Chronique de Saint^Bénigne, p
tous les côtés des religieux qui défrichaient les forêts, essayaient des cultures et installaient des prieurés : c'est de là qu'une multitude de paroisses tirent leur origine.
Il subsiste actuellement dans nos campagnes un grand nombre de ces églises dont la construction remonte au onzième siècle ou au douzième : quelques-unes ont été fort peu remaniées, d'autres ont subi des modifications ou reçu des accroissements à des époques plus ou moins anciennes. Personne jusqu'ici ne s'était occupé de faire une étude d'ensemble sur l'architecture romane dans la région de l'ancien diocèse de Mâcon : c'est à peine si les édifices les plus importants, à l'état de débris, il est vrai, comme les ruines de la cathédrale de Saint-Vincent à Mâcon*, celles de l'important prieuré de Charlieu 2, et les restes de l'église abbatiale de Cluny^, ont été l'objet de courtes notices. L'examen archéologique des églises rurales présente cependant un grand intérêt : d'abord ce sont les caractères de cette quantité d'édifices secondaires qui, groupés, constituent les caractères des grandes écoles régionales d'architecture, telles qu'on a pu les établir pour la période romane : tandis que les cathédrales et les grandes églises abbatiales sont parfois des monuments d'exception. Ces dernières en
1. Cf. abbé Rameau, Noies historiques et archéologiques sur l'ancienne église cathédrale de Mâcon, dans la Revue de la Société littéraire, historique et arc/iéo* logique du département de VAin^ 1881, iD-8% p. 205-2 18; — Alfred de Surigoy, Peintures murales à Véglise de Saint-Vincent de Mâcon, dans les Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Chalon-sur-Saône , années 1847-1848-1849, Chalon-sur-Saône, 1850, in-4'', p. 197 et sqq.
2. Cf. Archives de la Commission des monuments historiques, Paris, 1855- 1872, 4 vol. in-f*, t. I. — A. de Barthélémy, Description de Vahbaye de Charlieu, dans le Bulletin monumental, t. YII (1841), p. 587-594.— Voir aussi deux articles parus dans le Roannais illustré, Roanne, 1884-85, in-4o.
3. Nous ne citerons ici que la description de l'abbaye donnée par P. Lorain, Essai historique sur l'abbaye de Cluny, Dijon, 1839, in-8*, p. 71, 77-92; — et l'ouvrage de A. Penjon, Cluny, la Ville et l'Abbaye, V édit., Cluny, 1884, in-8*, p. 71-99.
Pour une bibliographie plus étendue, voir l'étude sur Cluny insérée dans le présent travail, et où nous indiquons les sources manuscrites et imprimées.
effet sont construites dans des proportions qui ne sont pas les proportions habituelles ; leur ornementation est particulièrement soignée dans les pays mêmes où l'architecture est pauvre ; et puis ne fait-on pas venir de loin des ouvriers habiles et des architectes réputés dans leur art quand il s'agit de construire quelque édifice à grands frais, tandis que les artisans indigènes suffisent pour le commun dos églises.
Et dans Tancien diocèse de Mâcon l'étude en vaut surtout la peine : on a fait bien du bruit autour d'une prétendue école clunisienne distincte de l'école bourguignonne, qui aurait étendu son influence architecturale sur toute la France; nous ne savons si l'idée en était née dans l'imagination de VioUet-le-Duc, ou s'il lui a simplement prêté l'appui de son talent, mais le fait est qu'on a toujours négligé d'indiquer les caractères de cette école, et à quoi on peut reconnaître sa marque. D'excellents arguments ont été donnés par ceux qui niaient l'influence et l'existence même de cette école : nous ne croyons pas inutile de les indiquer ici.
