ECOLE NORMANDE. — ECOLE RHENANE
ÉCOLE DE l'île- DE-FRANCE.
Les écoles qui se sont constituées dans la moitié septentrionale de la France à l'époque romane présentent cette particularité essentielle qu'elles ont tardé plus longtemps que les écoles méridionales à faire usage de voûtes pour couvrir la nef des églises.
Cette observation peut s'appliquer d'une façon générale à toutes les provinces qui s'étendent de la Loire à la mer du Nord, et des bords du Rhin jusqu'aux côtes de la Manche. Le fait est d'autant plus remarquable que les causes qui poussaient les architectes de nos provinces méridionales à voûter leurs églises existaient au même degré dans les pays du Nord, que les riches évêchés' et les puissantes abbayes n'y étaient pas plus rares que dans le Midi, et que l'art de bâtir n'y était pas plus négligé qu'ailleurs. On y peut en effet constater, dès le début du xi" siècle, l'existence de foyers artistiques pleins de vie, où se constituaient peu à peu les éléments qui devaient caractériser les trois grandes écoles dont l'influence s'est exercée sur cette vaste région et qui sont : l'école normande, l'école rhénane et l'école de l'Ile-de-France.
ÉCOLE NORMANDE
Nulle part l'hésitation à faire emploi des voûtes n'est plus frappante qu'en Normandie. Cette province a donné naissance, dès le xi'= siècle, à une puissante école qui a rayonné non seulement sur la Normandie continentale et sur une partie des provinces voisines, mais encore sur l'Angleterre. Elle a produit un grand nombre d'édifices, aussi remarquables par l'ampleur de leur plan que par leur grande élévation et leur excellente construction. Or, jusqu'au second quart du xii^ siècle, aucune de ces églises n'a reçu de voûtes sur la nef, et à une date plus tardive encore on continuait à en bâtir de fort importantes dont le sanctuaire et les bascôtés étaient les seules parties voûtées.
Le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911) fut pour la Normandie le point de départ d'une ère de prospérité et de richesse. Rollon et ses compngnons convertis au catholicisme devinrent de grands bâtisseurs d'églises, et s'il ne reste que peu de
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chose des constructions élevées dans cette belle province avant Guillaume le Conquérant, nous savons néanmoins par des témoignages authentiques que, dès le x^ siècle, l'activité architecturale y fut grande, et cela nous permet de comprendre comment a pu s'y former une école obéissant à des principes bien arrêtés à une époque où, dans la plupart des autres régions de la France, on n'était point sorti de l'ère des tâtonnements et de l'inexpérience.
Quelques auteurs ont attribué à une influence étrangère l'avance prise, au XI" siècle, par l'école normande et, frappés de certaines particularités que l'on retrouve dans le nord de l'Italie, principalement à Saint-Ambroise de Milan et à Saint-Michel de Pavie, ils ont supposé que des moines lombards avaient introduit en Normandie les pratiques architecturales usitées dans leur pays ' .
