Sylvain Lévi. Népal, I, pi. L
INFLUENCES EXERCÉES OU REÇUES PAR I, ART HINDOU 6l
mais le principe de la loggia est hindou. Les palais chinois n'ont jamais ce caractère : ils n'ont, en général, qu'un rez-de-chaussée ; les maisons particulières des villes ont un étage au-dessus du rez-dechaussée, seuls les restaurants et les maisons de jeu, les monts-depiété, les belvédères et les portes de villes ont plusieurs étages, mais ils n'ont jamais de loggias.
Il résulte, de tout ce que nous venons de dire, que les loggias ont toujours été de mode aux Indes, depuis 2 5o ans avant J.-C.
Or, comme d'autre part, nous savons qu'elle n'ont apparu en Orient à l'état systématiqucqu au xii e siècle de notre ère, après plusieurs siècles d'un courant de relations commerciales très intense entre l'Inde, la Perse et l'Egypte, il y a vraiment beaucoup de chances pour que ce procédé architectural ait été emprunté, au moment de sa diffusion dans le monde, par ces mêmes pays, aux monuments plus anciens de l'Inde.
Nous nous sommes souvent demandé si l'origine des balcons à
encorbellement ne devait pas être cherchée dans l'architecture militaire. On voit des exemples de mâchicoulis dans un bas-relief de Khorsabad (ix c siècle avant J.-C.) et dans un bas-relief égyptien ; mais ce sont des exceptions car tous les autres bas-reliefs de ces époques anciennes ne montrent, dans la représentation des villes fortifiées, que des tours et des remparts simplement crénelés.
Fig. 8^. — Le Zenanah du palais do Klioumbou à Ghittore. Style hindou antérieur à l'invasion musulmane.
(Rousselct. — Inde de Rajahs. Hachette, p. 2 33.)
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On n'en voit aucune trace non plus dans l'architecture grecque, étrusque, romaine et même byzantine, dont les ruines nombreuses, souvent en remarquable état de conservation, comme a Pérouse,
Fig. 85. — Palais moderne» de l'Himalaya (Sutlej). (Simpson. — Architecture in the Himalaya.)
Rome, Constantinople, pullulent dans la vieille Europe et les côtes de la Méditerranée. 11 faut arriver au \n tf siècle pour en retrouver des spécimens soit aux remparts de la citadelle du Caire bâtie par Sala-
din. soit dans les places de Syrie.
Le système devint apparent dès lors et normal dans les forteresses d'Orient, entre autres dans le célèbre krach des chevaliers de 1 Hôpital, cette merveille d'architecture militaire construite parles croisés de Syrie. Les bretèches du krach ont un caractère bien oriental. Puis le procédé passa en Europe et nous le trouvons à la même époque, pour ne parler que de la France, à l'église de Royat, au donjon de Niort et à la Maison aux mâchicoulis du Puy. Les bretèches et mâchicoulis ne faisaient du reste que prendre la suite des hourds en bois du xi c siècle abandonnés dans la pratique à cause de leur facilité à prendre feu.
Fig. 80. — Couvent népalais du vn c siècle d'après Foucher.
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A la fin du xm e siècle et au commencement du xiv e , l'Asie méditerranéenne et l'Europe tout entière, la première précédant l'autre, adoptèrent d'un bloc et à l'état de système absolu, non seulement les mâchicoulis des forteresses, mais encore les balcons couverts et loggias, et les étages h encorbellement. C'est de cette époque que datent les vieilles rues du Caire et d'Alger, les rues si pittoresques des bourgades moyenâgeuses de France, d'Espagne, d'Allemagne et d'Angleterre.
Nous n'ignorons pas que la situation troublée de l'Europe se prêtait étrangement a ce genre de construction par suite du manque de sécurité et du besoin où l'on était de s'entasser les uns sur les autres dans des enceintes fortifiées ayant le moins de développement possible, mais cet état d'anarchie n'a pas été spécial au moyen âge et a toujours existé depuis la fin de la paix romaine (v e siècle). Or, du v c au xm e siècle, il n'y a pas eu de maisons à loggias ou à étages se surplombant.
Nous ne sommes pas les seuls à penser que l'apparition presque simultanée de la mode des étages h encorbellement, des bretèches militaires et bow-window civils en Europe est due à l'action des croisades et de l'empire latin d Orient.
Pendant près de 200 ans, du xi e au xin e siècle, de nombreux représentants de toutes les classes dirigeantes d'Europe firent le voyage de Syrie, soit comme pèlerins, soit comme guerriers, soit comme fonctionnaires, soit comme colons ; il est donc tout naturel qu'il y ait eu, pour quelque partie, fusion architectonique entre les deux continents, mais si ces faits expliquent de façon acceptable comment les mâchicoulis et les balcons couverts ont passé d'Orient en Occident, ils ne permettent pas d'affirmer que les mâchicoulis ont engendré les balcons couverts, et surtout ils ne montrent en aucune façon par suite de quel phénomène les balcons couverts et loggias décoratifs ont apparu subitement au xu e et surtout au xui e siècle en Orient.
