LA SCULPTURK DANS LE MIRI
Les régions où la sculpture a pris le plus de développement au xii'-' siècle son la Bourgogne, le Poitou et la Saintonge, le bassin de la Garonne, la Provence et l'Ile-de-France.
Nombreuses sont encore dans ces régions les oeuvres que l'on peut attribuer à l'époque romane ; malheureusement, à part une ou deux, elles ne sont point datées, et les conclusions contradictoires des archéologues qui en ont parlé montrent assez la difficulté qu'il y a, non seulement à les classer chronologiquement, mais même à établir un ordre de priorité entre les diverses écoles dont elles relèvent. Les chances d'erreur sont ici beaucoup plus grandes que pour les œuvres d'architecture, car l'apparence archaïque d'une sculpture est loin d'être toujours un signe d'ancienneté. Elle tient souvent au tempérament de l'artiste, aux modèles dont il s'est inspiré, et plus que tout aux matériaux dont il s'est servi. Ce dernier élément est d'une grande importance. En un temps où le mauvais état des routes ne permettait guère les charrois à grande distance, les sculpteurs devaient presque toujours utiliser la pierre du pays, et leurs œuvres se ressentaient forcément des facilités plus ou moins grandes qu'elle offi'ait au travail du ciseau. Un dessin sec et dénué de souplesse, un relief peu accentué n'a pas la même signification s'il s'agit de figures taillées dans du marbre des Pyrénées ou dans un calcaire tendre du Poitou ou de la Saintonge, et l'on s'exposerait à de graves erreurs si l'on voulait dater les rudes sculptures des pays granitiques en les comparant à celles des provinces où l'on disposait de pierres d'une dureté moins grande ou d'un grain moins grossier.
Il faudrait de longs développements pour discuter les délicates questions que soulève l'étude de la sculpture romane; je ne puis que les indiquer sommairement, et l'on m'excusera si, en énumérant les monuments les plus typiques de nos diverses écoles, je m'attache moins à en discuter la chronologie qu'à en faire ressortir les caractères essentiels.
L'opinion générale est que la sculpture s'est plus promptement développée dans les provinces comprises entre les Pyrénées et la Loire que dans celles qui se trouvent au nord de ce fleuve. A en juger par les monuments existant aujourd'hui, cette opinion paraît fondée ; c'est, en tout cas, dans le Midi qu'il faut aller chercher les plus anciennes sculptures à date certaine que nous possédions.
La première en date orne le linteau de la porte d'entrée de l'église de Saint- Genis-des-Fontaines (Pyrénées -Orientales). Elle remonte à la vingt-quatrième année du règne du roi Robert, c'est-à-dire à l'an 1020. Elle représente le Christ assis dans une gloire soutenue par deux anges, dans l'attitude que l'on désignait au moyen âge sous le nom de Dieu de Majesté (fig. 649). De chaque côté, sont trois apôtres sous de petites arcades. La sculpture a peu de relief: les deux anges sont contournés d'une façon ridicule, les apôtres ont l'aspect de véritables magots ; ils sont si mal dessinés qu'on ne sait même pas s'ils sont assis ou debout. Le morceau n'en est pas moins d'un grand intérêt, car c'est peut-être aujourd'hui la plus ancienne œuvre française entièrement conçue dans la donnée romane. L'éa:lise de
LA SCULPTURE ROMANE
Saint-André-de-Sorède possède un linteau ejui ortVe une grande analogie de style avec celui de Saint-Genis. On peut en rapprocher encore l'intéressante croix de fai^ade de l'église d'Arles-sur-Tech (fig. 650). Mais je me garderai bien d'affirmer que ces
trois morceaux soient contemporains. Car, s'il est certain que l'art de la sculpture tut cultivé de bonne heure dans cette partie du Midi, les autres spécimens de cet art qui se sont conservés en Roussillon prouvent qu'il s'y développa lentement, sans doute à cause de la dureté de la pierre qu'on y employait. C'est ce qu'on peut
conclure des curieuses ligures d'apôtres conservées à Saint- Michel de Cuxa, des tympans de Saint-Féliu-d' Amont ' et de Corneilla-de-Conflent, des lourdes figures du Christ et des apôtres provenant d'une ancienne porte et encastrées aujourd'hui dans les murs de Saint-Jean-le-Vieux à Perpignan ^, et plus encore des curieux monuments funéraires de Guillaume Jordan (j i i8é)', de F. de Soler (-j- 1203), et d'un évêque inconnu, conservés dans le cloître d'Elne ■♦. Tous ces monuments, en effet, quelles que soient leurs différences de style, ont une même apparence archaïque qui pourrait tromper si plusieurs d'entre eux n'étaient accompagnés d'inscriptions qui en font connaître la date tardive. L'école de sculpture dont nous venons de constater l'existence dès le xi" siècle,
Fig. 650.
Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orient.iles).
Croix de façade.