POÈME EN UN ACTE
A PAUL BARLATIER et à son Jardin où il y a un Temple,
KLEIS
Une terrasse, des palmiers ; au fond, la maison de Rhodope et le Nil. — Un matin de l'arrière saison. — Au lever du rideau, Kléis pensive et découragée est assise sur un banc de pierre. A ses pieds le Marchand Phocéen étale ses bijoux et ses étoffes, pendant la durée du chœur des Jeunes Filles.
PREMIERE JEUNE FILLE
Comme au printemps la, terre est mûre.
Comme avant l'âge Vheiire est piire^ Notre jeunesse est un verger ; Mais passera, farouche et dure, La charrue à la faux trop sûre Qui creusera le sol léger.
DEUXIÈME JEUNE FILLE
Nous naissons pour porter nos peines Et les sources et les fontaines Com?ne nos pleurs pleurent leur eau Et sur le corps 7nouvant des plaines ^ Nous fleurirons telles des reines, Mais des reines dans des tombeaux.
LE MARCHAND
Uu repos des rouliers aux fatigues des barques.
De l'esclave qui cueille à l'homme qui débarque,
J'ai parcouru la terre où descendait de 1 or
Et j'ai fait la vendange et te l'apporte, au bord
De mes mains retournant l'orgueil de mes voyages.
Regarde ! C'est un coin de joie où ton visage
Peut reposer le désir vierge de ses yeux.
C'est un jardin venu des routes et qui, mieux
Que la serre attentive et le verger docile,
Ayant connu tous les pays est comme une île
A l'heure, où sur ses flancs, se mélangent les mers.
Regarde ! C'est un cœur d'automne, recouvert
D'ardents soleils emprisonnés qui s'éclaboussent!
Vois ces colliers d'argent sur ces nattes si douces
Qu'il semble que l'on met ses doigts dans des troupeaux !
Vois ces colliers d'argent sous tes cheveux plus beaux
Et pèse le reflet de ces pierres qui luisent ! Celle-ci sort des mains d'un marchand d'Aphrodise Et cette autre des mains d'un batelier du Nil. Regarde ces éclats de lune et de béryl Et ces riches tapis de Sardes et ces robes. . . Pourquoi, Kléis, tes yeux toujours qui se dérobent ? Ton regard n'est-il point de l'âge des bijoux?
KLÉIS
J'ai des colliers au coeur et n'en veux point au cou ; Pour se parer il faut être sûr qu'on attende. . .
LE MARCHAND
Des femmes de Memphis voulaient que je leur vende
Ces bracelets de corallines et vingt fois
J'ai refusé de les laisser, pensant à toi !
Car si chaque matin m'accordait la couronne
De son aube qui tremble et de ses pas qui sonnent,
Du ferment de clarté mûri sur ses bras nus
Je te la porterais comme je suis venu.
Dès aujourd'hui, par la chaleur, depuis Canope. . .
KLÉIS
Je ne veux rien.
LE MARCHAND
Pourtant quand ta mère Rhodope Vivait, tu voulais bien regarder quelquefois?
KLÉIS
Quand ma mère vivait j'étais petite et toi
jLu ne pouvais m'offrir que d'humbles amulettes.
O jeux de mon enfance ! ô jeux, combien vous êtes
Ensevelis parmi ces terrasses sans bruit !
J'étais petite et tu n'étais pas riche, puis
Mon âge ne portait que mon âge et Ton change !
Je ne veux rien. . . Va ne t'arrête plus et range
Pour d'autres le désordre ardent de ces trésors :
L'étoffe harmonieuse et la chaîne où pend l'or
Et ces bagues qui sont des baisers d'eau meurtrie. . .
Prends cette pierre
LE >L^RCHAND KLÉIS
Non.
Cette écharpe qui crie.
De toutes ses couleurs, le désir fou qu'elle a De ployer sur ta taille et traîner sur tes pas.
KLÉIS
Non.
LE MARCHAND Choisis.
KLÉIS
Non.
LE MARCHAND
Parmi ces médailles gravées, Et ces coffrets de jade, où l'âme est incurvée Des parfums précieux qui pressent leurs parois.
KLÉIS
Je ne veux rien encor. . . je ne veux rien de toi, Tu donnes pour ce que déjà tes yeux achètent ! Quand ma mère vivait, tu venais à la fête De ma jeunesse ; elle est passée, elle est si loin Que pour m'en éloigner moins vite, j'ai pris soin
De nouer à sa fuite un échevsau qui flotte Dans l'ombre de ma vie où mon destin sanglote.
LE MARCHAND, résigné
Adieu pour aujourd'hui. . .
Adieu longtemps ' Mon cœur En dictera la fin si passe le bonheur.
(Le marchand ayant ramassé ses trésors sort lentement et rencontre Mélitta qui l'interroge).