MOYEN AGE — XTIE , XIV*. ET XV? SIÈCLES — JUBÉS
« politaine (lo Rouen le jour do la Saint-Sever, évoque d’Avranrhe* , qui arrive le 1 er février. « — Le P. Dom Fr. Ponnneraye décrit toute la cérémonie de celte prédication dans son histoire « de l’église cathédrale de Roueu : Le jour de la fête de saint Sever, on sonne le sermon « à huit heures du malin en l’église cathédrale, pour les paroissiens de Saint-Sever qui y viennent « en procession, leqncl sermon est le seul sonné pendant l’année, avec ceux des deux synodes, « qui sont sonnés de la cloche Rigaut, celuy-ci de Romain. Cette prédication se fait d'une manière « assez, extraordinaire; car le prédicateur monte au jubé, se place sous l'arcade du crucifix, et, * revêtu de l'aube, de l’étole, d'une chappe, et a le bonnet carré en tête, soit régulier ou séculier. « Il a, à côté, des reliques du saint, accompagnées do torches et de luminaires. On tes rapporte «après' la prédication pour être honorées du concours du peuple qui se trouve à cette « cérémonie (I)... » (p. .’W-'tO.)
Pour apprécier la valeur des citations alléguées par Thiors, il faut que nos lecteurs sachent que cet auteur avait malheureusement, à l'égard des jubés, une idée fixe et un parti pris qui devaient infailliblement le tromper; car, il ne voulait voir, dans trois meubles ecclésiastiques , évidemment bien différents entre eux , qu’un seul édicule auquel il no donnait aussi, par suite d’une fausse traduction et interprétation, qu'une même désignation, bien que ceux-ci, par leurs formes et leurs destinations particulières, aient porté des noms divers : ainsi, Yambon, la chaire et le jubé, furent confondus par lui dans une seule et même chose... la demièro! Méprise regrettable, qui le conduisit à des erreurs, dans lesquelles tomberont aussi tous ceux qui, comme Tliiers, voudraient interpréter seulement les textes sans avoir recours, pour l'élucidation, aux réels et infaillibles éléments donnés presque toujours par les monuments de l'art!,.. Ces quelques lignes tondent donc à montrer qu'on ne saurait appliquer au jubé, le dernier en date de construction, ce qui a trait et se rapporte spécialement à l’ambon. Mais, ainsi le voulait Thiers. Pour lui, tout amhon était un jubé, et tout jubé un amhon ; cl cela, parce que le jnbé avait hérité (non pas toutes, puisque la chaire en reçut aussi quelques-unes), avait hérité, dis-je, plusieurs des destinations de son prédécesseur.
Une observation assez grave découle tout naturellement des citations fournies par Thiers : c'est qu’à part la date do 1267 (qui ne peut se rapporter aux jubés qui n'existaient pas encore, mais bien à l'ambon ou à la chaire), les autres dates paraissent d’une époque comparativement fort rapprochées de nous, et ne remontent même pas au delà du XVI* siècle; — d’où il suit qu’il n'y aurait pas eu de règle liturgique à l'égard de la prédication du haut de ces édicules. En effet, tout porte à croire que cette coutume ne s’établit point dès leur origine ; car, Thiers no rapporte aucune citation des XIV‘ et XVî siècles, qui furent cependant des époque» où l'on en érigea un assez grand nombre ! Et ainsi semble démontrée la notion que cet usage ne se produisit guère qn’à une époque assez moderne, et dans un temps où la liturgie n'était plus pratiquée dans sa pureté primitive, c’est-à-dire, à une date où l'on avait dérogé à la règle, et dans un moment, enfin, on le clergé de certaine» églises s'était permis d'introdnire des pratiques locales, provoquées sans doute par des besoins nouveaux , mais qui n'émanaient point de prescriptions liturgiques.
(I) Ce jubé de Rouen avait done une destination multiple ; il servait à la foie de tribu ne pour la lecture de l"Épllre, de l'évangile, etc. ; de chaire pour la prédication de lu Saint-Sever; et, enfin, de moitvmeitt tf exposition, pour la montre des reliques de ce aainl.
