‹ L'architecture hindoue en Extrême-Orient;Chapitre 65 sur 96 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SOMMAIRE

Histoire. — Architecture. — Ruines deProme. — Ruines de Pagan. — Pagodes de Pégou et de Rangoon. — Palais. — Conclusion.

HISTOIRE

Les Birmans sont des Tibétains plus ou moins mâtinés d'Hindous ; leur type est franchement mongolique. Au Nord-Est de la Birmanie et sous la domination anglaise se trouvent des tribus shans qui sont Thaï comme les Siamois ; enfin au Sud et au Sud- Est se rencontrent les débris du peuple Mon ou Talain, apparenté aux: Khmèrs, qui a occupé le Pégou jusqu'au milieu du xvm e siècle et qui était sur le point de disparaître au point de vue ethnique, lorsque les Anglais ont fait la conquête du pays.

La langue birmane est d'origine tibétaine ; beaucoup de mots usuels sont purement tibétains ; l'écriture est à base hindoue comme le tibétain. Quant aux Talains, leur langue et leur écriture se rapprochent beaucoup du khmèr.

La religion primitive consistait dans le culte des esprits, le culte du serpent et la sorcellerie. Il y eut ensuite un mélange de brahmanisme et de bouddhisme avec prédominance marquée, dans la Birmanie proprement dite et jusqu'au xf' siècle, du bouddhisme du

Nord. Le bouddhisme du Sud était au contraire la religion de tout le Pégou et par suite de tout le sud de la Birmanie actuelle.

On pense que le bouddhisme du Nord avait été introduit en Birmanie par les migrations indiennes venues par l'Assam et Manipur à Tagoung. Les preuves de sa présence ne sont pas très nombreuses, on en trouve paraît-il à Tagoung; M. Duroisclle 1 a en outre rencontré a Pagan une inscription en sanscrit provenant de Nat Laong Kyaong (x e siècle).

Au xi e siècle le grand roi Anoratha, après la conquête du Pégou. introduisit à Pagan le bouddhisme du Sud, il semblerait donc que les quatre ou cinq temples bouddhiques de cette capitale qui existent encore et qui sont antérieurs à cette époque avaient dû primitivement appartenir au bouddhisme du Nord.

Le schamanisme (ou la sorcellerie) dont les prêtres avaient conservé à la cour un rang protocolaire et qui était resté pour ainsi dire la religion intime des souverains, lut officiellement aboli au xv e siècle- On verra dans l'appendice de M. Duroisclle sur 1 histoire de la Birmanie, que les prêtres schamanistes avaient conservé, jusqu'à cette époque, le droit de jambage même à l'égard de la reine. Il est curieux de constater, d'après le Chinois Tchéou Ta Kouan qui écrivait au xm e siècle, que les mêmes usages existaient autrefois chez les Cambodgiens. Ces privautés auraient été l'apanage des prêtres bouddhistes eux-mêmes.

Malgré l'abolition de la sorcellerie, les idoles anciennes restèrent toujours vénérées en Birmanie. On conserve encore précieusement, sous des abris, dans le voisinage des temples de Pagan, les idoles en bois de cette époque ; on les appelle des Nats.

Le culte du serpent survécut longtemps également. Nous avons rencontré dans des fresques du mi'' siècle, a Thabbannu, une pein-

j. M. Duroisellc., professeur de paJi au collège de Rangoon, a bien voulu nous accompagner pendant notre voyage en Birmanie et nous faire bénéficier de sa connaissance de l'histoire du pays et <ks langues locales.

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turc représentant le serpent avec une tète de dragon qui ne laisse aucun doute à ce sujet. Les longues banderolles qui flottent au sommet des mâts de prières et qui sont d'origine tibétaine, pourraient bien, ainsi que le pense M. Duroiselle, n'être que des stylisations du serpent.

L'histoire de la Birmanie, telle qu'on l'a écrite jusqu'ici, n'est pas exacte, elle repose presque en entier sur les annales birmanes, lesquelles ne sont le plus souvent qu'un tissu de fables copiées sur les légendes hindoues. M. Duroiselle a bien voulu rédiger à ce sujet, sur notre demande, un précis historique que le lecteur trouvera à la fin de notre ouvrage et auquel nous avons fait les plus larges emprunts. M. Duroiselle a utilisé dans cette étude les annales talaines trouvées récemment à Moulmein, les inscriptions du x e au xin° siècle, enfin les annales birmanes et surtout les traditions populaires.