VioUet-le-Duc a attribué à Cluny une influence architecturale prépondérante pendant la période romane : il parle sans cesse de l'école clunisienne. Tout ce que l'on peut admettre, c'est Cluny centre de l'école bourguignonne. Que Tordre clunisien se soit distingué par son goût pour les arts, pour les belles constructions, c'est incontestable : nous n'en voulons pour preuve que les éloquentes récriminations de saint Bernard, qui semblent viser directement le luxe d'églises telles que Cluny ou Vézelay ; mais il n'a pas existé d'école clunisienne ayant eu des procédés propres. VioUetle-Duc, hanté de cette idée que l'art roman est purement religieux et monastique, emprisonné dans des formules, ennemi do la nouveauté et du progrès, va jusqu'à dire : « Des centres comme Cluny, lorsqu'ils envoyaient leurs
» moines cimenteurs pour bâtir un prieuré dans un lieu plus
» ou moins éloigné de l*abbaye-mère, les expédiaient avec » des programmes arrêtés, des recettes admises, des poncifs » (qu'on nous passe le mot), dont ces architectes-clercs ne » pouvaient et ne devaient s'écarter. L'architecture, sou- » mise ainsi à un régime théocratique, non seulement » n'admettait pas de dispositions nouvelles, mais repro- » duisait à peu près partout les mêmes formes, sans tenter » de progresser*. » S'il en était ainsi, et c'est là qu'il est facile de mettre l'erreur en évidence, tous les monuments clunisiens devraient se ressembler : or, les différentes écoles provinciales ont soumis à leur influence toutes les églises clunisiennes qui se trouvaient dans le rayon de leur action : Saint-Étienne de Nevers est absolument différent de Cluny et de Beaune ; l'église clunisienne de Mozat dans le Puy-de-Dôme a le style auvergnat ; celle de Moissac également; Saint-Martin-des-Champs à Paris, dont le chœur ^ construit vers 1130 n'a rien emprunté à l'abbatiale de Cluny, est un monument de l'Ile-de-France.
11 n'y a pas d'école de Cluny : telle était l'opinion de Jules Quicherat, telle est celle que notre maître éminent, M. Robert de Lasteyrie, professe dans son cours d'archéologie i l'École des Chartes; ainsi pense également un archéologue dont le nom fait autorité, M. Anthyme Saint- Paul, qui a parfaitement élucidé la question 3, et qui a
1. VloUet-le-Duo, Dictionnaire raisonné de l*architectnre française du onzÂème au seizième siècle^ t. I, p. 130.
2. Eug. Lefévre-PonlalISy Étude sur le chœur de Véglise de Saint-Mûrtin^deS' Champs à Paris, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XF^VII (1886], Paris, iD-8*, p. 345-356.
3. c II y a bruit depuis longues années autour d'une prétendue éoole clunisienne. Ses défenseurs ne manquent pas de talent ; mais il n'est talent qui tienne contre des faits bien avérés. Or, ici les faits renversent un système dû à de trop grandes ressources d'imagination. D'un côté il est Impossible, en Bourgogne même, de distinguer par le style les églises clunisiennes de celles qui ne le sont pas ; de l'autre, l'ordre de Cluny, en s'étendant hors de la Bourgogne, n'a point apporté avec lui l'arciiitecture de ce pays.
f En Bourgogne, l'observateur le plus exercé n'arrivera jamais à déterminer, par le seul examen du style, si une église a ou n'a pas appartenu à Cluny. Si pour
résumé son avis en termes excellents que nous nous permettons de reproduire : « Nous nous bornerons ici à constater un fait qui seul suffit à ranger parmi les mythes archéologiques cette école clunisienne. Prenons les dix ou onze églises importantes qui dépendaient le plus étroitement de la grande abbaye bourguignonne, et qui ont été bâties soit en même temps que la basilique de Cluny, soit peu d'années après. Les voici : Paray-le-Monial, Saint-Étienne de Nevers, la Charité-sur-Loire, Vézelay, Souvigny, Saint-Martin-des- Champs de Paris, Mozat près Riom, Montiemeuf de Poitiers, Moissac et Moirax. Eh bien ! hormis une seule, toutes ces églises diffèrent profondément, soit de Tabbaye-mère, soit entre elles, non seulement par les détails, mais encore
lui U théorie que je combats remplace l'histoire, doublement malheureux dans ses hypothèses, il rattachera à la célèbre abbaye Saint^Lazare d'Autun, Saint-Andoche de SauUeu ou Notre-Dame de Beaune, et en séparera la Madeleine de Vézelay, peut-être même la Charité-su r-Loire. Il n'y a en Bourgogne que l'école bourguignonne, à laquelle ont payé tribut indistinctement tous les ordres religieux fsauf quelquefois les cisterciens], les évèques et tout le clergé séculier. Cette école déjà complète au moment où fut commencée l'immense basilique de saint Hugues, s'est établie exactement de la même façon que ses sœurs,- à la suite d'une direction
