne dans un esprit beaucoup plus moderne; la base robuste, enchâssant la chapelle du chevet, prépare par des glacis le fût dont les dominantes verticales, très simples, accusent la montée de l'escalier; l'étage du beffroi comporte quatre grandes arcades à jour surmontées d'une galerie et d'un couronnement conique. L'œuvre n'a plus rien d'un pastiche d'architecture byzantine, qu'on en étudie les grandes lignes, les frises sculptées par Séguin, les symboles figurés par Dampt et par Jouve.
Dans les petites églises, l'unité de conception et de réalisation ne présente pas la même difficulté : mais alors ce sont les conditions modernes de l'emplacement entre des murs mitoyens qui suscitent l'ingéniosité des artistes, non seulement pour la solution des problèmes strictement utilitaires d'éclairage et d'écoulement des eaux, mais même pour la distribution du plan.
S'il est cependant un programme qui semble immuable, c'est bien celui des édifices cultuels. Jadis leur orientation vers le levant n'était pas moins fixée que la disposition du chœur et de la nef : le plan se développait plus ou moins, souvent suivant les ressources, mais trouvait sa grande variété dans les agencements divers des circulations et des chapelles rayonnant autour de ce noyau. Aujourd'hui l'utilisa-
tien d'un terrain ne permet pas plus de fixité dans la disposition du plan que dans l'orientation du chevet.
Une des premières églises élevées dans ces conditions fut, au début du siècle, Saint-Antoine des Quinze-Vingt, œuvre de Lucien Roy : l'édifice qu'éclaire au centre une coupole en verre à la croisée du transept, est aussi intéressant par ses éléments de pierre, colonnes, corbeaux,' que par l'étude de la tribune en fer et de tous les motifs de décoration.
Une des œuvres les plus remarquables au point de vue du plan est la nouvelle église Saint-Michel des Batignolles, actuellement en constructiouy par Bernard Haubold.
Le plan du terrain est une sorte de T dont la hauteur serait faible et la barre très épaisse. Trois nefs de longueur inégale, séparées par des galeries prises entre des points d'appui doubles qui soutiennent les arcs des nefs, donnent, malgré tout, une proportion en longueur satisfaisante en même temps que des perspectives pittoresques. L'entrée de la nef principale se trouvant sur une voie étroite, c'est sur une des nefs latérales, en face d'une rue perpendiculaire, que s'élèvera le clocher, indiquant l'église au milieu de l'agglomération des maisons.
La structure n'est pas moins originale que le plan : des colonnes de granit portent sur les chapiteaux d'une masse très simple la construction apparente en brique de deux tons; de grands arcs transversaux,
dont les tympans sont allégés par des ouvertures, soutiennent les pannes de la charpente apparente qui ne comporte pas de fermes. On ne saurait imaginer construction plus simple ni plus franche et le caractère n'en est que plus imposant.
C'est également la brique qu'a employée Pierre Sardou dans l'église Notre-Dame-du-Rosaire, terminée en 1912. D'une disposition plus classique avec sa nef et ses deux bas-côtés, l'édifice est éclairé par les deux grandes baies de façade à l'extrémité des bascôtés, la rose au-dessus de la tribune de l'orgue et les roses qui terminent les trois nefs, au-dessus des autels; les faces latérales des bas-côtés étant entièrement fermées le. long des murs mitoyens, de petites baies éclairent le haut de la nef, à chaque travée, au-dessus des combles de bas-côtés.
L'artiste a réalisé ainsi une église dont la clarté est encore augmentée par l'emploi de la brique rosée qui fait toute la construction apparente, de fines lignes décoratives étant obtenues par les rouleaux saillants des archivoltes et par les saillies de rangs de briques sous les sablières des charpentes. La façade, avec la silhouette de son campanile élevé à cheval sur le mur pignon, avec ses auvents abritant les portes, n'est pas moins heureuse dans sa simplicité que l'intérieur de l'édifice.
Ces deux œuvres sont parmi les plus complètes de la série d'églises que le cardinal Amette fit entreprendre vers 1910. Dans d'autres, les architectes
s'inspirèrent des formes des édifices du moyen-âge et on ne peut que regretter la persistance d'une erreur qui consiste à vouloir pasticher, avec des moyens d'exécution insuffisants, des édifices antérieurs.