Il est incontestable que parmi les abbés du début du xi^ siècle qui contribuèrent le plus au relèvement matériel et moral des monastères se trouve un moine nommé Guillaume, né aux environs de Novare, que saint Maïeul, abbé de Cluny, avait remarqué dans un de ses voyages outre monts et avait ramené avec lui. Sa science et ses vertus le firent mettre à la tète de l'abbaye de Saint-Bénigne de Dijon ; il en reconstruisit l'église, de 1008 à 1012, et s'acquit une telle renommée qu'on le chargea successivement de fonder ou de réformer une foule d'autres monastères. C'est ainsi qu'il fut appelé à diriger l'abbaye de Fécamp, fondée en 990 par le duc de Normandie Richard I", et qui ne tarda pas à prendre une grande importance. L'influence de l'abbé Guillaume s'étendit rapidement sur toute la province, grâce aux disciples qu'il avait formés et qu'il mettait à la tête des abbayes dont il ne pouvait s'occuper lui-même. Mais si le rôle joué par cet illustre abbé dans le domaine religieux fut considérable, rien ne prouve qu'il en ait joué un aussi important dans le domaine artistique ^, rien surtout n'autorise à croire qu'il ait apporté avec lui des principes de construction différents de ceux qui avaient cours avant son arrivée, et qu'une seule des idées maîtresses que nous voyons appliquées un peu plus tard par l'école normande soit due à son initiative. La plupart des monastères qui turent soumis à son action directe ou à celle de ses disciples, Fécamp, le Mont- Saint-Michel, Savigny, n'ont rien gardé qui puisse nous fixer à cet égard. L'église abbatiale de Bernay, fondée par la duchesse Judith, peu d'années avant sa mort, (ioi7)et par elle soumise à Fécamp, est sans doute le seul des édifices religieux construits sous la sun'eillance de l'abbé Guillaume qui soit encore debout (fig. 499). Or elle offre si peu d'analogie soit avec les parties de l'église Saint-Bénigne construites
1. Voir entre autres Sackur, D/e C/MHî'acra^er, besoin d'être architecte pour dresser le prot. II, p. 386 et s. gramme des travaux, opiis dictare, ou pour traiter
2. Le texte dont on s'est prévalu pour lui avec des maîtres maçons, magistros conducere. Et attribuer le rôle d'architecte dans les monastères en admettant même qu'il eût, comme plus d'un dont il avait la direction, est un passage de la moine de son temps, de sérieuses connaissances chronique de Saint-Bénigne (éd. Bougaud, p. en architecture, rien ne prouve qu'il ait introduit 158), où on le représente « : magistros condu- dans les pavs où il est allé de nouveaux princendo et opus dictando. » Mais il n'avait pas cipes de construction.
ECOLE NORMANDE
du temps du même abbé, soit avec les édifices bâtis à la même époque dans le nord de l'Italie, qu'il est bien difficile d'y découvrir trace des influences étrangères auxquelles on a voulu attribuer la formation de l'école normande. D'ailleurs, pour pouvoir apprécier l'étendue de ces influences, il faudrait savoir comment étaient faites les cathédrales de Coutances, d'Evreux, de Séez, de Bayeux, qui furent rebâties dans la première moitié du xi' siècle, ainsi que les nombreuses abba}'es dont parlent les chroniqueurs du temps ; or nous sommes sur ce point d'une ignorance à peu près complète.
Aussi la majorité des auteurs qui veulent voir une influence lombarde dans la fondation de l'école normande l'attribuent-ils plutôt à l'intervention d'un autre personnage, je veux parler du célèbre Lanfranc. Né à Pavie en 1005, Lanfranc étudia le droit à Bologne et vint en 1039 le professer à Avranches ; en 1042, il quitta sa chaire pour s'enfermer dans l'abbaye du Bec que venait de fonder Herluin, abbé de Bourneville. Prieur du Bec de 1045 à 1066, Lanfranc contribua puissamment, par la discipline sévère qu'il y établit et l'éclat de son enseignement, à la renommée de cette abbaye. Celle-ci prit un si grand développement qu'il fallut promptement l'agrandir et en rebâtir l'église. Nous ignorons la part qu'il a pu prendre personnellement à cette construction ; en tout cas il ne la vit point terminer, car la dédicace en fut faite en 1077, et il avait quitté le Bec depuis 1066, appelé à Caen pour diriger le monastère de Saint-Etienne que
Guillaume le Conquérant venait de fonder. Les talents qu'il déploya dans ce nouveau poste le firent choisir en 1070 pour remplacer sur le siège métropolitain de Cantorbéry l'archevêque Stigand, trop dévoué aux Anglo-Saxons. Il y resta jusqu'à sa mort (1089), jouissant de la confiance absolue de son souverain, présidant à la réforme des principaux monastères anglo-saxons et occupant dans la politique une place non moins importante que dans le domaine religieux.
