EN BOURGOGNE
iconoclastes de 1795 n'ont rien laissé subsister. Mais l'avant-nef communiquait avec l'église proprement dite par trois autres portes couvertes de sculptures, dont la principale est par ses dimensions et l'harmonie de sa composition un monument de premier ordre. Un critique superficiel peut être choqué par certaines disproportions évidentes : la taille du Christ par rapport aux apôtres qui l'entourent, l'énormité de ses mains et la petitesse de sa tête, les dimensions décroissantes données aux figures d'apôtres pour les loger dans l'étroit espace que forme le tympan à ses deux extrémités, les jambes interminables de la plupart des person-
:xy. IX-tail du tympan .
nages qui se pressent le long du linteau. Mais comment méconnaître la noblesse de cette figure du Christ, dont les proportions surhumaines sont visiblement inspirées par le même sentiment religieux qui animait les peintres et les mosaïstes byzantins quand ils ornaient de Christs gigantesques la voûte de leurs absides. Comment n'être pas frappé de la vie qui anime non seulement les figures d'apôtres, mais tous les personnages du linteau et des groupes si variés qui encadrent les tympan, et jusqu'à ces figurines enfermées dans les médaillons de l'archivolte où alternent les signes du Zodiaque et les Travaux des mois. On a parfois qualifié cette sculpture de hiératique à cause de certaines particularités d'exécution, comme la longueur donnée aux figures et le dessin si frappant des innombrables plis parallèles ou concentriques qui couvrent les vêtements du Christ et des apôtres. Jamais épithète ne fut moins justifiée, un art hiératique est un art figé dans
LA SCULPTURE ROMANE
l'observation de traditions immuables, obéissant aveuglément à un canon intangible. Comment appeler hiératique un art aussi spontané, et empreint d'une recherche aussi évidente de l'expression vraie. C'est un dogme pour bien des gens que les artistes romans n'avaient aucun souci de la nature, que personne avant le xiii^ siècle n'a su l'observer et l'imiter. Il suffit de regarder par le menu les figures de Vézelay pour voir combien cette thèse est exagérée. L'homme qui a représenté le joli couple assis dans un des compartiments de l'archivolte, ou le tireur d'épines qu'on voit dans le compartiment suivant (fig. 686), ou les trois personnages
N<--u,-aeiîi pV
Fig. 687. — Vézelay. Détail du tymp.nii.
chaussés de soques élevés qu'on trouve un peu plus loin (fig. 687), n'a pas tiré cela de sa seule imagination, il a eu sous les yeux des modèles qu'il a copiés, et ces modèles ne sont pas des miniatures byzantines, ni des ivoires ou des pièces d'orfèvrerie apportées par le commerce ; ce sont des hommes de son temps, dont il a voulu reproduire les attitudes et le visage, comme il en reproduisait le costume. Son esprit d'observation se décèle jusque dans la façon très particulière dont il figure les plis des vêtements. On y a vu bien à tort une preuve de son incapacité à reproduire le jeu des draperies; c'est en réalité la reproduction fidèle d'une mode qui a joui d'une grande vogue jusqu'à une époque avancée du xii'= siècle, et qui consistait à porter des étoffes plissées au. fer, tout à fait analogues, sinon semblables de dessin, à celles dont nos contemporaines ont fait si grand usage en ces dernières années .
LA SCULPTURE F.N BOURGOGNP.
Les tympans des deux petites portes qui llaoqucnt celle qui vient de nous occuper n'ont pas cette envergure, et les défauts de l'école y sont plus marqués.
Fig. 688. — Ch.n-Ueu (Loire). Porte principale
J'en dirai autant d'un autre portail bourguignon justement réputé ; je veux parler de celui d'Avallon (fig. 45 3). Comme ornementation c'est sûrement le plus beau ou du moins le plus riche de ceux qui nous sont parvenus. Mais quand on l'examine de
Lastevrii:, — Airhilectiire romane. 45
674 LA SCULPTURE ROMANE
près, on est stupéfait du disparate qu'on y relève entre la sculpture d'ornement et la figure '. Celle-ci a encore quelque chose de l'aspect archaïque du tympan de Neuilly-en-Donjon, celle-là a toute la vigueur et toute la souplesse qui caractérisent la fin du xii'^ siècle. Ce serait à croire que cette splendide archivolte n'a été exécutée que longtemps après le tympan. Mais les exemples de semblable juxtaposition d'ornements exquis et de figures barbares sont trop fréquents pour qu'on doive s'arrêter à cette idée.
Les monuments dont je viens de parler nous montrent la sculpture bourguignonne sous sa forme la plus répandue. Mais il ne fltut pas croire que toutes les œuvres de cette école se présentent avec les mêmes caractères. Bien au contraire, il y a eu en Bourgogne au xii'= siècle deux ou trois courants bien distincts et pendant que certains artistes affectionnaient les figures d'une longueur extrême, d'autres donnaient à leurs personnages des proportions courtes et ramassées. On en peut juger parla suite d'apôtres sculptés sur le linteau de Châteauneuf (Saôneet- Loire) "^j par la jolie Fuite en Egypte du portail de Bois-Sainte-Marie ', par les deux remarquables tympans provenant de Saint-Bénigne de Dijon et conservés aujourd'hui dans le riche musée lapidaire de cette ville +, ou par les tympans de Thil- Chatel 5 qui marquent la transition entre ces sculptures de Dijon et le beau tympan exécuté au début de l'époque gothique à Saint-Benoît-sur-Loire. Il y a encore même à une époque avancée du xii'' siècle des exemples de figures lourdes et trapues. Un des plus frappants se voit à la façade de Semur-en-Brionnais (fig. 586), c'est un tympan représentant le Christ '' entre les symboles des Évangélistes, audessus d'un linteau sur lequel est figuré avec une naïveté presque enfantine un épisode de la légende de Saint-Hilaire. L'inélégance des figures y paraît d'autant plus sensible que la forme aiguë de l'archivolte, le bon goût des ornements qui la couvrent, le profil allongé des bases ne dénotent pas l'époque romane proprement dite, mais la période de transition qui la relie à l'époque gothique. Et cela est d'autant plus étonnant qu'à la même époque, peut-être même plus anciennement, fleurissait à quelques kilomètres de là, à Charlieu (fig. 688), à Montceau-l'Etoile, à Saint-Julien-de-Jonzy (fig. 689), un brillant atelier qui a poussé la recherche de l'élégance et du mouvement plus loin peut-être qu'aucun des autres ateliers bourguignons.
Les sculptures de Charlieu sont aujourd'hui bien connues grâce au musée du
1. Les ornements sont très bien conservés, (^e Za Co/^-i'Or (1894, in-4°), pi. 18.
les figures horriblement mutilées, un seul des 5. L'auteur de ces tympans s'est fait connaître,
trois groupes entre lesquels était divisé le tym- il s'appelait Petrus Divionensis. Or les deux
pan est encore bien visible, c'est celui de droite tj'mpans de Saint-Bénigne sont aussi l'œuvre
représentant les Mages devant Hérode. d'un artiste nommé Pierre. Serait-ce le même?
2. F. ThioUier, Uart roman à Charlieu et en Cette identification serait bien tentante si le Brionnais, pi. 66. style de ces quatre morceaux ne dénotait entre