‹ L'Architecture (volume 2)Chapitre 60 sur 97 · CLOTURES, DANS L’ÉGLISK DE NOTRE-DAME, A AIX-LA-CHAPELLE · texte numérisé non relu

CLOTURES, DANS L’ÉGLISK DE NOTRE-DAME, A AIX-LA-CHAPELLE

Occident sous les Mérovingiens et pendant le règne de Charles, on se demande si ces clôtures (ainsi que les vantaux) ont pu être exécutés dans son empire, je veux dire dans le nord de l'Europe. La réponse la plus naturelle qui se présente à l'esprit, après examen de leur caractère et constatation d’éléments antiques, c'est qu’ils accusent une provenance ou une origine artistique telle, qu’on les croirait sortis d’ateliers encore assez savamment versés dans la fabrication de pareilles pièces. Or, quoique l’on cite assez souvent le talent de saint Éloi, la pensée se reporte instinctivement à ces grands centres d’art, qui exécutaient alors , pour presque toute la chrétienté , des oeuvres où se perpétuaient , bien que dans un état de dégénérescence, quelques rares traditions de l’antique, traditions qu’on retrouve, à Rome et à Constantinople, dans divers monuments, et celte pensée nous conduirait ainsi à attribuer aux Italiens ou aux Constantinopolitains l'exécution de semblables ouvrages; à moins, toutefois, que, par suite de la dispersion des artistes à l’époque des iconoclastes, l'on admette que quelques-uns soient venus en Italie, en France ou en Allemagne, et qu'ils y aient établi des ateliers à l’instar de ceux de l'Orient. — Ailleurs (*), nous avons supposé qu’on avait pu traiter de la fonte du bronze dans les monastères de Charlemagne; mais, celte hypothèse, ne reposant, il faut le dire, que sur des mots assez vagues ou sur de faibles inductions, je crois qu'il n’y a pas lieu à faire un bien grand fonds sur ce point de la métallurgie à cette époque. Tout ce que l’on peut constater, c’est qu'ou trouve, dans certaius auteurs , quelques rares et trop brèves citations relatives à la connaissance et ù la pratique de la fonte des métaux en France pendant les VIII? et IX* siècles, citations qui ne se rapportent sans doute qu’à de menus objets ou à des pièces d'orfèvrerie ; mais, on conviendra qu’il y a une grande distinction à établir entre la fabrication de ces petites œuvres et l'exécution, bien autrement considérable , de pièces en fonte monumentale telles que des vantaux, des clôtures, etc. Aussi, malgré le rapport des textes que nous avons fournis, sommes-nous disposés à croire que les monastères, dans l’état où ils se trouvaient h l’époque de ce prince, n’auraient pu s’occuper de si importants travaux. Très-vraisemblablement, on y savait exécuter déjà tout ce qui concerne la construction et la décoration des édifices, c’est-à-dire la bâtisse ainsi que certains produits de la sculpture et de la peinture; on y fabriquait encore les ustensiles sacrés, tels que calices, patènes, etc.; on y confectionnait, peut-être, les vêtements religieux; mais, je doute fort, à moins que les artistes constantinopolitains ne soient venus y importer leur art, que les monastères du nord de l’Europe aient été assez avancés dans la métallurgie pour y avoir fondu d’aussi grandes pièces. — Les documents manquent pour apprécier quels furent, à celte époque, les procédés ou les opérations de la foule artistique. Martiauus Capella et Isidore, de Séville, u’entreut, à ce sujet, dans aucun détail; les monuments de la numismatique, qui sont une œuvre de métal frappé, no peuvent guère nous instruire, et, quant au fameux siège, dit de Dagobert, il ne saurait nous renseigner davantage. Tout concourt donc à nous laisser dans une ignorance complète relativement à cette branche de la technique vers la fin du Vlll! siècle et au commencement du IX! . Du reste, la coulée de ces clôtures semble avoir été si simple et si facile, qu’il y a tout lieu de croire à des opérations rudimentaires. Un tel résultat découlait, d’ailleurs, de la nature même de l'ornementation, qui ne présentait aucun

(!) Voyez notre notice sur les ra niais de'l'égltee de Notre • Dame, à Ais-la-Chaprilt , page 8.