Jl'UÈ, DANS L'ÉGLISE DE F LA VIGNY.
Quoi qu'il en doit, il paraît à peu près certain qu’on prêchait naguère dans les jubés; cependant, on ne saurait douter que les prédications ne s’y faisaient pas comme dans l'ambon, et, comme, plus tard , dans la chaire, c'est-à-dire, d’une manière générale et constante; et que, très-vraisemblablement, elles n'y avaient lieu que dans certaines localités et surtout qu’à certains jours. Toutefois, il se pourrait qu’il y eût parfois des dérogations à la règle; mais, pour nous, l'exception n'est pas la loi. Ainsi, de ce que, dans quelques circonstances extraordinaires seulement, on aurait parlé aux fidèles du haut de ces jubés, il ne s'ensuit pas qu’on puisse affirmer que la prédication s'y soit faite partout et d'une manière constante.
Néanmoins, malgré la valeur de ces observations, tirées, du reste, do l’étude des textes et des monuments de l'art, observations qui sont comme autant de faits aussi catégoriques que concluants, malgré cela, dis-je, il est encore des liturgistes qui, s’appuyant sur l'interprétation toujours si élastique des documonte écrits, persistent à vouloir qu’avant la création des chaires, et même depuis cette époque, le jubé ait partout et constamment servi à la prédication. Pour répondre à cette nouvelle affirmation, il nous suffira d’administrer ici une des meilleures preuves contradictoires : elle sera tirée de la constitution et de l'examen des parties du jubé lui-méme. Je ne parlerai pas de sa situation , mais bien de sa galerie, antérieure et postérieure , do son couronnement, dont la hauteur de la claire-voie, pour quelques-uns d’entre eux, est ou était si élevée qu'elle eût caché, en partie, l’orateur chargé de faire la prédication aux fidèles ; enfin, nous ajouterons encore une autre observation qui ne nous semble pas moins importante : c’est qu’on ne pourrait déterminer, d'une manière précise, l'endroit on le point particulier du jubé d’où le prédicateur prononçait son discours.
Toutefois, si nous nous refusons à admettre entièrement l'opinion de Thiers, reprise, dans tes derniers temps, par d'autres liturgistes, il nous parait aussi à peu près impossible d'affirmer, ainsi que l'ont assuré certains archéologues « qu’on ne saurait produire no seul u jubé, soit réel, soit figuré sur les oeuvres d’art, d’où l’orateur puisse parler et qui porte « une chaire véritable ou même un semblant de chaire »; car, nous établissons notre opinion sur la remarque suivante : — S’il était admis, d’une part, que la hauteur de la claire-voie fût trop haute pour la commodité du prédicateur, et s’il était reconnu, de l'autre, qu'on ne saurait déterminer exactement la place qu'il y eût occupée, il s'ensuivrait que los seuls jubés qu’on pût considérer comme ayant, parfois ou d'une manière constante, servi à la prédicaliou, seraient ceux dont la partie antérieure de la galerie aurait été pourvue d une espècede tribune ou de chaire destinée à cet usage. Or, parmi lo nombre, encore assex considérable, des jubés construits pendant le moyen âge, il en est fort peu qui soient ainsi constitués ; d'où il résulte, selon nous, que l'extrême rareté de ceux possédant cette tribune démontre que Ton n’en construisit guère de ce genre, et que lorsqu'on en découvrira quelques exemples, on devra les considérer comme des exceptions s'écartant delà règle et résultant, peut-être, d'une cause particulière, telle qu'un besoin local ou un motif d’économie; raisons diverses qui ont pn déterminer le clergé d'une église à commander à un urliste une œuvre architecturale à destination multiple , c’est-à-dire, une composition réunissant, dans son ensemble, l'agencement des deux meubles, la chaire et le jubé.