spéciale des traditions romaines Si les Ciunistes ont donné de l'essor et de la
puissance & cette école, ils l'ont fait par le iQxe et l'importance de leurs constructions Si Tordre de Cluny avait fait l'école bourguignonne et se l'était imposée,
il l'aurait éTidemment apportée avec lui partout où ii s'est répandu. Or, il est arrivé si bien le contraire que l'on ne trouvera pas, hors de Bourgogne, un seul édlQce reproduisant le style roman de cette province. » Déjà, sur ses limites, les productions les plus directes de Cluny s'écartent de la pureté du style bourguignon, comme la Madeleine de Vézelay, l'église de Saint-Cydroine près Joigny, l'église même de Paray-le-Monial, qui subissent à certains égards l'influence des écoles voisines. Dans le Bourbonnais nous trouvons c l'abbaye de Souvigny. Malgré l'afTection des abbés de Cluny pour ce monastère, où vinrent mourir saint Maieul, en 994, et saint Odilon, en 1049, la basilique n'est ni plus bourguignonne ni moins anvergnate que ne le comporte sa situation. A Nevers, nous observons une église clunisienne très souvent citée comme un des principaux modèles de l'architecture auvergnate. Xt'église de Mozat, près de Riom, donnée à Cluny au dixième siècle et en 109b est également auvergnate, ainsi que celle de Ris (Puy-de-Dème), située entre Ylchy et Thiers. L'église de Saint-Pierre de BeauUeu (Corrèze), bien que clunisienne, comme Souvigny, dès sa naissance, est purement limousine et n'a rien
de bourguignon Je ne saurais passer sons silence l'exemple le plus frappant
qui puisse être allégué. L'église Saint-Martin-des-Champs, à Paris, bien connue des archéologues, fut donnée à Cluny à titre de prieuré en 1079, en devint aussitôt la seconde mie, et vit son chœur reconstruit vers 1130, au moment même où s'achevait Vabbaye-mère, consacrée, on le sait, en 1131. On sait aussi combien
par la structure et les dispositions d'ensemble. Si l'église de Paray-le-Monial offre de grands traits de ressemblance avec celle de Cluny, elle le doit à sa proximité du chef d'ordre et à sa situation en pleine école bourguignonne. Et là encore, comme pour accuser Tindépendance de l'artiste, apparaissent des influences auvergnates bien caractérisées.
» C'est à Saint-Marcel (près Chalon-sur-Saône), et à Saint-Martin-des-Champs que nous trouvons les exemples les plus frappants de cette liberté des moines architectes. Saint-Marcel est aussi près de Cluny que Paray-le-Monial, et situé, comme Cluny et Paray, en pleine école bourguignonne ; cette maison avait en outre les rapports les plus étroits avec la métropole Or, Saint-Marcel est d'un style
l'école romane parisienne, par sa faiblesse, se trouvait naturellement ouverte aux influences étrangères. Or, celle de toutes ces influences qui devait être la plus forte et, pourrais-]e dire, la plus autorisée, est tout à fait nulle à Saint-Martln-des-
Champs : l'architecte n'a reçu de Bourgogne aucun ordre, aucune prescription
il n'accepte môme pas la riche ornementation bourguignonne ; trouvant autour de lui peu de ressources pour orner son abside suivant les traditions de luxe prônées par Cluny, il se voit bien obligé d'accepter un sculpteur étranger : mais, le croirait-on ? ce sculpteur c'est du Noyonnais ou du Soissonnais qu'il le fait venir.
1 Pas plus par leurs dispositions que par leur style, les églises do Cluny no forment une famille à part si j'excepte, pour les très grandes basiliques, le narthex et le double transept. Leur luxe d'ornementation ne leur donne un caractère distinct que vis-âi-vis des églises appartenant aux ordres fondés depuis la fin du onzième siècle, et no les difTérencie point des églises bénédictines ordinaires, collégiales ou cathédrales. On ne citera même pas de monument clunisien, sauf la Charité, où la sculpture soit aussi abondante que dans certains monuments du Poitou, de la Saintonge et de l'Angoumois absolument indépendants de la grande
abbaye bourguignonne Par contre, il se trouve quelquefois de grandes églises
clunisiennes passablement simples dans les écoles où la simplicité est de misa : témoin Saint-Étienne de Nevers, et, à Saint-Pierre de Beaulieu, tout ce qui est antérieur au portail principal, ajouté au milieu du douzième siècle.