MOYEN AGE. — VHP ET IX! SIÈCLES. — CLOTURES EN FONTE DE BRONZE, modelé en relief, et, par conséquent, difficile à amener. Il ne s'y trouve, en effet, que des champs plats ou très -peu saillants, et tout le travail consiste dans la fonte de pièces isolées que l'on assembla ensuite d'une manière plus ou moins adroite. Les seules difficultés se présentèrent lors de la fonte de la frise à rinceaux; mais, avouons- le, de telles difficultés se vainquent aisément. Cette simplicité de formes résultait évidemment de la simplicité des idées en matière d’art, et celle-ci émanait, à son tour, du savoir-faire des artistes qui n’auraient su mieux produire. Ces quelques remarques autorisent à supposer que la fonte de ces clôtures n’exigea point d'opérations difficiles , puisque les moules ne renfermaient aucune des complications inséparables des œuvres dont les dispositions présentent des saillies. — D'après l’étude que nous en avons faite et que tout lecteur peut répéter sur nos planches , il paraît constant que ces clôtures n’ont point été coulées d’une pièce, condition qui les distingue des vantaux où la fonte est entièrement pleine. A première vue, l'on discerne un système particulier d’assemblage, composé de différentes parties se reliant entre elles pour former les ensembles que nous avons sous les yeux. Une telle particularité méritait d’être signalée , parce qu’elle fournit un document sur la constitution de certaines œuvres de fonte appliquées à l’architecture et dont le faire semble de nature à élucider maint chapitre de l'histoire de cet art , je veux plus particulièrement parler de celui qui comprend les VIII*. et IX! siècles. — Ainsi donc, un voile impénétrable s'étend à la fois et sur les auteurs et sur lo travail de ces clôtures; car, ainsi que nous le disons dans notre notice sur les vantaux d’Aix, tout manque pour éclaircir l’une et l'autre de ces deux questions. Cependant . si la vuo des monuments fournit à l'investigateur les moyens d’apprécier le caractère de l’art et de se rendre à peu près compte de la technique, il n’en saurait être de même lorsqu’il s’agit île déterminer quels en sont les créateurs. Fut-ce des artistes nationaux, et la France et l’ Allemagne possédaient-elles déjà des praticiens habiles dans l’art de la fonte; ou bien, venaieut-ils de l'étranger? Question que l’avenir seul ou la découverte de quelque document permettront, peut-être, do résoudre, un jour. Dans cette pénurie de renseignements, doit- on admettre que Charles attira, de Ravenne ou du Nord de l’Italie, des plasticiens et des fondeurs? Ce serait, je pense, fort téméraire ; cependant , une telle hypothèse viendrait , assez naturellement , se placer ici , à moins , toutefois , qu’on ne veuille supposer que l’école , qui éleva les monuments de Trêves, ne se soit perpétuée sur ce point et y ait successivement donné naissance à des générations d’artistes dont Charles put trouver les descendants plus ou moins directs; mais, ce n'est, encore là, qu’une très-gratuite hypothèse. Eufin, resterait une dernière supposition , et celle-là n’est peut-être pas la moins vraisemblable : ces différentes œuvres émaneraient- elles des ateliers de Rome on de Constantinople? La dispersion des artistes constantinopolilains en Occident, à l’époque de l’hérésie iconoclaste, pourrait fort bien 6c rattacher à cette question. L’analogie, la similitude de quelques détails, que l’on remarque et sur certaines œuvres et sur les diptyques orientaux, autoriserait à le penser; mais, il faut reconnaître encore tout le vague de notre opinion. Dans cette conjoncture, le mieux consiste, selon nous, à avouer l’impuissance de l’archéologie en face d’un si obscur problème.