Aux environs du \ v siècle de notre ère, les villes côtières de la Birmanie étaient occupées par des colonies indiennes venues de la côte orientale de l'Inde et spécialement de la cote d'Orissa. La ville de Rangoon, capitale actuelle de la Birmanie, portait alors le nom de Utkalàpa, qui n'est autre que le vieux nom d'Orissa (Utkala). Les provinces de Marlaban, de Tavoy et de ïenasserim étaient habitées par les Mon ou Talains apparentés aux Khmèrs.

Le Nord de la Birmanie était au pouvoir d'une colonie indienne venue par l'Assam et Manipur. La capitale de cette région était ïagoung, dont les ruines subsistent encore. Le pays situé entre ïagoung et la côte, c'est-à-dire toute la vallée de l'Iraouaddy, était parcouru par trois tribus d'origine tibétaine: les Pius, les Kamrans et les Saks, noyau des Birmans actuels. Au i <r siècle de notre ère les Indiens de Tagouug, qui avaient apporté la civilisation dans le Nord, furent refoulés par des tribus shans, c est-à-dire par des Thaïs; Tagôung fut pris et brûlé et les Indiens se retirèrent à Kalé, vers le Sud-Ouest, ou ils s'amalgamèrent plus ou moins avec les tribus voisines ; leurs restes se réfugièrent ensuite en Arakan.

Vers le vi p siècle de notre ère les Mon ou Talains (nous n'emploierons désormais que la dénomination de talain), cousins des Khmèrs, qui venaient de conquérir l'ancien Fou Nan et de créer l'empire khmèr au Cambodge, de Baria au Ménam, s'emparèrent de la côte de Birmanie et de Prome l qui était alors séparée par un large bras de mer de la rive droite de l'Iraouaddv et refoulèrent vers le Nord les Pius qui occupaient déjà l'hinterland. Mais l'occupation de Prome ne paraît avoir été que passagère, car en 802, d'après les annales chinoises, la capitale des Pius ou Piao était encore à Prome 2 .

A la suite de longues guerres entre les Talains et les trois tribus birmanes et aussi a la suite de luttes intestines entre ces mêmes tribus birmanes qui tenaient le pays de Bhamo à Prome, la ville de Pagan fut fondée vers les vn e et vm e siècles et devint la capitale de la nouvelle nation unifiée.

Les annales talaines sembleraient indiquer, paraît-il, que les colonies indiennes reprirent leur indépendance vers cette époque et rejetèrent les Talains vers l'est jusqu'au Martaban. Toujours est-il qu'au xi e siècle (et ici nous entrons dans l'histoire épigraphique) le grand roi birman Anoratha fit la conquête des villes indiennes, puis des provinces talaines. La capitale Thatôn fut prise, le roi Manouha fut amené à Pagan avec sa cour, ses artistes, ses architectes, ses bonzes et ses livres sacrés; il vécut dans un palais dont la salle d'audience (ou la chapelle) existe encore. C'est a cette époque que le bouddhisme du Sud qui régnait au Pégou fut officiellement introduit à Pagan.

Le Pégou resta tributaire de Pagan pendant deux cent cinquante ans environ, puis les Talains se révoltèrent et reprirent leur indépendance. Peu de temps après, en 128^, les armées mongoles de Koubilaï-Khan envahirent la Birmanie et enlevèrent Pagan qui fut

1 . Prome veut dire [ville de] Brahmà, en talain et en khmèr.

2. Voir l'itinéraire de Kia-Tan, par Pelliot. Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, lome IV, pages 171, 170 et 371.

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définitivement abandonné comme siège du gouvernement. Les hordes mongoles ne firent qu'un court séjour dans le pays, puis se retirèrent.

Les monarques birmans établirent leur capitale successivement à Sagaing en i32 2, à Ava de 1 36/i à 1783, à Amarapoura de 1783 à 1822, à Ava de nouveau de 1822 a 1837, à Amarapoura de 1837 à 1860, enfin à Mandalay de 1860 à 1880.

Les Pégouans tentèrent la conquête de la Birmanie au xv e siècle, mais après trente ans de guerre, ils furent contraints de rentrer dans leurs anciennes frontières. C'est pendant cette période et le siècle suivant qu'ils construisirent leurs grandes pagodes de Rangoon, de Pégou, de Prome, etc. Les choses restèrent en l'état jusqu'au xvin e siècle, époque à laquelle le grand roi birman Alompra fit la conquête du Pégou et de toute la Birmanie actuelle. Ce roi conquérant mourut en 1760 au siège d'Ayuthia, capitale du Siam.

En 1826, les Anglais firent la conquête de l'Arakan et du Pégou et en i885 de la Birmanie tout entière.

Les relations du Pégou avec les Européens datent de i5i(). Ce furent les Portugais qui se présentèrent les premiers pour faire le commerce, puis vinrent les Hollandais. Enfin au xvn c siècle les Anglais et les Français établirent des factoreries sur la côte, mais la Birmanie proprement dite, fermée du côté de la mer par le Pégou n'entra en relations avec l'Europe qu'au xvm e siècle.

