‹ L'ardente chevauchéeChapitre 13 sur 24 · M ÉLIT TA · texte numérisé non relu

M ÉLIT TA

Que caches-tu ?

LE MARCHAND

... Le sais-je !

MÉLITTA

Et les robes promises ?

LE MARCHAND

Je n'en ai point.

MÉLITTA

Comment ?

LE MARCHAND, ironique et douloureux.

Kléis me les a prises.

MÉLITTA, à Kléis.

Où sont-elles, dis-moi, ces robes du marchand ?

KLÉIS

Voulant me les donner trop vite, et le sachant, J'ai refusé de les garder.

Pourquoi ?

KLÉIS

Peut-être

Parce que n'ayant pas le désir de les nnettre J'ai voulu qu'elles aillent à d'autres qu'à moi.

MÉLITTA

Il m'a trompée, alors ? je cours. . .

KLÉIS

Non, assieds-toi

Un instant ; j'ai besoin du rire que tu portes.

MÉLITTA

Mais. . .

KLÉIS

Je te donnerai mieux que ce qu'il emporte.

MÉLITTA

Des bijoux ?

KLÉIS

Des bijoux.

Tu le promets ?

KLÉis ;

Enfant, Ne faisant que songer à ce que me défend D'accepter une amertume qui me supplie !

MÉLITTA *

Que dis-tu ?

KLÉIS

Rien,

MÉLITTA Ta nuit fut heureuse ?

KLÉIS

Infinie

MÉLITTA

Pas de sommeil ?

KLÉIS

Pas de sommeil ; mais sur mes yeux Une petite grille où s'agrippait bien mieux Mon cœur qui est un cloître où se glissent des ombres.

MÉLITTA Viens jouer!

KLÉIS

J'ai trop peur que ma tristesse encombre L'ingénuité des jeux qu'assembleront tes mains.

Tu ne veux pas ?

KLÉIS Nous nous amuserons demain.

MÉLITTA

De chaque jour à chaque jour tu me renvoies ; Ma joie est une vitre et tu brises ma joie î

A te voir on croirait que tu fis le serment De coudre des chagrins à ton âme qui ment.

KLÉIS

Es-tu bien sûre qu'elle mente ? Es-tu bien sûre Que je rêve en portant le poids de ma blessure ?

MÉLITTA Dis-moi ta peine ?

KLÉIS

Et puis ?

MÉLITTA

Je la consolerai . . .

KLÉIS

Petite Mélitta, très bonne, quand j'aurai Raconté ma douleur, pareille à une histoire, Tu m'en voudras d'ôter encore à ta mémoire Le moment de plaisir qu'aura pris mon récit.

MÉLITTA

Dis quand même pour voir s'il me plairait ?

Non.

MÉLITTA, suppliante

Si?

KLÉIS

Il se nommait Phanès et venait voir ma mère ;

C'était au temps fait de musique et de mystère,

Où, sur notre maison, un pavillon léger

De son flottement clair appelait l'étranger,

Ce jeune homme était Grec et ma mère Athénienne ;

Et quelquefois — pourquoi faut-il qu'il m'en souvienne ! —

Quelquefois, auprès d'eux, je restais près de lui

Lorsque descendait l'heure et que montait la nuit.

Les sources, goutte à goutte, et les oiseaux sauvages

Jetaient des cris au soir comme au dernier visage

Qui ramasse, pour l'emporter, la fin du jour.

Et Phanès, doucement, faisant ses doigts moins lourds^

Les laissait fuir, sur mes cheveux, en des caresses.

Je n'ai rien oublié de ces doigts dans mes tresses

Car déjà j étais grande en mon âme d'enfant !

Cent fois il me conta des contes triomphants

Et je redemandais ces moissons héroïques

Pleines d'hommes d'airain et de dieux magnifiques,

Ces moissons de combats où mes yeux s'emplissaient D'extase et de terreur lorsqu'il recommençait ! Je n'ai rien oublié des gestes, des paroles. Ils fleurissent la pente où je cours et m'affole, Sur mes pas je les sens et les entends toujours ! Phanès est en mon cœur prisonnier d'un amour Qui a crû, tel un arbre, au soleil des années. Ainsi que la saison qui meurt, je suis fanée D'avoir amoncelé trop de bonheur en moi. Il était fort ! J'étais comme un rêve aux abois ! Il passait sans savoir ce qu'il laissait de trace Sur mon enfance neuve et multiple et vorace. Il passait ! . . . Il passa devant mes bras tendus. Puis il fut exilé, puis je n'ai plus rien su. . .

MÉLITTA

Je comprends. . . je comprends très bien. . . tu es pareille

A la Tuche que déserteraient les abeilles.

Il faut construire à ta jeunesse un autre nid !

Viens ! nous arrêterons ce qui n'est pas fini,

Cette route où tu crois que la peine s'allonge. . .

A mon tour, je te raconterais tous mes songes!

Ils ont des ailes de mouettes. . . tu verras. . .

Et tes chagrins riront et tu les oublieras.

Viens ! je sais un jardin solitaire où l'on trouve

Sous de hauts peupliers blancs des lotus bleus qui couvent.

Viens ! je sais un jardin qui est comme un ami ! Viens ! tu dois me donner ce que tu m'as promis.

KLÉIS

Allons ! puisque ton cœur et mes bijoux appellent, Mais si mon corps te suit, ma douleur m'est fidèle.

