‹ L'architecture romane dans l'ancien diocèse de MâconChapitre 104 sur 120 · Pignot, II, p · texte numérisé non relu

Pignot, II, p

tropolitain, et seize chefs de grandes abbayes possédaient rang d'évêques et portaient la mitre. »

Saint Hugues expira dans Téglise de Notre-Dame de Tlnflrmerie qu'il avait fait construire et où, se sentant mourir, il avait demandé à être transporté : c'était le 29 avril 1109 ; il était âgé de quatre-vingt-cinq ans. On l'ensevelit d'abord dans la grande église abbatiale derrière l'autel matutinal ; plus tard on déposa ses restes dans une châsse qui fut placée sur le grand autel.

C'est sous saint Hugues, vers 1085, que le moine Udalric écrivit les trois livres des Coutumes de Clunij.

Ponce de Melgueil (1109-1122) fut l'indigne successeur de saint Hugues. Le pape Pascal II ayant été fait prisonnier par l'empereur Henri V fut contraint de signer des concessions à l'empereur au sujet des investitures, concessions qu'il regretta amèrement dans la suite. Dans cette occasion, l'abbé de Cluny prit très vivement parti contre le pape et fut mis par lui en disgrâce. Il regagna peu après la faveur du souverain Pontife qui accorda trop à son orgueil : un concile œcuménique s'étant réuni en mars 1116, dans lequel Pascal rétracta les concessions qu'il avait faites à Henri, Ponce de Cluny, présent au concile, voulut prendre le titre d'abbé des abbés réservé jusqu'alors à l'abbé du Mont-Cassin : il s'attira une verte réplique de Jean de Gaëte, qui peu après devint pape sous le nom de Gélase II.

Mais Henri V ayant fait élire un antipape, le séjour à Rome devint impossible à Gélase, qui chercha un asile en France ; arrivé à Mâcon, il tomba malade, et se jugeant gravement atteint, il demanda à être porté à Cluny. C'est là qu'il mourut le 29 février 1119 : on l'enterra dans la grande église à main droite du chœur, près de la travée par laquelle les religieux se rendaient du cloitre à l'église : un tombeau lui fut élevé vers 1176 par le prieur Otger. Trois jours après la mort de Gélase, les cardinaux et les évêques élurent à Cluny Guy, archevêque de Vienne, ancien disciple

de saint Hugues, qui prit le nom de Calixte II : animé de pensées conciliantes, le nouveau pontife envoya Guillaume de Champeaux, alors évêque de Châlons, et Ponce, abbé de Cluny, à Tempereur Henri V pour traiter de la pacification : les négociations n'aboutirent point. C'est alors que dans le concile qui se réunit à Reims, les prérogatives véritablement excessives de Tabbé de Cluny furent violemment attaquées, ce qui n'empêcha pas le pape, arrivé à Cluny la veille de la Circoncision de l'année 1120, d'élever plus haut encore la dignité de Ponce en le créant cardinalprêtre du titre de Sainte-Cécile.

■ Cependant la construction de la grande église commencée par saint Hugues se poursuivait sans relâche, et vers 1112, l'évêque d'Amiens, Geoffroy de Moulicourt, y vint consacrer un nouvel autel; le 28 juillet 1112, le trésor de l'église s'enrichit d'une relique d'un prix inestimable : l'abbé Ponce reçut en grande pompe un morceau du bois de la vraie Croix. Mais Ponce, par son orgueil de seigneur féodal, par ses folles dépenses et sa conduite hautaine, s'était aliéné une partie de ses religieux : pendant longtemps les murmures ne dépassèrent pas l'enceinte du cloître, mais un jour les plaintes arrivèrent jusqu'à Calixte II. Ponce pria le pape de le relever de ses fonctions et partit pour la Terre Sainte.

Hugues, prieur de Marcigny, vieillard d'une vie sans tache, fut élevé à la dignité abbatiale : il mourut trois mois après, et dans l'octave de la fête de l'Assomption de l'an 1122, les religieux choisirent pour abbé un jeune moine de vingt-huit ans, Pierre-Maurice de Montboissier, connu sous le nom de Pierre le Vénérable, qui est resté avec saint Hugues la plus haute personnification du nom clunisien.