On est généralement d'accord pour lui attribuer une part considérable dans l'introduction du style normand en Angleterre. D'innombrables églises y furent en efiet reconstruites de son temps, et lui-même donna l'exemple en rebâtissant de fond en comble la cathédrale de Cantorbéry. Mais est-il vrai, comme certains le croient, que son rôle artistique ait été jusqu'à introduire, en Normandie d'abord, en Angleterre ensuite, un nouveau genre d'architecture ? Doit-on admettre qu'il
Fig. 499. — Bern.ty. Église abbatiale.
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ait emprunté ce st vle à l'Italie du Nord, qu'il l'ait vulgarisé dans son paj's d'adoption, soit à l'aide de moines qu'il aurait tait venir de son pays d'origine, soit à l'aide de ces associations de maçons connues en Lombard ie sous le nom de ■inagistri comacini ? Ce sont là des hypothèses extrêmement contestables, car aucun document, aucun texte ancien ne parle de magisiri comacini venus en Normandie pour y construire des églises, ni d'artistes ou de moines familiers avec l'art de bâtir que Lanfranc aurait amenés ou fitit venir d'Italie. Enfin Lanfranc n'entra à l'abbaj^e du Bec qu'en 1042; or deux ans auparavant on avait commencé la reconstruction totale de l'église de Jumièges', qui fut achevée et consacrée en 1067 -, rien ne permet de supposer qu'il ait pris la moindre part dans l'élaboration de son plan ou dans la conduite de sa construction. Plus heureuse que l'église du Bec, l'église de Jumièges n'a pas totalement disparu : la nef entière est encore debout (fig. 500) avec une partie du transept; c'est une des plus admirables ruines qui soient en France ; quant au sanctuaire, s'il a été totalement rebâti au xiii" siècle, le sol en a gardé les anciennes fondations, et des fouilles récentes' ont permis de constater que ce bel édifice offre en plan comme en élévation tous les traits essentiels qui caractérisent l'école normande.
Lanfranc d'ailleurs fut un savant jurisconsulte, un professeur éminent, un homme politique fort influent; rien ne prouve qu'il ait pratiqué l'architecture et qu'il ait introduit en Normandie des principes de construction ou des formes architecturales inconnues jusque-là. Les édifices à la reconstruction desquels il présida semblent imités uniquement de monuments normands préexistants et non d'aucun modèle étranger. Ainsi l'église Saint-Etienne de Caen, bâtie pendant son abbatiat, ressemble à celle de Jumièges bien plus qu'à aucune église lombarde du même temps, et la cathédrale qu'il fit bâtir à Cantorbéry reproduisait à peu de chose près le plan de l'église abbatiale de Bernay +.
Peut-on du moins lui attribuer l'introduction du style normand en Angleterre ? Pas exclusivement, car l'influence normande avait commencé à se faire sentir outre Manche dès le temps d'Edouard le Confesseur, et si Lanfranc a certainement contribué à la développer en s'inspirant de Bernay et de Saint-Etienne de Caen dans la reconstruction de la cathédrale de Cantorbéry, il ne fut pas seul à donner pareil exemple. Partout, en effet, Guillaume le Conquérant substitua aux évêques et aux abbés anglo-saxons des prélats et des moines venus de Normandie, et ceux-ci couvrirent le pays conquis d'innombrables églises, toutes conçues dans le style qui régnait alors dans leur province natale.
Quoi qu'il en soit, les principaux traits de l'école normande étaient sans doute
1. Chroii. de Robert de Torigny, 2?i'i:. rft'i H/î/. 4. Willis, dans son excellente étude sur la de France, t. XI, p. 166. cathédrale de Cautorhérv, avait pu restituer le
2. Ord. Vital, édit. Leprévost (Soc. de l'Hist. plan des constructions de Lanfranc, moins le de France), t. II, p. 169. chevet ; mais depuis des fouilles ont fait retrou-
5. R. Martin du Gard, L'abbaye de Jumièges, ver le pourtour de l'ahside et de l'absidiole terpi. 3 et 4. minant le bas-côté nord.