Hors Paris, plusieurs églises intéressantes ont été élevées dans ces dernières années.^
Une œuvre charmante est la chapelle Sainte-Anne à Bolbec (Seine-Inférieure), d'Edmond Navarre, dont le plan extrêmement simple, l'exécution par le silex posé en mosaïque et allié à un peu de brique, à encore moins de pierre et de béton moulé pour les appuis, répondent à la plus stricte recherche d'économie. Le parti qui en résulte est, à l'extérieur, l'absence de toute sculpture, on pourrait dire de toute saillie, à l'intérieur des grandes surfaces que Beaudoûin a décorées par des fresques d'un beau caractère.
Le décor de couleur obtenu au moyen de la fresque est caractéristique aussi de l'église qu'achève Marrast à Vincennes.
A Goulommiers, Brunet contruisait en igiS une église dont le système d'architecture procède des mêmes principes que les œuvres d'Haubold et de Sardou et dont la décoration sculptée, notamment celle des chapiteaux, est moderne et délicate.
Une des œuvres les plus originales est l'église élevée à Bécon-les-Bruyères par Barbier. Le clocher monte au-dessus de l'entrée, perpendiculairement au mur de façade, construit en pierre et moellon à appareil polygonal : ce mur est occupé par une grande figure
de Christ en croix qui fait corps avec la construction et donne un effet impressionnant.
A côté des édifices catholiques, on ne saurait oublier la synagogue de Guimard, dont la façade sur la rue Pavée, construite en 1918, offre un curieux aspect de lignes verticales séparant une série de petites fenêtres étroites, et surtout la synagogue construite à Boulogne-sur-Seine par Pontremoli, dont le plan carré couronné par un toit octogonal, la sobriété des lignes et de la coloration de la brique, la disposition des tribunes intérieures ont un grand caractère.
Il n*est pas douteux que l'ensemble de ces édifices présente, en général une tendance moderne qui fait honneur à la génération actuelle et est la récompense des efforts de la génération précédente. Peut-être pourrait-on dire qu'il n'y a pas été fait suffisamment appel aux procédés nouveaux de construction : mais, pour ces édifices de dimension restreinte, peut-être aussi l'emploi de la brique et du bois était-il le plus rationnel, en vue du rendement et de l'économie des matériaux mis en œuvre.
On ne trouverait pas, à beaucoup près, des recherches aussi neuves dans les monuments civils, nationaux ou municipaux, élevés depuis vingt ans.
Il faut dire que beaucoup d'entre eux, tels que les musées, les bibliothèques, installés le plus souvent dans des monuments anciens adaptés à leur usage, ne
donnent pas encore aujourd'hui de solutions définitives de programmes qui sont pourtant des plus nets.
Il est acquis, en effet, que pour la présentation des tableaux, par exemple, le meilleur éclairage, qui donne le plus d'égalité et le moins de reflets, est l'éclairage sidéral. Le jour latéral donne plus de variété aux objets présentés, mais toute afïluence de visiteurs a pour résultat de porter des ombres sur les vitrines, sur les meubles, et de nuire à la présentation des objets à moins que ce jour ne tombe d'assez haut. C'est de là qu'est venue, dans des palais aménagés en musées comme le Louvre, la nécessité d'aveugler des baies, de créer des verrières dans les plafonds.
Aussi paraît-il étonnant que, lorsqu'on a construit le Grand-Palais, Deglane ait été le seul des architectes en collaboration à faire une façade entièrement pleine à la hauteur du premier . étage et que ceux qui se raccordèrent sur les côtés et le fond du Palais avec la façade principale .aient ouvert une série de fenêtres qu'il a fallu aveugler.
Les galeries élevées par Dutert au Muséum présentent un plus grand souci d'adaptation à leur destination et ont, de ce fait, leur caractère artistique propre. Dans les façades des agrandissements de la Bibliothèque nationale, Pascal ne s'est peut-être pas dégagé des préjugés académiques autant que dans la nouvelle salle de lecture, où il a étudié franchement l'alliance du fer apparent et de la mosaïque.
Qu'il s'agisse d'hôtels de ville, de tribunaux, de
musées, de bibliothèques, il semble trop souvent que les architectes chargés de les construire ne connaissent pas d'autre architecture que les formes classiques, d'autre matière que la pierre, vraie ou fausse d'ailleurs : on dirait qu'il faut avant tout en imposer à l'extérieur par des colonnes, des emmarchements, à l'intérieur par des escaliers monumentaux, en se souciant fort peu de la destination des édifices : il reste là une superstition de la majesté de certaines formes et de certains matériaux qui est singulièrement nuisible aux progrès de l'architecture.