Pierre le Vénérable, né en 1094, mourut en llS/ : dans les premières années de son gouvernement, il eut la tristesse de voir la tentative faite par Ponce pour reprendre

la direction de son ancienne abbaye sur le point de réussir : pendant presque toute l'année 1125, l'anarchie régna à Cluny. Ponce, soutenu par les bourgeois de Cluny qu'il avait toujours flattés, assuré du concours d'un grand nombre de moines à qui l'austérité du nouvel abbé faisait regretter la magnificence déployée par son prédécesseur, réussit à s'emparer de l'abbaye. Pierre était alors en visite pastorale dans l'Aquitaine : le prieur du monastère, Bernard d'Uxelles, dit le Gros, de la famille de Brancion, lui resta fidèle, mais la résistance étant devenue impossible, il dut se retirer avec nombre de moines dans les châteaux voisins, a Alors se passa une scène de désordre inconnue jusque-là dans cette paisible demeure. La populace envahit les cloîtres, les dortoirs, l'infirmerie. Les lieux les plus secrets, qui avaient toujours été interdits aux laïques, furent ouverts à des bouflfons, à des femmes de mauvaise vie... Au milieu du tumulte, s'il faut en croire Orderic Vital, une partie de la nef de la grande église qui était nouvellement construite s'écroula, comme si la colère de Dieu eût protesté contre la profanation du lieu saint. » ^ Pierre le Vénérable, immédiatement prévenu de ce qui se passait, partit pour Rome. Le pape Honorius II frappa Ponce d'excommunication et défendit aux moines de lui obéir : l'interdit fut lancé contre la ville et l'abbaye ; Ponce, cité à Rome, s'y rendit, mais refusa de s'humilier et mourut en prison (décembre 1125). Quoiqu'il fût déclaré excommunié et schismatique, le pape, par respect pour Cluny, lui accorda la sépulture dans l'église de Saint-André. Plus tard, l'abbé Pierre obtint de ramener ses restes, et lui édifia un tombeau à l'extrémité de l'aile gauche de la basilique, près du grand autel : il était représenté sous la

f. Pignot, III, p. 69. -— Orderic Vital, édit. Le Prévost, publiée par la Soc. de THist. de France, t. IV, p. 426 : c Ingens basilic» navis, qusB nuper édita faerat, corruit. > «

figure d*un moine ayant les pieds liés et une main coupée, et tenant de l'autre main une crosse brisée.

Peu d'années avant ces tristes événements, Henri V et Calixte II avaient mis fin, dans la diète de Worms (mai 1122), à la querelle des Investitures : l'empereur perdait le privilège de conférer directement les évêchés et les abbayes. Il est certain qu'il pouvait encore exercer une puissante influence sur les élections, mais enfin ce concordat qui attribuait à l'Eglise ce qui devait lui appartenir couronnait dignement les efforts faits par saint Hugues et par les pontifes sortis de Cluny.

La fin du onzième et le commencement du douzième siècle virent l'établissement de plusieurs ordres religieux, celui de Grandmont en 1073, celui des Chartreux en 1084, celui de Cîteaux en 1098, et enfin en 1120 celui de Prémontré. L'ordre de Citeaux fondé par Robert de Molesme grandit rapidement sous l'impulsion que lui donna saint Bernard : les abbayes cisterciennes de la Ferté, de Pontigny, de Clairvaux et de Morimond, s'élevèrent dans l'espace de trois ans, de 1113-1115. Par la situation de plusieurs de ses monastères, autant que par son développement extraordinairement rapide, l'ordre de Cîteaux entra vite en conflit avec celui de Cluny. C'est en 1124 que fut écrite V Apologie ou lettre adressée par saint Bernard à Guillaume, abbé de Saint-Thierry de Reims, de l'observance de Cluny, dans laquelle l'austère réformateur passe en revue les coutumes de Cluny et récrimine contre les abus auxquels elles ont donné lieu : c'est là que saint Bernard proteste contre le luxe d'ornementation et la richesse d'architecture dont sa simplicité a été choquée à la vue des magnificences de l'église de saint Hugues.

Pierre le Vénérable disculpa l'ordre clunisien d'un certain nombre des accusations portées contre lui, et reconnaissant d'autre part la nécessité d'une réforme, convoqua à Cluny un chapitre général qui futtenu le troisième dimanche de carême,

20 mars de Tannée 1132 : ce dut être un spectacle imposant, celui de ces mille deux cent douze religieux réunis dans la grande église de saint Hugues et traversant ensuite processionnellement le cloître en chantant pour aller prier la Vierge dans Téglise que saint Hugues lui avait consacrée, (c In illa die », écrit Orderic Vital qui assistait à cette assemblée en sa qualité de moine de Saint-Evroul, « MCC et XII fratres ibi adfuerunt, ecdesiastico ritu canentes processerunt, et, cum jocunditate cordis oculos levantes ad Deum, dévote ipsum coUaudaverunt.

