PUITS SACRÉS DANS LES ÉGLISES
A RATISBONNE, STRASBOURG, etc.
En raison même du rôle important et des usages nombreux que l’eau (I j remplit dans les rites do l’Eglise, il nous a semblé. utile d'entrer, à propos des puits sacrés, dans quelques détails • préliminaires et succincts sur sa nature, sa provenance et sa destination, considérées au point de vue liturgique; car, il ne se fait presque aucune cérémonie dans la maison de Dieu, qui ne soit sanctifiée par son concours.
Mais, cet emploi de l’eau, et d’une eau particulière, dans les cérémonies religieuses, ne fut point une pratique dont fit seulement usage le Christianisme : d’autres civilisations, qui l’avaient précédé sur la scène du monde, s’en étaient déjà servies pour des lustrations. Ainsi, l’on sait positivement que les Juifs avaient une ean purificatrice, dont il est parlé dans les Nombres (ehap. Six). — Plus tard, les Grecs et les Romains eurent aussi leurs eaux lustrales, qui sont très-explicitement décrites dans les vieux auteurs. « Ces pratiques anciennes et assez coin- « muncs à tous les peuples , dit dom Calmet , sont une preuve de la religion naturelle et de la « connaissance qu'ont tous les hommes d’un Être souverain qui demande des marques sensibles « de notre respect et qui ne permet pas qu'on s’approche de lui, sinon dans une pureté paria faite; mais, Collin ajoute (ce que nous n'osons affirmer) que Tcrlullien, saint Justin et d’autres « illustrations primitives du Catholicisme pensent que les païens avaient institué ces lustrations » et purilicafions à l’exemple de celles qu’ils avaient remarquées dans les livres des Hébreux. »
Quoi qu'il. en soit, il faut se hâter de dire que cette eau lustrale, précédemment employée par les peuples (U l’Antiquité, n’avait aucun rapport, comme nature et symJrolisme, avec celle dont se servit l’Église, pas plus que leurs religions n’oITraient de points de ressemblance avec le Christianisme. Cependant, on. doit avouer que si l’intention fut antre, l’emploi parut, à quelques-uns, déceler une espèce d’emprunt que l’on peut expliquer. En effet , dès l’origine de la religion nouvelle, ses ministres, appréciant sans doute tout ce qu’ils pouvaient, sous le rapport des formes , emprunter à l’ancien cuite , n'hésitèrent à s’approprier, mais en les modifiant, certaines pratiques qui étalent propres an polythéisme; et, dans le nombre, on doit signaler l'usage de l’eau destinée à la purification qu’on désignait, pour ce motif, sous la qualiticalion de lustrait ; toutefois, l'Église comprit que, pour qu’on ne la confondit pas avec
'(t) Nous n’en parlerons ici que d une ifuiniere générale, et nous renvoyons, pour le détail de se* .tulles desünaltnns, aux chapitres : BAKnsràaAa. — Fox»- B aptismaux — Postai*!* bas* lis Atbia. — Bixmeas. — Fo.XTAl.saa nrrrs
MOYEN ACE — Mil" , XIV* ET XV! SIÈCLES — ÉUtTS SACRÉS
celle «le* nations polythéistes, elle devait lui donner un caractère <]ui en distinguât la destination particulière. '
Ce caractère, elle le lui donna par l'application d’un signé qui était alors en grande véné-' ration chez les néophytes : par la bénédiction . « Les premiers chrétiens, dit lloissonnet,
> étaient rivement persuadés du pouvoir que Dieu avait laissé au démon sur la créature « et de la nécessité «le lui ôter ce pouvoir par l'autorité de Jésus-Christ; c'est pourquoi ils « faisaient des signes de la croix sur toutes les choses dont ils se servaient. » Or, l’Église, ayant jugé convenable d’instituer certains préservatifs contre les attaques de l'Esprit tentateur, choisit précisément l’eau pour remplir celte fonction; et, do là, naquirent cos bénédictions et ces exorcismes qu'elle dut subir pour pouvoir être employée par elle ; ce qui nous amène à parler incidemment de sa nature et à examiner encore si sa provenance pouvait être indifférente. *