L*école est, au point de vue social, une des plus respectables préoccupations du temps présent; le souci d'en faire un milieu accueillant, dans lequel le goût se développe, n'est pas une préoccupation moins noble : on la trouve dans les groupements tels que VArt à V Ecole comme dans les milieux administratifs.
Dès la fin du siècle dernier avaient été construits des lycées dont l'architecture reste le type du genre ; ceux qui ont été élevés depuis n'ont guère pu s'en écarter et parfois même en ont inutilement compliqué et alourdi les données très simples, ainsi qu'on en a l'impression devant les saillies qui, au lycée de Beauvais, portent les fenêtres des étages supérieurs.
Mais les établissements d'enseignement primaire étaient restés dans des données beaucoup moins
modernes, notamment à Paris : tandis que, dès 1880, s'élevaient dans la banlieue certains édifices scolaires conçus selon les idées nouvelles, comme les écoles construites en brique par Auguste Magne à Eaubonne, Paris en était encore aux façades de moellon piqué, uniformément tristes dans leur aspect de casernes aux fenêtres uniformes.
C'est certainement une des œuvres les plus louables de la Ville de Paris que d'avoir, au début de ce siècle, créé pour les enfants des groupes scolaires dont les conditions d'hygiène, dont l'atmosphère d'art soient aussi bienfaisantes pour la santé physique que pour le travail et l'élévation morale.
C'est à Louis Bonnier que revient l'honneur d'avoir, comme artiste, réalisé la transformation de l'école et d'avoir su, comme administrateur, favoriser, par la réalisation de ce même programme, le talent des architectes aux tendances modernes.
Son groupe scolaire du quartier de Grenelle date de 1911. Tout y est d'une admirable logique dans la disposition du plan groupant une école de garçons, une école de fille et une école maternelle avec la réunion des trois cours qui n'en font qu'une au point de vue de l'aération de l'ensemble. Il a détruit l'aspect caserne en remplaçant les fenêtres monotones, qui éclairent mal les classes, par de grandes baies prenant toute la largeur de chaque classe. Un grand effet extérieur provient de ce que les piles qui séparent les travées font saillie de toute leur épaisseur sur la
menuiserie des grandes baies, ramenée logiquement au nu intérienr des salles pour éviter les recoins que forment d'ordinaire les ébrasements.
La brique est parfaitement employée pour les façades avec les effets d'ombre et de lumière résultant des décrochements des rouleaux d'arcs autour des grandes bafes ; pour les grandes portées de linteaux, pour les planchers, pour les escaliers, le béton armé a remplacé économiquement les autres matériaux, rendant en outre aux classes une surface précieuse. Partant de ces préoccupations judicieuses, l'artiste a su faire une œuvre gaie, qui contraste heureusement avec la tristesse du quartier environnant.
On constate d'ailleurs que l'architecte est en avance sur l'administration des établissements scolaires en voyant subsister l'éclairage au gaz et des poêles dans un ensemble aussi franchement moderne ; si l'on ne peut approuver que ceux qui ont la charge d'établir les programmes ne soient pas assez hardis pour mettredans une école l'électricité, le chauffage central et des appareils d'hydrothérapie, il faut au moins se réjouir que l'architecte ait pris aussi franchement, en ce qui concerne, les devants sur la routine.
On conçoit que des œuvres d'une aussi complète réussite aient définitivement gain de cause sur les errements passés et les écoles élevées récemment ont été, en général, conçues dans le même esprit de modernisme.
Au premier rang se place l'École maternelle élevée
par Pierre Sardou sur remplacement de l'ancien Marché du Temple. Les mêmes conditions d'hygiène y sont parfaitement remplies et le charme des motifs de sgraffites, décorant au-dessus des grands arcs les voussures qui portent les chéneaux, donne une gaieté de plus à l'ensemble de la construction.
Non moins remarquable est le lycée Jules-Ferry, de Paquet, où le béton armé a permis de créer des ^ terrasses qui sont précieuses pour les récréations et donnent une proportion heureuse à l'édifice dont les grandes baies montent jusque sous les corniches.
Si les questions d'hygiène ont pris place à l'école, c'est dans les établissements hospitaliers qu'elles avaient pris naturellement naissance et les nécessités d'aération, de désinfection, l'installation des salles d'opération avaient, déjà dans le dernier quart du siècle dernier, modifié les anciens programmes compacts, en surface et en élévation, des hôpitaux.
