DANS L’ÉGLISE DE SA1NTE-MARIE-IN-ORGANO, A VÉRONE
La présence de cet ustensile à l'intérieur de l’édifice où il sc trouve, vient fournir deux documents qui me semblent avoir un grand intérêt. C’est, d’abord, la notion de sa continuité d’emploi, au XVI' siècle, — et puis celle de sa présence, même dans les églises de second ordre , deux points que nous sommes heureux d’établir. En cITet , la liturgie n'ayant rien changé alors aux pratiques qui concernaient ce luminaire , on continua à faire ériger ces supports, que l’on désigne sous le nom de candélabres, et dont l'établissement avait pour but spécial de supporter le grand cierge symbolique que l'on allumait, pendant les offices, depuis le Samedi Saint jusqu’au jour de la Pentecôte. Telle est, du moins, la preuve que fournit le monument, objet de celte notice.
Mais, il faut le dire, l'œuvre de Sainte-Marie n’intéresse pas seulement par les notions qu’elle donne sur la continuité de pratiques religieuses ou relatives au mobilier ecclésiastique; elle se recommande encore par sa haute valeur comme produit de l'art et de la technique; car, envisagé en lui-même, ce candélabre n’est rien moins qu’un de ces ouvrages exceptionnels et si bien faits pour exciter vivement l'attention. Son importance nous semble même telle qu’on ne peut se méprendre sur son mérite , mérite que l’on apprécie du reste et qui sc trouve fort bien justifié lorsqu’on apprend quel en fut l’auteur. Au cas que nous faisons de ce support, le lecteur comprend qu’il s'agit d'un artiste célèbre, et la vue de ce candélabre est, selon nous, bien fait pour confirmer notre dire; car. on sent que l’on est en présence d’une de ces pièces qui joint au mérite d'une composition Iris-remarquable celui d'une exécution supérieure et tout à fait hors ligne. Eu effet, le travail de la sculpture, auquel se combine le luxe de la marqueterie, est porté, lù, au plus haut point possible. Or, lorsqu'on voit réunies dans un seul monument tant de qualités précieuses, et lorsqu'on les trouve appliquées, au XVT siècle, dans l’un des édifices de Yéroue et surtout dans l’église de Santa - Maria - in - Organo , un nom d'artiste, qui fut particulièrement célèbre par scs œuvres en ce genre , vient tout naturellement se présenter à la pensée , et , ce nom , quel autre peut-il être que celui de l'humble et modeste Fra Giovanni, le grand et l’habile créateur des splendides travaux d’art de cet édifice. Voici, au reste, comment Vasari s’exprime au sujet de ce monument : «Pour la même église, dit-il, Fra Giovanni sculpta, en noyer, un chandelier haut « de plus de quatorze pieds (•), destiné au cierge pascal ; ce morceau est d’un tel fini, qu’il me «semble impossible de rencontrer, en ce genre, quelque chose de mieux. » — Comme l’observe très-bien notre artiste biographe, cê candélabre est, très-certainement, une chose unique dans le monde; car, soit sous le rapport de la comimition, qui rappelle les formes antiques, cette passion d’alors, — soit sous celui du décor, qui accuse des emprunts faits aux
(t) Pour un candélabre de celle hauteur . le cierge pascal devait être assez fort; aussi , jugea-t-on à propos d’y établir un jeu de poulie afin d’en faciliter la pose.
PÉRIODE MODERNE. — XV? ET XVI? SIÈCLES. — CANDÉLABRES, ETC. peintures des thermes et des colombaires romains, ou aux arabesques de Raphaël, le collaborateur de Giovanni, à Rome, — et soit, enfin, par son exécution, qui est extraordinaire, tout fait évidemment, de ce meuble, l’une des plus remarquables pièces qui aient été conçues, au XVI* siècle, par les artistes italiens.
Cette opinion émise , passons à l'examen de l’ensemble. — Comme composition , ce candélabre présente une toute autre forme que ceux de styles latin et roman, exécutés en marbre ou en pierre avec sculptures et mosaïques, de même qu'il s’écarte complètement des dispositions adoptées, du XIII? au XV? siècle, pour ceux que l’on fit eu fonte ou en fer. Sur ce point, le bon Giovanni nous a laissé une preuve incontestable de son génie et de sou imagination; car, je ne sache pas qu'il ait trouvé quelque précédent en ce genre, et je ne connais ni n’ai entendu parler d'aucun candélabre, eu bois, qui pût rivaliser avec celui-ci. Mais, à ces qualités ne se borne pas le mérite de l’œuvre; 'elle en possède encore une autre qui n’est pas moins précieuse à nos yeux , parce qu’elle révèle un autre point de la question. S’il faut, avec justice, reconnaître que presque tout, dans celle composition, appartient, comme idée, au talent de notre humble moine, nous devons avouer aussi qu’il montra une grande sagacité en donnant à ce candélabre un arrangement spécial et tout autre que ;>our un analogue en pierre, en marbre, en fonte ou en fer, et telle est, en effet, la différence qui frappe lorsqu’on examiue celui de Sainte-Marie. Pour accomplir sa pensée, il employa surtout les masses pleines , et n'admit que peu d’évidements et de parties détachées ou saillantes, ce qui eût renfermé, pour l’avenir, trop de causes de ruine ou de brisures. Les dispositions générales, bien que pouvant s'exécuter eu d'autres matières, offrent donc des formes qui appartiennent plus particulièrement à la construction et à la sculpture en bois, et cette remarque nous prouve que l’artiste comprit fort bien celle loi de l’exigence; aussi, produisit-il une œuvre d’un caractère spécial, mais où se peint tout son esprit et sa |»assion pour l’art.
Nous avons dit que certaines parties de ce candélabre contenaient des réminiscences antiques; cette remarque n’a rien qui doive surprendre, puisque son exécution appartient précisément à cette époque où tout ce qui avait do l’intelligence : historiens, philosophes, littérateurs, artistes, etc., se retrempaient avec passion à la source de l’antiquité. Mais, sur le terrain de l'art, cette action apparat! surtout dans la nature des dessins d'ornements, si mal dits arabesques, dessins dont les artistes de la renaissance s'inspirèrent dans les thermes et les tombeaux antiques, et qu’ils répandirent à profusion dans la plupart de leurs travaux. — Malgré ces emprunts, les œuvres de cette époque curent cependant un cachet à part et tranché. Ainsi, en architecture, la disposition des petits ordres et le système de l’étagement des membres, que l’on retrouve dans notre candélabre, leur donnent une physionomie spéciale, et sont comme une caractéristique à l’aide de laquelle ou peut reconnaître les monuments exécutés pendant cette période.
Nous ne nous étendrons point à faire une description que la vue de ce candélabre rendra beaucoup plus claire, il suffit de signaler l’œuvre, de la caractériser et d’en faire connaître l’auteur, ce dont il reste. à parler maintenant; mais, comme nous nous proposons de traiter, en un seul article, de son génie, de scs travaux cl de la place qu’il occupe dans l'histoire de l’art, nous renvoyons à notre notice sur la sacristie de l’église de Santa-Maria-in-Organo, qui nous parait son œuvre capitale, et dans laquelle je réunirai tous les details biographiques et artistiques.
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