Durant les jours de persécution, les rivières, les fontaines et les puits publics ou privés furent, assez vraisemblablement, les lieux où l’on prit l’eau nécessaire aux cérémonies du Christianisme; mais, dès que le culte do la religion nouvelle put être pratiqué librement, sa provenance appela sans doute l’attention des ministres. — On serait donc assez porté à admettre que, dès ce moment, l’Église, prenant une décision souveraine, ne permit plus que cette eau provint d’une source ordinaire; et l’on supposerait volontiers qu'elle reconnut que, pour remplir une destination sainte, toutes tes eaux ne pouvaient lui convenir; en d'autres termes : que celles-ci devaient avoir une origine particulière. Or, quoi de plus naturel de penser qu'elle décida que celle eau, pour pouvoir être destinée à d'augustes fonctious, dût préexister déjà dans un sol sanctifié par lui-même, c'est-à-dire, être tirée d’un des points ou d’nnc des parties du sol de l’Église. El tel est, selon nous, la motif qui donna, peut-être, naissance à ces puits qu'on remarque encore dans un certain nombre d'éditices religieux (I).
Sans aucun doute, cette pratique ne fut pas générale; et, dans beaucoup d'endroits, il y eut des dérogations à la règle, en tirant néanmoins l’eau des rivières, des fontaines, etc.; mais, il n’en parait pas moins vraisemblable, par la conservation de quelques-uns de ces puits, que l'Eglise semble avoir eu, sur ce point, une intention formelle, ainsi qu’un but essentiellement pratique et raisonné; c’était là, du reste, uno grande pensée, toute logique et pleine d’enseignement.
Toutefois cette eau, spécialement tirée d’un puits ouvert dans le sol de la basilique, n'était point, aux yeux dos ministres du culte-, d'une nature à être immédiatement employée par le prêtre (et c’est là ce qui la distingue de l’eau «le purification des peuples du polythéisme); elle devait, pour revêtir son caractère religieux et symbolique, recevoir encore une consécration particulière qui lui serait administrée par l’un des membres de la hiérarchie sacerdotale; consécration «|ui donnait lieu à certain»» cérémonies dont l’origine semble presque aussi ancienne que le Christianisme lui-même.
Tout porte à croire, en effcl, que relie bénédiction de l’eau remonte à uue très-haute antiquité, puisqu'un grand nombre des Pères de l'Eglise et des premiers écrivains sacrés en parlent déjà d’une manière plus ou moins explicite; mais, en l'absence de documents positifs, on n’en saurait fixer précisément la date, bien que plusieurs auteurs en attribuent l’institu-
(I) Un Mil aussi qu'il y «ut quelquefois, chez les Grcos et citez' les Romains, des especes de puits sacrés dans ou près des temples. (Voyez, à ce sujet, uue très-savante dissertation de l’aciaudi, intitulée : Puteus sacer in agrie bononiensis, etc.)
PUITS SACRÉS DANS LES CATHÉDRALES DE RATtSBONNE, rrc.
•ion au pape Alexandre I", qui fut martyrisé sous le règne de l’empereur Adrien. (Après J. C. 109-419.) — Dès le IIP siècle, Tertullien (1 00-245) parle de l’eau sanctifiée par l'invocation de ‘ ' Dieu (4). — Un peu plus tard, saint Gvpricn (246-248) dit plus distinctement qu'il faut que
l'eau soit puritiéc et sanctifiée par le prêtre (2). — Au IV', siècle, saint Épi plume (367-403) en fait aussi mention. — Saint Augustin (354-430), en parlant du Iraplémc, indique les effets du signe de la crt>ix{3). — Saint Basile (329-379) met ces bénédictions an nombre des traditions . » apostoliques (4). — - Enfin, samt Cyrille, de Jérusalem (315-386), — saint Grégoire, de Nyssc
(332-400,, — et saint Denys, l'auteur de la Hiérarchie, les menliuimetit aussi dans leurs œuvres. — A ces citations vénérables, on pourrait y ajouter celles d’autre* autorités ecclésiastiques non moins respectables et qui remontent aux premiers siècles de l'Église; mais, elles suffisent, ce * nous semble, pour établir catégoriquement l'ancienneté de cette institution.