A proximité des grandes villes avaient été construits des établissements hospitaliers entiers, contenant asile, hospice, hôpital, dont la distribution générale comprenait des services centraux reliés par des galeries avec les différents quartiers comprenant eux-mêmes une série de bâtiments isolés, élevés en général d'un seul étage et reliés entre eux par des circulations couvertes. Tel était, entre autres, l'établissement hospitalier d'Aurillac, construit par Lucien Magne vers 1890.
C'est la lutte contre la tuberculose qui, au commencement de ce siècle, a déterminé des programmes plus précis, par l'obligation d'éviter les dortoirs abritant un grand nombre de malades, d'orienter les chambres vers le soleil, de créer des galeries de cure également bien exposées. L'amélioration des services hydrauliques, le développement des services médicaux par l'application de l'électricité, de la radiographie, compliquaient encore le problème.
Des solutions remarquables ont été trouvées, auxquelles nos architectes modernes ont apporté leur contribution technique et artistique.
En 1900, il n'existait dans toute la France que deux sanatoriums populaires, l'un à Hauteville (Ain), l'autre plus récemment créé par l'Assistance publique de Paris à Angicourt (Oise).
Le sanatorium de Bligny (Seine-et-Oise), commencé en 1901 par Lucien Magne, présente les dispositions-types, depuis lors adoptées, de chambres séparées ne comprenant que trois malades, disposées sur les deux ailes d'une ligne brisée dont le centre est occupé par les galeries de cure, le tout orienté vers le midi, toutes les circulations de service étant établies sur les façades orientées vers le nord. Les proportions de la construction, l'étude des détails montrent qu'à un programme aussi strictement scientifique peuvent s'adapter les nécessités esthétiques, car l'aspect des galeries pour le repos des malades, formant comme des travées de cloîtres très ouverts à deux
étages, est une conception artistique qui vaut les réalisations les plus heureuses des programmes anciens. Depuis, d'autres hôpitaux analogues ont été créés qui ont dû adopter des dispositions du même genre et des procédés de construction simples donnant les mêmes résultats économiques et esthétiques.
Parmi les grands établissements, l'hospice départemental de Villejuif, œuvre de Morize, présente un ensemble de constructions de meulière et de brique, avec couvertures en tuile, auquel les galeries et les auvents suffisent à donner un aspect pittoresque. On peut encore citer, de Maistrasse et Berger, l'hôpital Trousseau et le sanatorium pour enfants à Zuydcoote(Nord), où des pilastres de pierre, divisant la belle unité de la brique, paraissent une inutile concession à des préjugés architecturaux.
A côté de l'hôpital Rothschild,'assez banal, le dispensaire de la rue Vigée-Lebrun, de Guyon, est d'un joli goût, ^avec sa frise en céramique couronnant le mélange de la pierre et des briques colorées. Une œuvre de [caractère est encore l'Aérium d'Ares, de Gonse, dont l'aspect rustique de santé est enrichi par les décorations d'un haut goût et d'une technique saine que sont les fresques de Marret.
L'énumération de ces œuvres montre que c'est là un des programmes dont la réalisation fait le plus d'honneur à nos architectes depuis vingt ans.
Faut-il s'en étonner? L'architecture est le reflet des idées et des mœurs du temps : or les progrès naturels
recherchés par notre société pour le soulagement des misères humaines sont une des choses qui honorent le plus notre époque.
Nous devons même être satisfaits que, dans les pays coloniaux où la France exporte ses arts, elle soit le mieux représentée par les établissements hospitaliers, qui ont une portée morale et sociale considérables. Il est regrettable, en effet, que, le plus souvent, les théâtres, les palais officiels mêmes de nos capitales coloniales ne soient que la transplantation illogique de monuments de France, sans aucune préoccupation d'adaptation, non pas aux formes ornementales de Tart du pays, ce qui pourrait être une erreur de psychologie politique autant que de goût, mais aux conditions essentielles de la vie sous un climat particulier.
Or un hôpital comme l'hôpital DrOuhet à Cholon (Gochinchine), de Josse et Truitard, réalise une construction française, mise en harmonie avec le pays par la faible hauteur de la maçonnerie, par le grand toit qui la couronne de briques creuses dont le découpage sur les rives suffit à rappeler, sans le pasticher, l'emploi local de la céramique aux formes contournées.
L'étude des hôpitaux a été profitable à beaucoup d'autres édifices où l'hygiène joue un rôle analogue : des idées très justes ont consisté à supprimer les angles des pièces, impossibles à nettoyer, et à faire des raccords courbes entre les plafonds, les planchers et les surfaces verticales des murs. Ce sont des cho-