Et maintenant, que nous avons, autant que possible, étudié ces clôtures, qu'il nous soit

CLOTURES, DANS L’ÉGLISE DE NOTRE-DAME, A AIX-LA-CHAPELLE, permis, dans notre enthousiasme, de proclamer bien haut tout le prix qu’on doit attacher i de semblables œuvres. On sait quelle est la rareté des monuments de cette époque, et cette rareté constitue même l’uue des causes de notre ignorance sur l'état ou la condition des arts du dessin pendant cette période; aussi, faut-il regarder comme une bonne fortune toute publication relative à l’élucidation de ce temps d’obscurité archéologique. Après les pertes nombreuses qui se sont accomplies, il n’est guère croyable que l’on puisse jamais se faire une idée complète de ce que fut l’art aux Vlllt et IXî siècles; mais, en faisant d’actives recherches et en publiant celles des œuvres que le temps et TindifTércncc des hommes ont jusqu’ici dédaignées, peut-être arriverait-on à faire jaillir quelque lumière de tous ces éléments épars. Pour le moment, il suffit de dire que nous considérons ces clôtures comme des plus précieuses reliques du moyeu âge , et que nous les regardons comme l’une des productions qui puissent le mieux faire connaître ce qu’était l’art de la fonte à cette époque; car, posséder de semblables oeuvres, c'est avoir non-seulement de précieux moyens d’étude, mais les examiner encore, c’est acquérir aussi l’avantage, non moins inappréciable, de pouvoir, à tant de siècles de distance, les analyser, les disséquer, afin d'y découvrir quelques notions, quelques éclaircissements sur son état, sur ses emprunts, sur sa part d’influence, enfin sur la somme, plus ou moins importante, de sa propre originalité. Fort vraisemblablement, de telles particularités, si diverses en elles-mêmes et parfois si difficilement appréciables , de telles particularités passent inaperçues du plus grand nombre, et la part réelle de jouissances, que cette investigation ou que ces découvertes procurent , reste le privilège de quelques archéologues, vivement animés de la passion de ces recherches obscures ou de ces desiderata; aussi, sont-elles presque toujours incomprises du vulgaire, trop généralement enclin à ne voir, à n'aborder que les questions faciles. Cependant, au train où marchent les destructions, au sans-façon et au mépris dont nos conservateurs de musées traitent les œuvres mérovingiennes et carolingiennes (*), il est plus que temps d’appeler l’attention et de faire comprendre, puisque les délégués du pouvoir font si bon marché de leur mandat, il est plus que temps, dis -je, de faire comprendre au public, qui, sur ce point, sera bien autrement éclairé, national et jaloux de ses monuments historiques, quelle est l’excessive rareté des créations du V; au XI; siècle, afin qu’il en apprécie l'importance et qu’il sente la nécessité de les conserver au pays. Pour atteindre ce but, tous les archéologues se doivent, dès ce moment, à l’œuvre, et chacun, en particulier, comprendra que ce n’est pas trop de leurs efforts pour les signaler, les reproduire et les sauver. Or, si l’histoire de l’art, en son étal actuel et malgré ses lacunes, offre déjà un grand intérêt, que sera-ce donc lorsque cet intérêt s’accroîtra encore par la possession de pièces dont l'absence constitue, hélas! de si grauds vides! Par une conséquence toute, naturelle de la perte des monuments, de trop nombreuses lacunes se trouvent, on le sait, dans les deux périodes que nous indiquons; aussi, la découverte de toute œuvre , comblant une de ces lacunes, doit-elle être chaudement accueillie comme une conquête aidant à renouer la chaîne interrompue des faits et des œuvres, et comme un élé-

(4) Avant peu, noua tarons connaîtra à la Franco archéologique la perte, à jamais regrettable, de la statuette de Charte* magne qu’on voyait autrefois dans le trésor de l’église cathédrale, à Metz; nous nous réservons de publier, en détail, tous Isa faits relatifs è ceue déplorable affaire.

MOYEN AGE. — VIII! ET IX! SIÈCLES. — CLOTURES EN FONTE DE BRONZE, ment, susceptible de jeter, sur l'interprétation des textes, un de ces rayons qui élucident les questions les plus obscures; et, dès lors, chaque découverte devient un agent à l’aide duquel tout archéologue peut, par ses explorations, conquérir quelque partie du terrain qui doit étendre le domaine, si vaste et encore si peu connu, de l’archéologie.

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