ORIGINE DES PENDENTIFS 2J
l'élément essentiel est une coupole centrale entourée de petits compartiments couverts de voûtes en berceau, de voûtes d'arêtes ou de coupoles. Or ces coupoles grandes ou petites sont construites sur pendentifs.
L'opinion commune est que de Byzance la coupole sur pendentifs s'introduisit en France par l'intermédiaire des Vénitiens, dont on connaît les nombreuses et vieilles relations a\^ec l'Orient, et qui firent une remarquable application de ce genre de voûtes dans leur belle église de Saint-Marc '.
Frappé des analogies que présente le plan de cet édifice avec celui de Saint-Front de Périgueux, M. de Verneilh s'est efforcé de prouver dans un livre ^ dont le succès a été grand, que Saint-Front aurait été imité de Saint-Marc à la fin du x" siècle, que ce serait la plus ancienne église à coupoles de France, et que toutes les coupoles sur pendentifs que nous possédons dérivent de ce prototype.
Je dirai plus loin en étudiant les monuments religieux du Périgord, les raisons péremptoires qui ne permettent plus d'accepter la théorie de M. de Verneilh. Les coupoles sur pendentifs ne se sont pas introduites en France par la voie qu'il a supposée, et l'on a fait trop grande la part des Byzantins dans l'invention des pendentifs et leur introduction en Occident.
Il est d'abord certain que cette invention est bien antérieure à Justinien, car dès le v^ siècle on trouve une voûte de ce genre à Ravenne dans la chapelle funéraire de Galla Placidia (fig. 263). Cette chapelle, bâtie vers 440, doit être, il est vrai, l'œuvre d'artistes grecs. Mais ce qui montre bien que l'invention des pendentifs est d'origine romaine ' et non byzantine ou orientale, c'est que l'Italie en a conservé une série d'exemples bien antérieurs à la fondation de Constantinople, c'est-à-dire à l'époque où l'on peut commencer à distinguer un art byzantin. Il en existe à Rome dans la curieuse ruine connue sous le nom de Minerva Medica et qui ne doit pas être postérieure au iii'^ siècle K II y en a eu dans une grande salle des Thermes de Caracalla bâtis entre 212 et 2 1 6 > . Le plan des salles, dont ces pendentifs servent à arrondir les angles, est il est vrai, un décagone dans le premier cas, un octogone dans le second. Mais peu importe, car par leur principe et leur mode de construction, ces pendentifs ne diffèrent en rien de ceux qui servent à passer du carré au rond, ils n'en diffèrent que par leurs dimensions et leur saillie. D'ailleurs les Romains savaient dès cette époque, et même dès le siècle précédent, élever des coupoles sur pendentifs audessus de salles carrées. M. Rivoira en a reconnu dans deux monuments funéraires du second siècle qui se sont conservés sur la Voie Nomentane *" et l'on peut
1. Viollet-le-Duc, t. IV, p. 348. devenus tellement à la mode depuis 60 ans qu'on
2. L'arcbilectiirf hyî^miliiie en France (Paris, dédaigne les monuments romains et qu'on les Didron, 185 1, in-4°). étudie moins au xx= siècle qu'au temps de Pira-
3. Viollet-le-Duc l'avait bien pressenti, car il nesi ou de Montfaucon.
dit dans son Dictioiinuire (t. IV, p. 352) : « Il 4. Isabelle, Eâificus circnl., pi. 23 et 2,\ ;
est fort étrange que les Romains occidentaux Rivoira, Orig.,x..\, p. 73, fig. 116.
n'aient pas trouvé la coupole sur pendentifs ou 5. Dehio, pi. 39, fig. 8. — Cf. Rivoira, t. 1,
s'ils l'ont trouvée, qu'il ne nous en reste aucune p. 32, fig. 50.
trace. » Les traces existent, mais les Grecs sont 6. Rivoira, t. I, fig. 51 et 52.
Lasteyrie. — Ârchiiecinre romane. iS
encore observer dans une salle des Thermes de Domitien à Albano, un encorbellement triangulaire qui est un véritable embryon de pendentif '.
M. Choisy a donc eu tort de dire que cette idée si simple avait complètement échappé aux Romains % ce sont au contraire ces maîtres constructeurs qui ont inventé les pendentifs dès le second siècle au moins, les Byzantins n'ont eu que le mérite, fort grand d'ailleurs, de comprendre tout le parti qu'on en pouvait tirer et de les employer dans des proportions auxquelles les Romains n'avaient pas songé.
La Gaule a été trop fortement imprégnée par la civilisation romaine pour qu'on puisse admettre comme vraisemblable qu'un genre de construction pratiqué en Italie dès le second siècle n'ait été connu d'elle qu'à la fin du x". La vérité est qu'elle
268. — Fontaine de Beurey-Beauguay, Comm. du vicomte de Truchis.
a connu dès l'époque impériale la coupole sur pendentifs, et nous en avons une preuve indiscutable dans un monument récemment signalé par le vicomte de Truchis '. A Beurey-Beauguay (Côte-d'Or) existe au-dessus d'une fontaine un édicule formé de quatre piliers reliés par autant d'arcades et surmonté d'une coupole sur pendentifs (iîg. 268). Les ornements dont le tout est couvert ne peuvent laisser aucun doute sur l'âge de ce petit monument. Il est du 11^ ou du m" siècle. Coupole et pendentifs sont taillés dans un seul bloc de pierre, ce qui n'est pas étonnant étant donné les dimensions restreintes du monument. Mais cette question d'appareil est secondaire; le point capital, c'est cette reproduction significative d'une forme architecturale qu'aucun artiste n'aurait songé à copier, si elle n'avait été plus ou moins popularisée déjà par les constructeurs de son temps.
La coupole sur pendentifs était donc connue en Gaule à l'époque romaine. La tradition s'en est-elle perdue pendant la période de barbarie profonde qui a précédé l'époque carolingienne, je ne saurais le dire. Mais en restaurant l'église de Germi-