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fixés dès la première moitié du xi= siècle, et bientôt se formaient deux grands foyers d'où elle rayonnait sur toute la Normandie. L'un a eu son centre à Rouen ;
Jumièg
Ruines de la ner
les édifices les plus typiques qu'il ait produits, après Jumièges et Saint-Ouen de Rouen, sont : Fécamp, bien altéré dans la suite; Saint-Georges de Boscherville, Saint-Hildebert de Gournay, Graville-Sainte-Honorine, Montivilliers, etc. L'autre, encore plus brillant, a eu son centre à Caen. On peut y rattacher les deux célèbres
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abbayes de cette ville, Saint-Etienne (fig. 387) et la Trinité (%. 501), fondées par Guillaume le Conquérant et sa femme, l'église Saint-Nicolas de Caen, les cathédrales d'Evreux et de Bayeux, les abbayes de Cerisy-la-Forêt (fig. 522), du Mont-Saint-Michel (fig. 353), de Lessay (fig. 509), de Saint-Gervais à Falaise, de
Ph. des Forts ph.
Fig. 501, — Cien. Église de b Trinité.
Notre-Dame de Guibray à la porte de cette ville, enfin un nombre considérable d'églises rurales, qui doivent leur bonne conservation à l'excellente qualité de la pierre de Caen dont elles sont bâties.
L'action de l'école normande ne s'est pas arrêtée aux confins de la Normandie. Elle s'est fait sentir jusqu'en Picardie et dans une partie du Vexin. Elle est très
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sensible dans le Maine et paraît avoir dominé en Bretagne, autant qu'on en peut juger étant donné la rareté des édifices romans que possède aujourd'hui cette province.
Mais c'est en Angleterre que l'école normande a brillé du plus vif éclat, c'est là qu'il faut aller chercher les édifices qui la montrent à son apogée. Guillaume le Conquérant, comprenant de quelle importance en un siècle de foi pouvait être le concours du clergé, chercha à le gagner par de riches dotations; les évoques et les abbés préposés par lui aux diocèses et aux monastères anglais eurent pour la con-
S. CirJner pli.
Fig. 502. — Cathédrale d'Ely.
struction de leurs églises des ressources que pouvaient envier les plus riches abbayes du continent. Grâce à ces largesses, les constructeurs normands appelés de l'autre côté de la Manche purent, tout en restant fidèles aux données architecturales usitées dans leur province natale, imprimer à leurs œuvres un caractère d'ampleur dans l'ensemble et de richesse dans le détail qui dépasse parfois de beaucoup tout ce qui se faisait en France. Plus conservateurs que nous, les Anglais ont su, malgré la Réforme, malgré les révolutions, malgré les changements du goût, conserver encore de nombreux spécimens de cet art admirable. Je citerai parmi les plus anciens ou les plus remarquables les églises de Winchester, d'Ely (fig. 502), de Saint-Albans (fig. 503), de Worcester, de Gloucester (fig. 523), de Tewkesbury, de Durham (fig. 517), de Norwich, de Peterborough, de Malmesbury, etc.
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Le plan des églises normandes comporte habituellement une nef garnie de bascôtés, un transept dont les bras font une saillie très marquée au delà des collatéraux de la nef, un chœur de deux travées flanqué de bas-côtés, enfin une abside. Tel est le plan de Saint-Nicolas de Caen (fig. 504), de Saint-Georges de Boscherville, de Cerisy-la-Forêt (fig. 302), de Lessa}', etc.
s. Gardner pil.
Fig. 503 . — Cathédrale de Saint-Albans.
Il est rare que la nef soit dépourvue de collatéraux. Cela n'arrive que dans les édifices de très petite dimension, comme celles de Saint-Martin-de-la-Lieue ', Neufmarché % Saint-André d'Hébertot', Notre-Dame d'Esquay ■», Petit-Quévilly = ; mais c'est une exception, la règle était de construire des collatéraux même dans les églises de campagne aussi peu importantes que celle de Manéghse (fig. 505), Colleville-sur-Mer ^, Yainville, Boisney', etc.