MELITTA
(En contant une histoire, Mélitta entre au bras de Kléis qui ne l'écoute pas).
« . . . Alors la nymphe Ea, trop longtemps poursuivie Par le fleuve Phasis qui coulait sur sa vie, Légère et ruisselante et blonde, ouvrit les yeux Pour implorer la rive et faire appel aux dieux. . . »
PHANÈS à part.
Tomme elle est grande et belle et comme elle ressemble A celle qui jadis l'accompagnait !
KLÉIS
... Je tremble . . .
MÉLITTA
L'air était pourtant doux sous les acacias !
KLÉIS
Non, c'est en moi qu'il neige. . .
MÉLITTA, continuant.
«... Et le fleuve essaya De la poursuivre encor. . . »
KLÉIS
Dans une nuit je glisse. . .
MÉLITTA
Kléis ! tu ne veux donc jamais que je finisse Mon histoire ?
Finis !
MÉLITTA
Si tu ne m'écoutes pas ?
KLÉIS
J'écoute et ne voudrais écouter que cela,
Que cette histoire, enfant, d'une nymphe futile
Que sauvèrent les dieux en la changeant en île !
MÉLITTA
Tu savais donc la fin ?.. . tu ne l'avais point dit... C'est mal...
KLÉIS
Je sais encor beaucoup d'autres récits,
On en a tant comblé l'éveil de ma jeunesse !
(en regardant Phanès).
Mais voici que quelqu'un s'avance
MÉLITTA
Je te laisse. . .
PHANÈS, après s'être avancé.
Mon navire qui me portait vers le malheur
Vient d'aborder en lui. Je suis le voyageur
Dont le vent s'est moqué tout le long de l'espace ;
Maintenant que je sais ma fatigue remplace
La force de mon cœur que l'on vient de briser.
Je ne demande abri, ni chambre où reposer
Mes membres lourds, mes yeux brûlés, ma tête vide,
Car je repartirai sitôt que l'heure avide
Ne saura point qu'ici je me suis arrêté.
Mais encor que ton seuil pèse à ma volonté,
Permets que ma pensée à la tienne s'enchante
Un moment, pour parler à deux voix de l'absente.
KLÉIS
Ton cher visage est-il sur mon rêve ou sur toi ?.. . ... Ai-je bien vu ? (dans un cri) Phanès!...
PHANÊS. Avec Kléis dans les bras
Kléis ! oui, c'est bien moi L'ancien ami, celui que Ton ne sut attendre.
KLÉIS
Je t'attendais...
PHANÈS
Mais ce n'était que pour m'apprendre Qu'un deuil avait germé durant que j'étais loin.
KLÉIS
Non, c'était aussi pour te dire que...
PHANÈS
(Toute la suite devra marquer l'opposition entre les sentiments de Phanès et ceux de Kléis.)
Du moins, Ua-t-on parée avec délicatesse et grâce ?
KLÉIS
... Que ton exil avait., laissé vide... la place De ma vie où tu fus... où tu es... où tu viens !
PHANES
Elle est morte, elle est morte î Et je ne savais rien !
KLÉIS
Ainsi que d'infinis colliers que l'on égrène
En ses doigts, j'égrenais ma détresse inhumaine :
Et ma peine s'amoncelait vers ton retour
Et je ne comptais plus les colliers sous les jours !
PHANÈS , soucieux.
Il me faudra descendre avant que la nuit passe
Vers mes rameurs. Conduis-moi donc pour que j'efface
Avec mes fleurs un peu la terre du tombeau.
KLÉIS
Ne pars pas, ne pars pas, il ne faut pas...