Les fenêtres à vantaux, qui ne sont en réalité que des baies sans vitres, munies de stores rigides en bois, et dont l'usage est répandu du 1 émcn à ïombouctou ; enfin, l'emploi des balcons défensifs ou bretèches au-dessus des portes de certaines maisons particulières et de caravansérails ont bien pu, par extension, amener la création dans les cités civilisées et riches de l'Empire musulman, de loggias et de bow-window, mais nous croyons plus volontiers que toutes ces causes possibles sont des causes secondaires qui ont surtout préparé le terrain pour l'éclosion finale du xm e siècle, et que la cause principale doit être cherchée aux Indes d'abord, où nous sommes certains que les loggias décoratives existaient de temps immémorial, et à la cour de Bagdad ensuite, qui a servi, du ix e au xm e siècle, de creuset à l'art musulman de l'Orient tout entier \
C'est en effet à la cour des khalifes de Bagdad, dont le plus célèbre a été Haroun-al-Raschid, le héros des Mille et une nuits, où se rencontraient les savants et les architectes de Byzance, d'Egypte, de Perse et des Indes (ces derniers ayant même doté le monde des chiffres dits arabes) que se prépara la principale évolution de l'art musulman. Les Arabes, pasteurs et nomades, vivant sous la tente, n'avaient jamais eu d'art architectural avant leur exode du vn e siècle ; ils acceptèrent, sans y attacher d'abord autrement d'importance, l'architecture des peuples vaincus, et c'est de cet amalgame que lentement prit naissance un art nouveau auquel se mêlèrent des innovations très réelles et très originales. L'art musulman acheva son évolution au xiv e et au xv e siècle ; l'honneur n'en revient pas aux Arabes, mais aux artistes locaux et aux métis sortis du croisement des races.
L'art qui se forma à Bagdad fut bien un art entièrement nouveau et non plus uniquement byzantin ou copte, puisque l'empereur de
i. De nos jours, les maisons de Bagdad ont presque toutes une petite loggia à base triangulaire, au-dessus de la porte d'entrée. C'est le principe des loggias à crémaillère de Constantinople.
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Byzance, Théophile, sur le conseil de Jean de Syncelle, qui avait été son ambassadeur auprès d'Haroun-al-Raschid, envoya des architectes à Bagdad, pour copier les plans des nouveaux palais et s'en faire construire vin du même genre a Constantinoplc. L'art byzantin était alors l'art du monde entier, il fallait donc bien qu'il y ait eu quelque chose de très spécial à Bagdad pour que l'empereur de Byzance s'en soit ému?
Nous n'osons pas affirmer que ce quelque chose fut précisément l'emploi de loggias et de bow-window, car Bagdad a été détruit de fond en comble par les Mongols, et il ne nous en reste aucun document probant, mais il comprenait à coup sûr un apport persan et indien qui se greffa sur l'art byzantin et copte, et très probablement les bow-window, puisque nous les voyons apparaître en Orient immédiatement après cette période.
Nous attirons, en tout cas, l'attention sur ce fait qu'au milieu du xni e siècle, en I25~, les princes Abbassides avant fui devant les hordes mongoles d'Houlagou et s'étant réfugiés avec les savants et les artistes de leur suite, en Egvpte, la présence de ces émigrants d'élite coïncida avec une nouvelle poussée de l'art musulman, si même elle ne la détermina pas l .
Il se produisit peut-être alors, en tout petit pour l'art musulman, ce qui se produisit en beaucoup plus grand, plus tard, au xv c siècle, pour l'Europe latine à la suite de l'exode de savants grecs chassés de Gonstantinople par les Turcs : c'est-à-dire une véritable renaissance.
Les balcons couverts, les moucharabiés à l'état svstématique datent de cette charmante floraison de l'art musulman qui dura deux siècles et franchit ensuite sa dernière étape avec de nouvelles importations delà Perse et de l'Espagne.
A défaut de documents certains, nous avons eu l'idée de chercher des descriptions de palais dans les romans de l'époque, c'est-à-dire
I. Houlagou prit Bagdad en 1208 et fit trancher la tète au dernier khalif abbasside.
dans les contes des Mille et une nuits, dont plusieurs sont du x c siècle. Nos recherches ont été peu fructueuses, car il n'est jamais question que de personnages se trouvant en présence d'un mur percé dune simple porte qui donne immédiatement accès soit dans des jardins délicieux, soit dans des salles fantastiques. Cela se passe alternativement en pays musulman ou aux Indes : dans ce dernier cas, le héros n'arrive à destination qu'après un voyage aérien de durée variable, mais les descriptions sont les mêmes. Dans l'un de ces contes (x c siècle) il est question d'une salle donnant dans un jardin, et dont les grandes fenêtres sont munies d'avancées avec sophas, probablement des balcons couverts ; dans un autre, — Histoire du tailleur et du bossu, — il est fait mention de moucharabiés. Tout cela est maigre et peu concluant, car le texte de ces contes a été souvent remanié.