» Hsec iccirco securus edo, quia gaudens interfui, et tam gloriosum agmen in Christi Jesu nomine congregatum vidi, atque cum eis de basilica sancti Pétri, Apostolorum principis, dominico processi, et per claustrum in sBdem Virginis matris ingressus oravi. » *

Les réformes proposées dans ce chapiti^e général par Pierre le Vénérable furent adoptées : elles étaient considérables; on y remarque entre autres prescriptions, l'établissement du silence -flans* le chantier de la grande église. C' ij

L'exemple d'une réforme ainsi donné par Pierre le Vénérable fut suivi bientôt après par Suger, abbé de Saint- Denis. Un nouveau schisme troublait l'Église (février 1130); Innocent II, chassé de Rome par l'antipape Anaclet II, s'était retiré en France ; il passa onze jours à Cluny et fît la deuxième dédicace de la grande église, le 41- des calendes :. de novembre (la première avait été faite trente-cinq ans auparavant), et consacra vingt-uA autels i l'autel de Saint- a Jacques avait été oonsaepé autrefois par Dalmace, évêque , de Compostelle.

Ayant pour lui les clunistes et les cisterciens, Innocent II était puissant en Finance : Louis le Gros envoya Suger à Cluny pour l'assurer de son obéissance. Innocent parcourut ensuite une grande partie de la France accompagné par

1. Orderic Vital, éd. de la Soc. de THist. de Franco, t. V, p. xxxvi, et 29-30.

Pierre le Vénérable, et revint passer à Cluny une partie du mois de février 1131.

Vers 1140, Abélard, combattu par saint Bernard et condamné par le pape Innocent II, excita la pitié de Pierre le Vénérable qui lui offrit charitablement un asile à Cluny. La douceur et la sagesse du grand abbé ramenèrent le calme dans cette âme et rengagèrent à faire sa paix avec saint Bernard ; Abélard fit le voyage de Clairvaux et rétracta ses erreurs. Pierre obtint pour lui du pape la levée de l'excommunication qui Tavait frappé, et le conserva deux ans à Cluny. Le doux abbé se prit d'une véritable affection pour ce philosophe, et, voyant sa santé atteinte, Tenvoya dans les obédiences de Prisse et de Chevignes, et de là à Saint-Marcel de Chalon où il rendit le dernier soupir, 1142.

Cependant,' à Texception de Tordre de Citeaux, le corps bénédictin tombait en décadence ; de tous côtés les abbayes clunisiennes cherchaient à secouer le joug et à se détacher de Tabbaye mère. Pierre en était attristé et déployait une véritable énergie pour conserver à Tordre de Cluny son ancien prestige ; mais le succès des ordres rivaux ne souleva jamais dans son cœur aucune amertume. Les Chartreux eurent en lui un ami sincère; quant aux Cisterciens, ils furent toujours accueillis en frères à Cluny, où Tabbé leur ouvrait les bras : mais l'hospitalité cistercienne était plus circonspecte. Il faut cependant reconnaître que les critiques passionnées qu'il formula contre les clunistes n'aveuglèrent pas saint Bernard au point de lui faire méconnaître l'admirable vertu et la charité touchante de Pierre le Vénérable : il lui demandait même volontiers conseil : lorsqu'en 1149 Henri de France, frère de Louis VII, fut élu évêque de Beauvais et hésitait à accepter, saint Bernard consulté partagea son hésitation et l'engagea à prendre l'avis de Pierre ; d'ailleurs il lui rendit témoignage dans une lettre par laquelle il recommandait Tabbé de Cluny à Eugène III, le premier pape sorti de Tordre de Citeaux : « Quoique ce puisse parai-

» tre une folie de vous écrire en faveur de l'abbé de Cluny, » et d'avoir l'air de protéger celui que tout le monde vou- » drait avoir pour protecteur, je vous écris néanmoins, non » parce que cela est nécessaire, mais pourobéir à l'affection » que je lui porte. A défaut de ma personne, ma pensée » l'accompagne partout dans ce voyage, et ni la hauteur des » Alpes, ni l'étendue des neiges, ni la longueur du chemin, » ne pourront nous séparer. Honorez cet homme comme » un des membres les plus honorables du corps du Christ. » Il est un vase d'élection, rempli de grâces et de vérité, » comblé de biens sans mesure. Renvoyez-le rempli d'une » joie qui, à son retour, puisse se répandre sur un grand » nombre. S'il vous demande quelque chose au nom du » Seigneur Jésus, accordez-le-lui sans difficulté ; car il a » étendu les mains sur les pauvres de notre ordre ; il rious » donne, avec les revenus de son église, aussi souvent qu'il » le peut sans contrarier les siens et sans que nous le lui » demandions, une nourriture abondante. J'ai dit : au nom » du Seigneur Jésus, car s'il demandait (ce que je crains) à » être déchargé de l'administration de son monastère, quel » homme, parmi tous ceux qui le connaissent, regarderait » une pareille demande comme faite au nom de Jésus ? Si » je ne me trompe, il est devenu plus timoré que par le » passé, et meilleur encore qu'au temps où vous l'avez connu. » Depuis son élection, son ordre s'est notablement amélioré » sous le rapport des jeûnes, du silence, de l'abstention des » vêtements précieux et recherchés. » *

En 11 44-1 145, la famine et une mortalité effrayante s'abattirent sur Cluny : Pierre le Vénérable parti à Rome ne put qu'adresser à ses frères une lettre de consolation; mais il s'empressa de revenir sans aller rendre à Roger de Sicile la visite qu'il voulait lui faire. Pierre lui écrivit cependant pour recommander l'église de Cluny à ses libéralités, et

i. Pignot, III, p. 306, 307.

