DANS L’ÉGLISE DE NOTRE-DAME, A AIX-LA-CHAPELLE
Daus le but, sans doute, d'empêcher les chutes et de servir de décor, les architectes de Charlemagne placèrent, à la partie inférieure des arcades de la galerie, des clôtures en bronze. L’idée, la pensée de cet agencement a pu leur avoir été fournie par la présence de celles qu’ils avaient vues soit dans l’église de Saint-Vital à.Ravcnne, soit dans quelque autre édifice; du moins, l’état de la question autorise h le croire. Nous savons, en effet, qu’ils firent, alors, d’assez nombreux emprunts, comme dispositions, matériaux, etc., aux édifices de l’Exarchat , se réservant toutefois d’introduire telle ornementation qui serait commune aux villes de Ravcnne, de Rome, de Milan, de Vérone, etc.; mais, tout, sur ce point, n’est, comme on l’a dit , que conjecture. L’archéologue , dans cette étude , ne peut aller au delà de la constatation ; car, pour allinuer, il faut des textes ou des monuments analogues, et presque tout ici lui manque , puisqu'il en est réduit aux seuls mots laissés par Egiuhard : « — ex œre soliilo eancellis ornavH », dit-il. Cependant, la clarté de ces termes semble ne lais-
ser aucun doute, et tout porte à admettre que cette mention doit positivement se rapporter aux clôtures qu’on voit aujourd'hui. L’introduction de ces clôtures et leur disposition à l'intérieur de l'édifice constituèrent sans aucun doute une décoration de grand luxe et qui dut se marier très-bien au mode d’ornementation des parois et du sol, laquelle consistait en mosaïques à fond d’or et en compartiments de marbre ; nous peusons môme , bien que nous n.’cn ayons vu aucune trace , qu'elles ont été dorées, naguère. El maintenant , que l’on apprécie, par la pensée, de quelle splendeur relative devait briller déjà la chapelle de Charlemagne ! Cependant, le grand roi n’était encore, à Aix, qu'un bien pâle copiste de Justinien daus l'église de Sainte-Sophie, et, très-vraisemblablement, Charles ne connaissait que l'église Saint-Vital, les basiliques de Rome et celles de quelques villes de l’Italie; mais, il avait probablement oui parler de la grande église coustantiuopolilaine, et le récit de sa inaguiGceuce put l’avoir tellement ravi que, lors de l’érection de sa chapelle, il voulut peut-être entrer dans cette voie de luxe et de décor dont il ne reste, pour notre enseignement, que de bien Tares parties. Quoi qu'il en soit, tout concourt à faire supposer que les reproductions, mises sous les yeux du lecteur, uc sauraient apparteuir à une autre date. Eu effet, quelques-unes de leurs dispositions offrent une telle ressemblance avec des analogues, observés dans les peintures de Pompe! ou sur les sculptures romaines et plus encore sur des diptyques consulaires ou autres, qu'il y a tout lieu de croire que les clôtures, actuellement établies au triforium de Notre-
MOYEN AGE. — V1U* ET IX' SIÈCLES. — CLOTURES EN FONTE DE BRONZE. Dame , sont précisément celles que Charlemagne y fit placer à l’origine ; d'autres preuves , tirées des éléments de la décoration et formant pour ainsi dire un critérium presque iufaillible, peuvent encore être avancées et produites comme autant d’autres pièces à l'appui de notre opinion.
Eu égard à la rareté des œuvres carolingiennes , il convient que nous analysions les diverses parties de ces clôtures, et, de cette étude découleront, pour l’histoire de l'art, quelques notions remplies, je crois, d’enseignements précieux. — Nous avons dit, ailleurs, que les auteurs contemporains parlent fort peu des vantaux et des clôtures d’Aix, et nous avons ajouté que ce silence était d'autant plus regrettable qu'il nous privait de documents dont la teneur eût sans doute éclairé la science et porté la lumière sur une des questions les plus obscures et les plus ardues de l’archéologie. En l’absence de ces documents , ne serait -il point téméraire de hasarder quelques conjectures plus ou moins vraisemblables', ne serait-ce point se placer aussi sur un terrain où le sol manquerait de solidité; enfin, n’y aurait- il pas quelque imprudence à émettre telles hypolhèseg qu'aucun texte ne viendrait soutenir T Et cependant, lorsqu’on pense à l’état précaire de l’art dans le nord de l'Europe avant les voyages de Charles, on est naturellement conduit à se lancer dans l’hypothèse afin de découvrir à quelle nation, à quelle école d'artistes le grand empereur a dû demander et faire produire de semblables oeuvres. Un silencieux mutisme constitue, sur ce point, une lacune qu’on ne saurait trop déplorer; car, la possession de documents autheutiques eût fourni , sur les origines carolingiennes, les notions qui nous manquent et qu'il nous faut remplacer, hélas! par de trop incertaines conjectures.
Privé de cette ressource, l’archéologue se voit coutraint de chercher des éclaircissements ailleurs, et, tout naturellement, la question du synchronisme lui apparaît alors comme un phare dont la faible lumière serait de nature à le guider dans sa périlleuse route. Préciser donc l’étal de l’art à l'époque de Charlemagne, et définir, autant que possible, le caractère ainsi que les formes des œuvres produites en ce temps, telle serait, pour ce travail, la marche qu’il conviendrait de suivre. AGu de nous rendre à peu près compte de la condition de l’art septentrional pendant le règne de ce prince, il n'est guères de meilleur moyen que d’en appeler à la connaissance de l’état même de la civilisation. Nous y verrons comment, après ses voyages è Rome, l’art prit un développement soudain, et nous remarquerons aussi l’espèce de passion qui s’empara dès lors du monarque ; passion qui le porta vraisemblablement à l’édification de monuments dont plusieurs , encore debout , semblent prouver qu’il dut prendre des modèles sur ce point , en même temps qu'il dut , peut-être aussi, lui emprunter des artistes pour les construire; car, tout v dénote une phvsionomie de parenté, sinon entière et directe, du moins l’influence d’un ou de plusieurs coopérateurs principaux , ayant pu diriger les artistes et les ouvriers du royaume de Charles ; si ce n’est, toutefois, que ce prince n'ait romanisé, italianisé ses artistes en leur faisant étudier les œuvres de l’art romain et latin sur le sol même de l’Italie , ce qui ne serait point impossible , mais que l'examen des clôtures ne confirmerait guères, puisqu'on y trouve la présence simultanée des deux arts, sans doute rivaux, et cette présence se produit d'une manière telle qu’on serait presque tenté de croire qu’il y eut intention (*). Mais, revenons à l’étal de la civilisation et des arts dans la partie septentrionale de l’Europe vers la fin du VIH* siècle.
(I) Nous aborderons ce sujet plus loin.