Comme on peut bien le prévoir, par ce que nous en avons dit plus haut, cette question des jubés suscita entre les savants des opinions et des débats, dans lesquels les parties émirent, chacune de leur côté, les différentes preuves qui pouvaient appuyer leurs convictions. — Ainsi, lirais un temps, déjà fort éloigné de nous, des liturgistes, très-peu archéologues, faisant de
MOYEN AGE — Xffl* , XIV! ET XV! SIÈCLES — JUBÉS.
l'histoire religieuse seulement à l'aide des textes, confondirent, dans une seule et même destination, (les uns, celle de Punition; les autres, celle du jubé,) plusieurs monuments ecclésiastiques, qui cependant étaient désignés par différents noms, ce qui impliquait assez raisonnablement des choses de nature diverse. Plus lard, vers la fin du XVII! siècle, le savant abbé Thicrs, beaucoup plus historien qu'anliquaire, se laissant à son tour prendre au mémo piège, composa, sur cette matière, un très-important travail dans lequel, au milieu des nombreux témoignages d’une vaste érudition, il prouva, sur ce point, et bien peu de sagacité et un aveuglement bien pneril ; enfin, abandonnée pendant plusieurs siècles, cette question relative aux différentes destinations du jubé demeurait dans le même état, lorsqu'elle fut reprise, de nos jours, sans toutefois recevoir encore une solution complète. On se souvient sans doute de cette longue discussion qui surgit, il y a environ dix ans, entre deux savants français (I), concernant l’origine, le nom, la destination et la forme qui furent donnés autrefois aux ambons, aux chaires et aux jubés; et, très-vraisemblablement, on se rappelle aussi que, malgré leurs doctes recherches, plusieurs des points relatifs aux destinations 'particulières de ces derniers restèrent non éclaircis par l’absence des monuments de l’art, bien qu’elles aient été indiquées et par des documents littéraires et par des témoignages historiques. Dans ce grand et solennel débat, la question débattue entre les denx savants consistait particulièrement à déterminer le nom, à préciser la destination et à caractériser, enfin, les formes propres à chacun des trois édicules. Force citations, extraites de différents ouvrages religieux, ont été produites de part et d’aulre, de même qu’un assez grand nombre de monuments furent signalés aussi comme pouvant éclaircir la question; et, en résumé, il resta démontré que le jubé, succédant à l'ambon, en avait tout naturellement hérité quelques-unes de ses destinations , destinations que des documents venaient établir. Mais, pour une certaine classe d'historiens et d’archéologues, les citations, qui prêtent si facilement à l’interprétation, ne suffisent pas , et elles n'ont point à leurs yeux, comme preuve, autant de valeur que la conservation du plus modeste monument de l’art, attestant l'existence de l’objet contesté. Or, parmi les destinations diverses que remplit le jubé pendant le moyen tige, celle d'avoir encore servi de tribune pour la prédication fut, sans contredit, l’une des plus débattues; et cela, parce qu’on n’en avait trouvé aucune preuve monumentale. Faute de pièces probantes, la question en resta donc à ce point de la discussion , attendant, pour la résoudre, que le hasard vint faire découvrir un élément irrécusable et susceptible de terminer définitivement cette longue discussion.
Par un bonheur qu'on ne saurait trop apprécier, nous venons de conquérir une des pièces les plus importantes et les plus vivement désirées de ce grand procès; et, grâce à sa possession, la acionre peut, dès à présent, combler, sinon complètement, le vide d’une regrettable lacune, au moins entrevoir, d’une manière beaucoup moins obscure, le point le plus contesté do la question des jubés. Considérant donc notre conquétu comme une bonne fortune archéologique , nous nous empressons de la communiquer à nos lecteurs dans l’intention de diriger au plus tèt leurs recherches et leurs investigations sur cette classo particulière de monuments, et avec l'espérance que des découvertes ultérieures, venant un jour augmenter le nombre si borné de nos renseignements sur cette espèce de meubles, fourniront alors tous les moyens pour élucider la question.
(4) Voir 1rs articles publiés par MM. Pascal cl Diilron, flans lo journal 17/airara* Années 1841, I81Î et UiA