PrToujou rs préoccupée d'oue grande pensée lors de ses créations , l'Église avait choisi , pour celte bénédiction de l’eau , plusieurs époques particulières , comme elle institua aussi différentes espèces de consécrations. — A l’origine du Christianisme , cette cérémonie était faite , avec une „ c très-grande pouqie, la veille do Pâques et de la Pentecôte , qui étaient les dates annuelles qu’elle avait spécialement fixées |iour l’administration générale du sacrement de baptême (5); — mais, * plus tard, et pour des causes particulières, on décida qu'il serait fait une autre bénédiction tous les dimanches. Voici comment s'exprime à ce sujet le Concile de Nantes, qui, au Vil’, siècle,
. ordonna cette consécration : « Chaque curé aura soin , tons les jours de dimanche , dé « faire de l'eau bénite dans son église, avant la messe de paroisse; de la mettre dans un vase « net et convenable à un si grand mystère, afin que le peuple, entrant dans l’église, en prenne. > Mais, de peur que les fidèles ne crussent que celte antre eau bénite, faite originairement avec celle des fonts, ne leur conférât un second baptême, l’Église y attacha, pour la distinguer de celle qu’on consacrait à Pâques et à la Pentecôte, une bénédiction spéciale dont les prières avaient pour but de les préparer à assister plus dignement au sacrifice de la messe. — Enfin , il était encore, dans l'année, une dernière époque qui avait été assignée à la consécration de l’eau. Suivant le rapport de certains liturgistes, le temps, dit des Rogations , était plus spécialement fixé pour la bénédiction de l’eau publique, c’est-à-dire, de celle des puits (6), des citernes , des fontaines et des rivières.
L’Église procède à la consécration dominicale de cette eau par l’accomplissement de certaines cérémonies durant lesquelles le prêtre ou le célébrant récite des prières dont la prescription ainsi que la teneur paraissent d’une très-haute antiquité. — Selon la rubrique du missel romain , cette liénédiction se fait actuellement à la sacristie ; mais, dans un grand nombre de paroisses, elle est célébrée au chœur ou dans la nef, ce qui est beaucoup plus conforme à l’ancien usage '7). Le prêtre prend du sel et de l’eau , qu’il exorcise en faisant des signes de croix et en prononçant
(1) De Baptitm. cap. tr — (i; Fpittuta LXX — (3) De Baptism. et Tractat. XVlll in Joantt . — (1) De Sp: Un Sancto, cap. XXt'U .
(5) Au chapitre ilea iveTisvaaes, noue entrerons, à ce sujet, dans des détails qui y trouveront plus naturellement leur place.
(St De Ctnoa, dans son Glattaire, cite, aux mots : Pnteut in Tempiis , etc., un document '/ rial pntei benedictlo, etc.), qui nous semble une erreur de sa part ; cor noua croyons qu’on n’a jamais béni particulièrement les puits érigés dans les églises, mais seulement l’eau qui en était extraite. Selon nous, ce documeot se rapporte a une autre classe de constructions.
(7) On trouvera dans les / oyages liturgique* de ns Mocèoa (Lxaaoa Deaiunerres) des détails fort intéressants et relatifs é différentes cérémonies qui se pratiquaient, au XVII* siècle, dans plusieurs contrées de ta France.