RENAISSANCE DE L ARCHITECTURE
Le fait signalé par Glaber est donc incontestable. Il est confirmé par une foule de chartes et de chroniques, et ce ne sont pas seulement les évêques et les moines, ce sont aussi les laïques de tout ordre, depuis le pieux roi Robert jusqu'aux plus belliqueux barons et à leurs plus humbles vassaux, qui rivalisaient de générosité en faveur des églises.
Ce mouvement de ferveur religieuse et artistique se continua pendant tout le xi'= siècle ; il s'accentue même depuis Philippe l" avec les progrès de l'art de bâtir; il arrive à son apogée au xii^ siècle, sous Louis VII et Philippe-Auguste, après avoir couvert la France d'un nombre incalculable d'édifices dont chacun marque un progrès sur les précédents.
De cette immense quantité de constructions, beaucoup ont disparu ; il nous en reste assez cependant pour que nous puissions affirmer que presque toutes les parties de la France ont joué leur rôle dans le mouvement artistique de l'époque romane. Toutes ne sont pas également riches aujourd'hui en édifices du xi*^ et du xii° siècle ; la Normandie, le Poitou, la Saintonge, certaines parties du Centre et du Midi en possèdent un très grand nombre. La Belgique actuelle, les Flandres, l'Artois en sont au contraire fort mal pourvues.. Cela tient à ce que ces provinces ont souffert plus que les autres des longues guerres que la France a dû soutenir contre ses voisins; cela tient plus encore à ce que les bons matériaux de construction y sont rares et que les plus belles églises de la région furent bâties en pierre crayeuse ou en un calcaire trop tendre pour durer.
Malgré cela, le nombre des édifices romans encore existants est tort grand, et je ne saurais en donner une liste même incomplète. Ce serait du reste une énumération fort longue et d'une utilité médiocre, car, pour bien apprécier l'art d'une époque, il importe moins d'en enregistrer les innombrables manifestations que d'en dégager les types essentiels, ceux dont la date est assez certaine et les caractères assez tranchés pour fournir une base solide aux déductions des historiens.
Je dirai plus loin en quoi consistent ces types essentiels ; .il me suffira en ce moment, pour donner au lecteur une faible idée de l'intensité du mouvement artistique qui se produisit après l'an mille, de rappeler les noms des personnages qui y contribuèrent le plus activement et d'indiquer quelques-unes des principales constructions dues à leurs libéralités.
Des rois de France qui se succédèrent depuis l'avènement de Hugues Capet jusqu'à Philippe- Auguste, Robert est celui qui favorisa le plus l'architecture religieuse. Une foule d'églises furent fondées par lui ou relevées à l'aide des subsides qu'il accordait généreusement à ceux qui les restauraient. Pour ne parler que de celles qui n'ont pas totalement disparu, je citerai Saint-Benoît-sur-Loire, où il avait fait son éducation sous la direction de Gerbert; Notre-Dame d'Etampes, Notre-Dame de Melun, l'église de Poissy, où les restes du xi'^ siècle sont peu importants; Saint-Aignan d'Orléans, dont la crypte a survécu à la reconstruction de l'église (fig. 164); Saint-Germain-des-Prés, dont la nef fut rebâtie vers loio par l'abbé Morard, avec l'aide du roi, etc.
Les premiers successeurs de Robert songèrent plus à consolider leur pouvoir menacé par de trop puissants vassaux qu'à imiter ces pieuses prodigalités. On peut cependant mettre à leur actif plusieurs fondations importantes. Ainsi Henri l" et Philippe l"' contribuèrent grandement à la fondation de Saint-Martin-des-Champs, qui fut reconstruit au xii'^ siècle avec plus de luxe, et qui, bien que simple prieuré, devint, grâce au patronage de nos rois, l'émule des plus grandes abbayes. Louis VI fut un des bienfaiteurs de l'abbaye de Morigny près d'Etampes ; de l'abbaye de Montmartre, dont la vieille église se dresse encore au sommet de la butte, à deux pas de la grande basilique du Sacré-Cœur ; de la célèbre abbaye de Saint- Victor, dont l'activité féconde ne s'est malheureusement pas exercé dans le domaine des arts comme dans celui des lettres.
Mais ce ne sont pas nos rois qui ont pris la part la plus active au mouvement artistique. Elle appartient plutôt à certains grands possesseurs de fiefs, aux évêques, aux abbés, parfois même à d'humbles clercs.
Si la Normandie, par exemple, a été au xi'^ siècle une des provinces d'Europe où l'architecture a fait les plus rapides progrès, on le doit à la vigoureuse impulsion donnée par ses ducs aux constructions religieuses, à l'émulation suscitée par leur exemple parmi leurs vassaux, à la haute valeur des hommes d'église qu'ils honoraient de leur protection.
Guillaume de Jumièges ' et Orderic Vidal nous ont tracé un séduisant tableau de la prospérité dont cette province jouissait au début de l'époque romane. Ils se sont longuement étendus sur les innombrables constructions dues à Richard l", le restaurateur de Saint-Ouen de Rouen -, du Mont-Saint-Micbel >, de Saint-Taurin d'Evreux +, de l'abbaye de Fécamp >, de l'abbaye de Fontenelle '', de la cathédrale de Rouen ', etc. ; à son successeur le duc Robert, qui releva l'abbaye de Ceri.sy ^ au diocèse de Baveux, et fonda celle de Montivilliers ' ; à Richard II, qui aida l'abbé Robert à reconstruire l'abbaye de Jumièges '°, pendant que son frère Guillaume fondait celle de Saint-Pierre-sur-Dive " ; enfin à Guillaume le Conquérant, qui, avant de couvrir l'Angleterre de puissantes abbayes, s'était signalé dans son duché par de riches fondations dont les plus célèbres sont celles des deux monastères qui font encore aujourd'hui l'orgueil de la ville de Caen, Saint-Etienne et la Trinité.
Les simples seigneurs s'efforçaient de suivre ces pieux exemples, la preuve en est fournie par l'abbaye de Lonlay, fondée par Guillaume de Bellême en 1025 '-;
1. Hisl. Noniiaiin., 1. VII, c 22 {Rc-c. îles hisl. 7. Àtt. archiep. Roloni. {Ri'c. iJes Hisl. de Fr., de la Fr., t. XI, p. 45). t. X, p. 517).
2. Willelrai Gemetic. Hisl., IV, 19 {IhhL, 8. Willelmi Gemetic. Hist., 1. VU, c. 22 t. X, p. 184). {Rec. des Hisl. de Fr., t. XI, p. 45).