Pignot, II, p
même, et dans les environs immédiats de Tabbaye, les propriétés des moines n'étaient pas toujours respectées : les seigneurs de Brancion, de Berzé, de Bussières^ y faisaient de trop fréquentes incursions. Chose plus attristante encore, les évêques de Mâcon supportaient avec impatience les immunités dont jouissait Tabbaye : un d'eux même, Drogon, tenta en 1063, avec une troupe d'hommes armés, de faire reconnaître son autorité à Cluny : il pénétra dans Téglise Saint-Mayeul, récemment construite par saint Hugues. Ce dernier obtint bientôt justice et une nouvelle confirmation de ses privilèges, ce qui ne Fempêcha pas d'être encore attaqué plus tard, entre autres, par l'évoque Landry.
L'abbaye s'était considérablement développée et le nombre des moines s'accroissait sans cesse : Hugues fut donc obligé d'entreprendre de nombreuses constructions : outre l'église Saint-Mayeul, théâtre des entreprises de l'évêque de Mâcon, l'église Notre-Dame, connue sous le nom de Notre- Dame de l'Infirmerie, fut bâtie dans l'enceinte même de l'abbaye : Odon de Lagery, alors cardinal et évêque d'Ostie, la consacra. Mais la grande œuvre de saint Hugues fut l'édification de l'immense église abbatiale, dont le même Odon de Lagery, devenu pape sous le nom d'Urbain II, fit la première dédicace en novembre 1095 : à cette époque, ce monument magnifique était encore loin d'être achevé ; le pape fit la consécration du grand autel et de l'autel matutinal placé au fond de l'abside; les archevêques Hugues de Lyon, Dagbert de Pise, Brunon, évêque de Segni, consacrèrent en même temps trois autres autels dany- lo » tra vées do la -nef* les plus rapprochées du chœur.
Ancien moine de Cluny, Urbain II rehaussa la dignité de l'abbé en lui attribuant les ornements épiscopaux. Lorsque Urbain II mourut, en 1099, ce fut encore un enfant de Cluny^ un ancien novice^ le cardinal Rainier, qui fut élu pape sous le nom de Pascal II. Dans l'année qui précéda cette élection, Anselme, archevêque de Canterbury, exilé pour la première
fois, et se rendant à Rome, passa à Cluny : il y arriva trois jours avant Noël, et fut reçu avec un respect qui l'attira de nouveau ^ dans la grande abbaye à son retour en France vers 1100 : il y prononça un sermon sur les béatitudes du ciel qui produisit un grand effet.
Quelques années plus tard, Henri V d'Allemagne, ayant attiré son père dans un de ses châteaux, le fit prisonnier et le conduisit à Ingelheim où la Diète était réunie, et le força à abdiquer publiquement. Se repentant de sa faiblesse, Henri IV supplia Tabbé de Cluny de servir de médiateur entre son fils et lui : mais Hugues ne se laissa point tromper par son hypocrisie et refusa de plaider sa cause. Peu après Henri IV mourait en août 1106, âgé de cinquante-cinq ans. A la fin de cette même année, Pascal II arriva à Cluny pendant les fêtes de Noël, et y séjourna jusqu'au mois de février suivant : c'est vers cette époque que Philippe P', après avoir associé son fils Louis le Gros à la royauté, fit part à saint Hugues de l'intention où il était de finir ses jours dans un monastère : Hugues l'encouragea dans ce pieux dessein et lui offrit le séjour de Cluny : mais Philippe ne s'était pas encore décidé quand la mort vint le surprendre (1108).
L'ordre de Cluny était alors dans toute sa gloire : outre les monastères de Souvigny, de Sauxillange, de Paray, de la Charité, appelés les quatre filles de Cluny, une quantité d'abbayes importantes étaient soumises à sa règle. Nous possédons l'ordre observé dans le chapitre général au seizième siècle ; l'abbé de Cluny présidait ; venaient ensuite les abbés de Moissac, Figeac, Mozac, Baume, Monstierneuf, Saint-Benoît sur le Pô, Thiers, Beaulieu, Paisley en Ecosse, Payeme, Arles-sur-Tech, Camprodon ; puis le grand-prieur de Cluny, le prieur claustral, les prieurs de la Charité, Saint- Pancrace de Lewes, Saint-Martin des Champs de Paris,
1. Cf. Ch. de Rémiisat, Saint Anselme de Cantorbéry^ 2* éd., Paris, 1868, 1 vol. in-i6, p. 201. 227.
Souvigny, Sauxillange, Marcigny, Gigny, Gharlieu, Pont- Saint-Esprit, Sainte-Marie de Najera, Paray, Nantua et cinquante-cinq autres prieurs ou doyens. Sous saint Hugues, l'ordre observe devait être à peu près le même : mais le chapitre général réunissait sans doute un plus grand nombre de dignitaires, car, dès le milieu du douzième siècle, un certain nombre de monastères affiliés à Cluny arrivèrent à secouer le joug de l'abbaye mère et à se rendre indépendants.
L'ordre s*était rapidement étendu dans les pays germaniques, en Lombardie, en Espagne et en Angleterre : dans ce dernier pays, Guillaume le Conquérant demanda et obtint l'association de prières avec Cluny; il reçut en même temps la bénédiction de saint Hugues; mais ayant demandé à l'abbé six de ses disciples pour s'aider de leurs conseils, offrant de payer pour chacun d'eux une pension annuelle de 100 livres d'argent, Hugues refusa cette proposition qui faisait de ses moines une sorte de marchandise, et Guillaume lui en conserva toujours du ressentiment.
« Lemondechrétien était couvertde monastères et d'églises clunisiennes. Les disciples voyaient le respect se réveiller à leur nom. Fiers de la puissance et de la considération dont jouissait l'ordre, ils disaient : Je suis moine de Cluny, comme du temps de Rome ancienne on disait : Je suis citoyen romain. La richesse, l'art, l'érudition, les dignités de l'épiscopat et de la pourpre romaine, tout était entre leurs mains. Leur nombre allait en s*accroissant sans cesse. Hugues admit, selon Orderic Vital, dix mille moines dans l'ordre. A sa mort il comptait deux mille couvents. Quatre cent soixante religieux trouvaient aisément place dans le vaste monastère de Cluny où les papes, avec leur suite, recevaient l'hospitalité sans qu'il fût besoin de rien changer aux habitudes de la communauté ^ L'abbé possédait rang de mé-