Ce qui est hors de doute, c'est que les palais ou hôtels privés du monde musulman n'ont jamais montré à l'extérieur que des murs de façade entièrement nus, il n'y a qu'aux Indes où, de tout temps, l'usage des loggias ait persisté indifféremment dans les temples, les mosquées et même les palais musulmans : tels sont les palais de Delhi, Agra, Benarès, etc.
Elisée Reclus 1 , dans son ouvrage sur « L'Homme et la Terre », parlant de la civilisation des Hymiarites du Yemen, émet une opinion différente de la nôtre : « L'architecture dite arabe qui doit être attribuée à la Perse en très grande partie, provient également — dit-il — pour différents détails de l'art sabéen du Hauran. Damas, la grande cité voisine, est le centre de culture où se mélangèrent tous ces éléments 2 .
« Néanmoins, les Hymiarites du lémen restèrent encore en assez grand nombre dans le pays et y maintinrent leur civilisation, attestée
i, Elisée Reclus. Vhomme et la terre, i pr vol., p. 125.
2. Max Oppenheim. Vom Mittelmeer zum Persischen Golf durch den Hauran, die W iiste und Mesopolamia (Note d'Elisée Reclus).
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par les centaines d'inscriptions que les Halévy, les Glaser et d'autres savants voyageurs ont recueillies. On a des raisons de croire que l'architecture actuelle de la cité capitale, Sâna, des autres villes du Yémen et de celles du littoral arabique jusqu'à Djeddali, ressemble fort à celle que pratiquaient les anciens Hymiarites. En effet, les maisons de la contrée ne conviennent point aux Arabes de nos jours, que les ordres de Mahomet forcent à cacher leurs femmes aux regards indiscrets; et l'abondance des fenêtres, môme des balcons, ne peut s'expliquer que par l'existence antérieure de mœurs très différentes de celles qui prévalent actuellement 1 .
« La grande cité du lémen est remarquable par ses hautes maisons carrées, ornées avec une grande variété et un goût très original. Le rez-de-chaussée, construit en moellons de basalte, n a qu'une seule ouverture, porte à cintre surbaissé, inscrit dans une arcade ogivale, mais il est surmonté de deux ou trois étages en briques cuites au feu, percés de hautes et étroites baies cintrées et garnies de moucharabiés en bois découpé. Les ouvertures circulaires placées au-dessus des baies et des balcons sont garnies de vitraux, décorées de rinceaux très divers par les dimensions et les motifs ; tous les reliefs, blanchis à la chaux, contrastent avec le fond noir ou rose du basalte ou de la brique. Actuellement, presque toutes les fenêtres sont bouchées ou masquées par des treillis ; elles ne servent à rien, pas plus que les balcons. Mais elles servirent autrefois et la femme sabéenne, que rien n'obligeait à se dissimuler comme la musulmane, apparaissait à ces fenêtres et sur ces balcons pour y prendre l'air et jouir du spectacle de la rue » (fig. 88).
La théorie de Reclus, très séduisante à première vue, ne nous paraît pas suffisamment étayée. Il n'existe plus de nos jours d'édifices sabéens suffisamment complets pour constituer un style. D'Aden
i. Gharnay et Deflers. Excursions au Yémen. Le Tour du Monde, 1898, n os 23 et 24, p- 287.
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à El-djar, port de Médine, les maisons et les mosquées sont toutes de style indien ou persan, et cela s'explique aisément par ce fait que tout le commerce de l'Egypte avec les Indes et l'Extrême-Orient passait autrefois par Aden, c'est-à-dire parles ports du Yémen. Là s'effectuait, au dire d'Edrisi, le transbordement des marchandises entre les grands navires de Geylan et les navires plus légers de la
Fi g. 88. — Sana dansjlc Yémen.
(Excursion au Ycmcn par Cliarnay et Deflers. — Tour du Monde, 11 juin 1898. Hachette.)
mer Rouge. Ces derniers faisaient la navette entre Aden et Aidab, port égyptien de la côte ouest de la mer Rouge 1 . Tous les ports de l'Arabie étaient en outre fréquentés par les navires des Indes et de Perse, non seulement pour le commerce des aromates, de la soie et des objets de luxe, mais encore pour les pèlerinages. La Mecque était un lieu vénéré bien avant l'arrivée de Mahomet 2 .
1 . Ilcvd, Histoire du commerce du Levant au moyen dge, I, p. 379.