L'architecture birmane, bien qu'elle présente un caractère très spécial, n'en est pas moins, dans beaucoup de ses parties, tributaire des Indes, spécialement du Népal et de la côte d'Orissa, de la Chine et enfin du Cambodge.

MRMAME

Pour conserver un peu d'ordre dans cette étude, nous commencerons par décrire les principales ruines ou les édifices marquants du pays en réservant pour la fin du chapitre les considérations plus générales et les conclusions.

Les édifices les plus intéressants de Birmanie se trouvent au vieux Prome (du i er au vm c siècle), à Pagan (ix c au xm c siècle), à Sagaing, Pégou, Rangoon et au Prome moderne (xiv c , xv e et xvi c siècles). Nous ne parlerons pas de Tagoung (V r siècle) parce que cette ville n'a pas encore été étudiée et que nous n'y avons pas été. 11 s'y trouve, dit-on, des amas de briques qui pourraient bien être des restes de tours ou de stupas. Nous dirons peu de chose de Moulmein et des territoires talains pour des raisons a peu près identiques.

Prome. — Il y a deux Prome : le vieux Prome et le Prome moderne, le seul connu. Le vieux Prome se trouve au Sud de la station de Mosa, sur la voie ferrée de Rangoon à Prome. Ces ruines s'étendent sur un espace immense. Le Prome moderne est le port le plus important de lTraouaddy, il ne contient aucun monument antérieur au xvi e siècle ; ses pagodes sont toutes du style de Rangoon et de Pégou. Nous ne parlerons ici que du vieux Prome. C'était, ainsi que nous l'avons dit dans le sommaire historique, une ancienne colonie indienne. Elle s'appela d'abord Çrîkshetra, Pissanumyo, la ville de Vichnou ; Rsimyo, la ville de l'Ermite, enfin en langage talain : Prome, la ville de Brahma.

La ville de Prome aurait été fondée, d'après la légende, f[b\ ans avant J.-C. par les rois indiens de Tagoung, de la dynastie royale de Kapilavastu (de la vallée du Gange), et abandonnée au 11 e siècle pour la ville de Pagan. Mais ces légendes, établies uniquement dans le but de faire remonter l'origine des rois de Birmanie aune antiquité reculée, et de relier leur dynastie aux dynasties royales de l'Inde, n'ont aucune valeur historique.

Suivant M. Duroiselle, Prome aurait été détruit vers le vi e siècle

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par une armée talaine '. Quant à la ville de Pagan qui, d'après les Annales, aurait pris le rang de capitale treize ans seulement après la prise de Prome, elle n'aurait été fondée que deux siècles plus tard, c'est-à-dire vers les vn e ou vm e siècles, à la suite de longues guerres entre les tribus birmanes non unifiées. Nous croyons toutefois que les Pius sont restés maîtres de Prome jusqu'au ix e siècle au moins, puisque les Annales chinoises citées par M. Pelliot parlent encore d'une ambassade birmane qui serait partie de Prome, capitale des Pius, pour aller en Chine en 802 A. D. 2 .

Prome semble ensuite être restée colonie indienne, ou talaine. jusqu'au xi e siècle, époque à laquelle Anoratha, roi de Birmanie, fit la conquête de toute la côte.

Du xni e au xvm e siècle, la ville appartint au Pégou, c'est-à-dire aux Talains. Lors de notre exploration sommaire de 1906, M. Parlett, Deputy commissioner de Prome, nous a montré dans son jardin une stèle trouvée dans la localité, portant une inscription bilingue en birman et en talain, dontles caractères, au dire de M. Duroiselle, pourraient bien être du x° siècle.

Nous admettrons provisoirement et jusqu'à ce que de nouvelles recherches aient été faites, que l'ancienne ville de Prome a été fondée à une époque indéterminée avant notre ère et qu'elle est restée birmane jusqu'au ix c siècle, époque à laquelle Pagan semble entrer officiellement dans l'histoire.

Les murailles de la ville, si Ton en croit la légende, auraient eu /|0 nulles anglais de tour et auraient été percées de 32 grandes portes et de 22 petites; la ville aurait contenu trois palais couronnés de flèches, etc.. De tout cela, il ne reste pas grand chose. La muraille d'enceinte est encore visible en plusieurs endroits, par tronçons : ce sont de longues levées de terre, de véritables digues sur lesquelles circule parfois la grande route. Il suffit de gratter la terre pour

1. Le peuple talain occupait les provinces de Martaban, ïavov et Ténassérim.

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