Rojîcr ne fut pas sourd à son appel. L*abbaye avait de grandes ressources, mais ses besoins étaient plus grands encore, car elle répandait ses bienfaits sans compter : on lui demandait plus qu'elle ne pouvait donner, et la gêne s*y faisait sentir. La générosité des princes n'était plus qu*un souvenir, les disettes étaient fréquentes, la pauvreté universelle ; rare partout ailleurs, l'argent s'accumulait chez les usuriers et les Juifs. A propos de ces derniers, Pierre le Vénérable partageait l'horreur de saint Bernard pour le massacre des Juifs, mais réprouvant leur cupidité et leurs gains illicites, Pierre n'hésitait pas à conseiller à Louis VII de les dépouiller de leurs richesses.

Cluny continuait de recevoir d'illustres visiteurs : lorsque Arnauld de Brescia, par les séditions qu'il fomentait, eut rendu le séjour de Rome impossible au pape Eugène III, celui-ci vint en France et passa à Cluny le 26 mars 1147. A la fin de l'année 1149, Louis VII revenant de la croisade fut rejoint à Cluny par Suger. Mais dans les dépendances de l'abbaye, la rébellion éclatait partout; partout la décadence morale s'accentuait. Le prudent abbé ne négligeait cependant pas les intérêts temporels de la communauté ; il étudia un meilleur emploi des revenus dans un écrit intitulé : Dispositio rei familiaris Cluniacensis^ et il put dire avec vérité que ce qu'il avait fait autrefois pour les choses spirituelles, il le faisait alors pour l'intérêt temporel des frères.

Les ennuis du dehors venaient s'ajouter aux tristesses que lui inspirait la décadence de l'ordre : le vicomte qui administrait le comté de Mâcon en l'absence du comte parti en 1147 pour la Terre Sainte, se conduisait dans le pays comme un vrai bandit. Les seigneurs de Brancion, de Berzé, de Bussières, tantôt amis, tantôt ennemis de l'abbaye, l'accablaient alors de vexations.

Pierre n'essayait pas d'ailleurs de se soustraire aux ennuis et aux diflîcultés de sa charge : mais lorsqu'il pouvait le

faire sans que sa conscience si exigeante le lui reprochât, avec quelle joie il se retirait dans ces erinitages qui s'étaient multipliés aux environs de Cluny, véritables maisons de campagne des moines, Saint-Vital, Sainte-Radegonde, Saint- Jean-du-Bois, Cotte, le Mont-Saint-Romain. C'est là qu'il goûtait le charme de la solitude, qu'il jouissait dans le calme des beautés de la nature, et délassait son esprit en s'occupant de philosophie et de versification. Avec quelques moines paisibles, aimant comme lui à fuir le bruit du grand monastère, il menait là une vie délicieuse : mais il ne s'y endormait pas, et quelques-uns de ses frères s'étant épris d'une véritable passion pour la vie solitaire et méditative, Pierre vit là un danger et leur prôna la supériorité de la vie du cloître*. Et quelle séduction il savait déployer pour y attirer, à cette vie du cloître, un ami qui lui était depuis longtemps cher, Aton, évêque de Troyes : « Rappelle tes souvenirs, lui écrivait-il, souviens-toi de ce » dimanche des Rameaux, du sermon que tu as adressé, à » Cluny, au peuple assemblé, et qui a tant ajouté à la solen- » nité do ce jour; souviens-toi de cette chapelle de la Vierge, » plus belle qu'aucune autre de notre Bourgogne, décorée » d'élégantes peintures, embellie par la représentation des » miracles du Christ. C'est là que nous avons trouvé pour » nos entretiens un asile propice. N'oublie pas comment » l'abbé, cédant le pas à l'évêque, le força, malgré lui, de » prendre place sur son siège et s'assit lui-même à ses côtés » sur un escabeau. Tes discours roulèrent sur les sujets les » plus élevés... Tu avais fini par indiquer le jour où tu » reviendrais parmi nous, et, depuis ce moment, toujours

» invité et pressé, tu te fais toujours attendre »

Cependant les moines noirs et les moines blancs conservaient toujours une mutuelle antipathie : une dernière fois, Pierre le Vénérable écrivit à saint Bernard pour lui repré-

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