‹ L'ardente chevauchéeChapitre 12 sur 24 · POÈME EN UN ACTE · texte numérisé non relu

POÈME EN UN ACTE

A PAUL BARLATIER et à son Jardin où il y a un Temple,

KLEIS

Une terrasse, des palmiers ; au fond, la maison de Rhodope et le Nil. — Un matin de l'arrière saison. — Au lever du rideau, Kléis pensive et découragée est assise sur un banc de pierre. A ses pieds le Marchand Phocéen étale ses bijoux et ses étoffes, pendant la durée du chœur des Jeunes Filles.

PREMIERE JEUNE FILLE

Comme au printemps la, terre est mûre.

Comme avant l'âge Vheiire est piire^ Notre jeunesse est un verger ; Mais passera, farouche et dure, La charrue à la faux trop sûre Qui creusera le sol léger.

DEUXIÈME JEUNE FILLE

Nous naissons pour porter nos peines Et les sources et les fontaines Com?ne nos pleurs pleurent leur eau Et sur le corps 7nouvant des plaines ^ Nous fleurirons telles des reines, Mais des reines dans des tombeaux.

LE MARCHAND

Uu repos des rouliers aux fatigues des barques.

De l'esclave qui cueille à l'homme qui débarque,

J'ai parcouru la terre où descendait de 1 or

Et j'ai fait la vendange et te l'apporte, au bord

De mes mains retournant l'orgueil de mes voyages.

Regarde ! C'est un coin de joie où ton visage

Peut reposer le désir vierge de ses yeux.

C'est un jardin venu des routes et qui, mieux

Que la serre attentive et le verger docile,

Ayant connu tous les pays est comme une île

A l'heure, où sur ses flancs, se mélangent les mers.

Regarde ! C'est un cœur d'automne, recouvert

D'ardents soleils emprisonnés qui s'éclaboussent!

Vois ces colliers d'argent sur ces nattes si douces

Qu'il semble que l'on met ses doigts dans des troupeaux !

Vois ces colliers d'argent sous tes cheveux plus beaux

Et pèse le reflet de ces pierres qui luisent ! Celle-ci sort des mains d'un marchand d'Aphrodise Et cette autre des mains d'un batelier du Nil. Regarde ces éclats de lune et de béryl Et ces riches tapis de Sardes et ces robes. . . Pourquoi, Kléis, tes yeux toujours qui se dérobent ? Ton regard n'est-il point de l'âge des bijoux?

KLÉIS

J'ai des colliers au coeur et n'en veux point au cou ; Pour se parer il faut être sûr qu'on attende. . .

LE MARCHAND

Des femmes de Memphis voulaient que je leur vende

Ces bracelets de corallines et vingt fois

J'ai refusé de les laisser, pensant à toi !

Car si chaque matin m'accordait la couronne

De son aube qui tremble et de ses pas qui sonnent,

Du ferment de clarté mûri sur ses bras nus

Je te la porterais comme je suis venu.

Dès aujourd'hui, par la chaleur, depuis Canope. . .

KLÉIS

Je ne veux rien.

LE MARCHAND

Pourtant quand ta mère Rhodope Vivait, tu voulais bien regarder quelquefois?

KLÉIS

Quand ma mère vivait j'étais petite et toi

jLu ne pouvais m'offrir que d'humbles amulettes.

O jeux de mon enfance ! ô jeux, combien vous êtes

Ensevelis parmi ces terrasses sans bruit !

J'étais petite et tu n'étais pas riche, puis

Mon âge ne portait que mon âge et Ton change !

Je ne veux rien. . . Va ne t'arrête plus et range

Pour d'autres le désordre ardent de ces trésors :

L'étoffe harmonieuse et la chaîne où pend l'or

Et ces bagues qui sont des baisers d'eau meurtrie. . .

Prends cette pierre

LE >L^RCHAND KLÉIS

Non.

Cette écharpe qui crie.

De toutes ses couleurs, le désir fou qu'elle a De ployer sur ta taille et traîner sur tes pas.

KLÉIS

Non.

LE MARCHAND Choisis.

KLÉIS

Non.

LE MARCHAND

Parmi ces médailles gravées, Et ces coffrets de jade, où l'âme est incurvée Des parfums précieux qui pressent leurs parois.

KLÉIS

Je ne veux rien encor. . . je ne veux rien de toi, Tu donnes pour ce que déjà tes yeux achètent ! Quand ma mère vivait, tu venais à la fête De ma jeunesse ; elle est passée, elle est si loin Que pour m'en éloigner moins vite, j'ai pris soin

De nouer à sa fuite un échevsau qui flotte Dans l'ombre de ma vie où mon destin sanglote.

LE MARCHAND, résigné

Adieu pour aujourd'hui. . .

Adieu longtemps ' Mon cœur En dictera la fin si passe le bonheur.

(Le marchand ayant ramassé ses trésors sort lentement et rencontre Mélitta qui l'interroge).

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