» Il faut donc rayer de l'histoire Técole clunisienne. Sans doute, les Clunisles ont beaucoup fait pour l'art, aux onzième et douzième siècles, plus d'abord que les autres corps du clergé; mais ils n'ont point employé de voies particulières; ils se sont associés à un mouvement général qu'ils ont puissamment aidé sans prétendre le diriger. 11 serait injuste d'oublier que les bénédictins ont aussi, à l'époque romane, construit de grandes, riches et solides basiliques, qu'ils ont, eux aussi, poussé au progrè.4, et qu'enfin ce sont eux par Saint-Denis, et non les Clunisles par Vézelay, qui ont principalement créé l'architecture ogivale. » (Anthyme Saint- Paul, l'Archéologie nationale au salon de Î876, dans le Bulletin monumentalf 1877, p. 143.)
bourguignon très affaibli et rappelle bien plutôt les églises cisterciennes. A Paris, le constructeur de Saint-Martin-des- Champs, ne suivant pas les traditions de l'école où il se trouvait, aurait dû naturellement se tourner vers Cluny. Et le voilà précisément qui, au lieu de l'école bourguignonne, adopte celle de la Picardie ! Sur quoi s'est donc appuyé VioUet-le-Duc pour croire si fortement à son école clunisienne, école d'après lui si puissante qu'elle aurait, par Vézelay, produit le style ogival ? Renseignements pris, on voit que ni Vézelay n'a contribué à la formation de l'architecture gothique, ni l'abbaye de Cluny fait autre chose que développer et fortifier, au sud de la Bourgogne, une école sœur de l'école rhénane et de l'école provençale, école qui n'a jamais rien produit en dehors de son territoirri. par quelque canal que ce soit. » *
Il nous a paru intéressant de rechercher si, dans les environs mêmes de Cluny, parmi ces prieurés qui s'élevaient si serrés à l'ombre de l'église abbatiale, les églises construites par les moines se distinguaient nettement des autres, et avaient entre elles une analogie évidente^. Notre conclusion est, en nous tenant dans les limites de l'ancien diocèse de Mâcon, que les églises clunisiennes ont été bâties comme les autres églises d'après les règles communes, que les distinctions que l'on peut y établir sont individuelles, et que tous ces monuments appartiennent à ce qu'on est convenu d'appeler l'école bourguignonne.
1. Ânlhyme Saint-Paul, VioUel-le-Diic^ aea Travaux d*art et son Système archéologique, 2* édit., Paris, 1881, in-8% p. 173-174.
2. Violle(-le-Duc écrit : c Les églises abbatiales des Clunisiens avaient fait école, c'est-à-dire que les paroisses qui en dépendaient imitaient, autant que possible, et dans des proportions plus modestes, ces monuments types. » {Dictionnaire d'archi" lecture, t. V, p. 161, au mot Église.) Rien n'est moins prouvé.
et. Bulletin monumental, t. XV, p. 417 et suiv., une Notice sur les écoles d'architecture au moyen âge, dans laquelle l'auteur, M. l'abbé Crosnier, cherche à établir l'existence de l'école clunisienne. Dans cette étude, d'ailleurs fort intéressante, l'abbé Crosnier, plein d'enthousiasme pour la cause qu'il défend, se montre observateur un peu superficiel : beaucoup de ses idées sont justes, mais il n'analyse pas d'assez près les monuments dont il parle.
Mais si l'on doit repousser définitivement l'existence d'une école clunisicnne distincte de l'école bourguignonne, il faut au contraire admettre dans cette dernière plusieurs subdivisions. L'opinion depuis longtemps émise que la géologie joue un grand rôle dans la géographie monumentale*, et que l'architecture est modifiée là où la nature de la pierre change, est à la fois très naturelle et très judi-
cieuse. Dans l'étendue de l'ancien diocèse de Mâcon, elle va se trouver immédiatement justifiée.
L'ancien diocèse de Mâcon, avons-nous dit plus haut, avait une configuration fort irrégulière que nous avons comparée à celle du chiffre 8 : il se composait de deux territoires assez considérables, le Maçonnais et le Brionnais, réunis par une bande étroite de terrain emprunté au Beaujolais. Il est utile d'insister sur cette forme bizarre, car, au point de vue monumental, le Maçonnais et le Brionnais avec un morceau du Forez vers Charlieu sont très distincts. Les dispositions générales des édifices restent les mêmes et les grands caractères de l'école bourguignonne se retrouvent dans l'un comme dans l'autre ; mais la richesse dans la décoration, la perfection de la sculpture et le soin des détails qui distinguent l'architecture du Brionnais 2, ne se retrouvent pas au même degré sur les bords de la Saône. Et il n'est pas nécessaire d'aller bien loin chercher l'explication de cette différence : on la trouve dans la nature de la pierre que l'on a prise presque partout sur place pour construire les églises. Dans tout le Brionnais et en général dans la partie du diocèse qui appartient au bassin de la Loire, la pierre se retire par bancs d'une certaine épaisseur et se taille assez facilement. Dans la vallée de la Saône et dans celle de la Grosne, affluent de la Saône, les carrières de belle pierre calcaire ne sont pas rares, mais souvent elles