LES ÉGLISES CAROLINGIENNES DE LA RÉGION RHÉNANE. — LORSCH
LES MONUMENTS CAROLINGIENS d'iTALIE.
S'il est difficile de retracer avec quelque certitude l'histoire de l'architecture pendant les siècles qui suivirent immédiatement la chute de l'Empire romain, il est plus difficile encore d'en dresser un tableau fidèle à l'époque de Charlemagne et de ses premiers successeurs. Le caractère mal défini de cette civilisation intermédiaire entre celle des Fi'ancs, à moitié romanisés, et celle du moyen âge proprement dit; le nombre très restreint de monuments remontant authentiquement à l'époque caroHngienne ; le contraste existant entre la pauvreté artistique de ces monuments et le témoignage des contemporains qui décrivent avec une admiration sincère, et sans doute méritée, une foule d'œuvres aujourd'hui disparues, tout a contribué à égarer les archéologues et à leur faire apprécier de la façon la plus discordante et la plus inexacte le mouvement artistique de cette époque.
Ces contradictions et ces incertitudes portent également sur tous les pays de l'Europe. Qu'on étudie les monuments de l'Orient ou de l'Occident, les églises de l'Italie ou d'en deçà des Alpes, on se heurte aux mêmes difficultés. Nulle part cependant l'obscurité qui règne sur toute cette période n'est plus grande qu'en France, et tous les efforts qu'on a pu faire jusqu'ici pour y porter quelque lumière n'ont abouti qu'à des résultats négatifs. Il semble même qu'en dernière analyse les archéologues français aient pour ainsi dire renoncé à élucider une question qu'ils considéraient comme à peu près insoluble, et les plus autorisés de nos maîtres en sont venus à déclarer que de tous les édifices construits sur notre sol depuis le temps de Charlemagne jusqu'à l'an mille il ne reste rien ou à peu près '.
Ces conclusions, il faut l'avouer, ont été la conséquence naturelle des exagérations auxquelles on s'est jadis laissé aller et qui ont fait voir des monuments carolingiens dans des édifices que la découverte ultérieure de documents précis a forcé de rajeunir parfois de deux ou trois siècles. Cette réaction était nécessaire ;
I. Quicherat, Mélanges d'archéologie, p. 421 ; l'architecture carlovingienne , dans le Bull, du Alfred Raraé, De l'état de nos connaissances sur Comité des trav. /;ù/., année 1882, p. 185 et s.
140 L ARCHITECTURE RELIGIEUSE A L EPOaUE CAROLINGIENNE
mais elle a dépassé le but et il y aurait intérêt à réviser la cause de maint monument, que l'on a jugée trop vite et sous l'inspiration d'une critique mal informée.
Qu'il n'existe plus en France d'édifice bien complet remontant à l'époque carolingienne, on ne saurait s'en étonner. Dans un pays comme le nôtre, où le génie de l'architecture a toujours été très développé, où le goût des arts s'est allié, à toutes les époques, avec une inconstance qui est un des traits du caractère national, les monuments ne pouvaient échapper aux reconstructions. Il en a été ainsi d'ailleurs dans toute l'Europe, et les pays même, comme l'Italie, où le caractère plus conservateur des populations, joint à l'influence d'un climat plus favorable, a préservé de la ruine un nombre encore notable d'édifices très anciens, ne peuvent nous montrer un seul monument qui ait échappé à ce mal universel.
A ces causes de destruction, il faut ajouter les guerres intestines, les rivalités féodales et surtout les ravages des Normands qui sévirent, principalement sur nos provinces du Nord et de l'Ouest, pendant près d'un siècle.
A partir de 912, il est vrai, le traité de Saint-Clair-sur-Epte ouvrit pour la Normandie, la Touraine, le Maine et l'Anjou une ère de tranquillité relative, pendant laquelle on put songer à relever nombre d'églises. Malheureusement ces édifices, rebâtis hâtivement par des ouvriers qui avaient oublié les bonnes traditions de l'art, étaient pour la plupart voués d'avance à une ruine prochaine. D'un autre côté, l'esprit inventif de nos architectes fit faire, à partir du xi= siècle, de tels progrès à la construction qu'on fut entraîné, partout où l'on disposa des ressources nécessaires, à jeter bas ces églises qui devaient paraître bien mesquines à côté des vastes édifices qu'on élevait de toute part. Mais, quoi qu'on en ait dit, ces reconstructions n'ont pas fait disparaître tout reste des édifices antérieurs, et une 'étude attentive de ces restes jointe à l'interprétation raisonnée des renseignements que nous fournissent les chroniqueurs du temps ', permet de retracer avec une certitude suffisante les caractères essentiels de l'architecture carolingienne.
Aux documents écrits nous pouvons d'ailleurs ajouter quelques documents graphiques. Le plus important et le plus connu est conservé à la bibliothèque de Saint-Gall en Suisse. C'est un dessin exécuté au début du ix' siècle et nous donnant le plan de la fameuse abbaye de Saint-Gall avec son église et toutes ses dépendances (fig. 124). Ce n'est sans doute qu'un projet, rien ne prouve qu'il ait jamais été exécuté; mais sa valeur n'en est pas moindre pour cela, car il nous apprend de la façon la plus claire comment, au temps de Charlemagne, on comprenait la construction d'un grand monastère et quelle forme on donnait aux églises abbatiales. Ce précieux dessin - est accompagné de légendes qui en rendent l'interprétation facile. Il aide à comprendre les passages souvent obscurs dans lesquels les chro-
I. Les principaux textes carolingiens inté- 2.II a été publié dès le xviie siècle par Mabil-
ressant l'histoire de l'art ont été recueillis Ion, Annales Bened., t. III, p. 570. Albert Lenoir
par Schlosser, Schriftquelhn iiir Geschichte der en a donné un bon fac-similé dans son Architec-
Karolinahchen Kunst CVienne, 1892 in-8). ture monastique, t. I.