(Pendant et après la sortie de Kléis et de Mélitta),

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Des fenêtres y fai vu la mer ;

Et Vhorizon était couvert

Des voiles pourpres d'un navire.

Aborde-t-on Pile d'hiver,

Ou la tempête, ou le désert,

Et faut-il qu^au port on chavire'^.

DELTCIÈME JEUNE FILLE

Que Viendra cueillir V étranger ?

Le fruit aigre dans le verger Ou la fleur triste entre les pierres ? Le Ntl est lent, Vair est léger

Et voici que le naufragé Croit atterrir dans la lumière!

PHANES

J'ai reconnu le seuil et rencontré la route ;

Les aubes sont encor de palpitantes voûtes,

Les palmiers sont toujours de verts et grands jets d'eau

Et le jardin semblable est semblable au repos.

Mon exil n'a plus d'âge en retrouvant là même,

Cette terrasse où le matin s'appuie et sème

Des nappes d'or, où j'ai vécu de tout mon cœur

Près de la bonne hôtesse et près de mon bonheur.

Jeunes filles, je viens d'Athènes et les voiles,

Le jour pleines de vent, la nuit pleines d'étoiles,

Aidaient mes beaux rameurs à s'approcher de vous !

Les monts Lybiens étaient de grands géants debout

Dressés devant nos yeux lorsque nous atterrîmes.

Nous avons salué, glorieux sur les cimes,

Le soleil de l'Egypte et le soleil du port.

Les mariniers, sur eux, portaient l'écume encor

Des Méditerranée ardentes et farouches

Qui gravaient des baisers de sel à notre bouche.

Si j'ai dormi la nuit, c'est sans doute à l'avant

Car il me tardait trop de voir, se soulevant,

Mon gouvernail heurter le palais de Charités.

Je suis Phanès, ô jeunes filles, et j'habite

Déjà votre maison ! cette terre est la sœur D'Athènes que je quitte et voici tout mon cœur ! L'Hellade altière joint une Hellade attendrie Et la mer n'est qu'un monde entre mes deux patries.

PREMIERE JEUNE FILLE

Toi qui reviens^ portant la gloire De ta jeunesse en ta mémoire.

Pour qui pris-tu l'essor du temps?

Les Parques ont eu leurs victoires Et les vautours aux ailes noires Ont enseveli le printemps.

PtL\NES, hésitant et troublé.

Ainsi, vous n'êtes pas de bonnes messagères Vous qui passez ? vous dont la voix est la première Que j'entends depuis les longs flots qui me parlaient! Ainsi, vous n'êtes pas les bras qui me voulaient? Ceux auxquels je rêvais comme à la maison neuve En approchant de votre vie et de ce fleuve ? Que m'apprendrez-vous donc, vous que je sens déjà M'engloutir quand, si tard, la mer me protégea !

DEUXIÈME JEUNE FILLE

Toi qui reviens, Rhodope est morte Le beau grain que V orage emporte Ne mûrit que des souvenirs ; Et nos larmes prêtent main forte Au destin qui ferme la porte A la joie qui voudrait sortir.

PHANÈS

(Un grand silence, puis Phanès accablé s'appuiera au banc de pierre).

O ma douleur ! lampe que je croyais éteinte

Et qui veillait î... je suis une plainte en vos plaintes

Filles des seuils dont j'ai voulu trop m'escorter.

Moi qui venais ici pour me ressusciter,

En pensant que la vie était une distance,

Mon exil ne prend fin qu'en l'exil qui commence !

Ma douleur est un char que d'éternels chevaux

Entraînent, affolés, de tombeaux en tombeaux!

L'essieu se rompra-t-il, afin que j'atterrisse

Une dernière fois dans la dernière lice ?

Ma douleur, vagabonde aux cheveux dénoués

Souille les vergers blancs auxquels j'étais voué !

Elle accourt lâchement, mégère âpre et jalouse,

Pour aiguiser son mal sur le bien qu'elle épouse.

Ma douleur est le coup de lance du guerrier

Qui frappe un cœur ouvert ne pouvant plus crier !

Ma douleur est un chant de marâtre lointaine,

Qui coule dans ma vie ainsi qu'une fontaine !

Ma douleur .' ma douleur ! tu m'as trop bien nourri.

Je n'ai plus faim ; ton pain et ton eau, j'ai tout pris.

Mon courage ne vaincra plus ta résistance. . .

Va ! tu peux t'éloigner, j'ai payé l'abondance !

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Et voici du deuil et des cendres,

Tant qu'on en pourrait prendre et prendre.

Tant qu'on en pourrait conserver,

Tant quon en pourrait vendre et vendre !

Et voici quon ne sait descendre.

Qu'en son cœur qui s'' est soulevé !

DELTCIÈME JEUNE FILLE

Mais les semailles oii sont-elles ?

Ne laissaient-ils rien sous leurs ailes Les grands ramiers qui sont partis?

Oii sont les grains aux grains fidèles ?

Et la morte que tu appelles I>^ avait-elle point de petits ?

PHANES, dans une méditation.

C'est vrai. . . je me souviens. . . elle avait une fille, Kléis ! le temps qui rôde et choisit et qui pille A laissé sur ses pas une trace d'oubli. . . Dans cette chambre creuse, où je dresse mon lit, Je voudrais qu'elle vint un moment pour comprendre Ce que l'on prend de moi que l'on ne pourra rendre, Ce sillage d'amour que Rhodope a tracé Sur mon corps inutile et tant désenlacé !

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