PUA NÉS
L'aigle la laissa tomber, triomphale,
Dans les mains d'Amasis qui voulut épouser Celle dont le pied blanc s'y était pu poser.
N'avoir pas ainsi que ma mère une légende !
PHANÈS
Rhodope était divine et dans les nuits d'offrande, Sous son corps bienheureux, la terre s'animait ! Etape de ma vie !
KLEIS , admirative.
Oh ! comme tu l'aimais !
PIIANÈSjun temps.
Voici que les midis troublent les viornes roses ! Mène-moi vers la tombe où l'hôtesse repose Et fais-moi le chemin moins amer si tu peux...
KLÉIS, malheureuse,
Je vous laisse mes sœurs fidèles...
(Kléis et Phanès sortent).
MÉLITTA
(au Marchand qtii vient de la prendre mystérieusement par la main).
Toi?
LE 3HARCHAXD
Je veux Te donner un bijou.
MÉLITTA
Menteur!
Mais...
Tout à l'heure
Tu m'as trompée.
LE MARCHAND
Ah ! lorsque c'est en soi qu'on pleure Le mensonge n'est pas loin de la vérité.
MÉLITTA , heureuse.
Alors c'est un bijou que tu viens m'apporter ?
LE MARCHAND
C'est un bijou.
MÉLITTA
Fais voir !
LE MARCHAND
Attends...
1 MÉLITTA
Non, le temps presse...
LE MARCHAND
Il me faudrait qu'avant tu fisses la promesse...
MÉLITTA
Cent promesses ! fais voir...
... de demander pour moi A Kléis un moment d'entretien, que ce soit Vers l'après-midi lente où le soir... peu m'importe, Mais le plus tôt... est-ce dit?
MÉLITTA
Nous ferons en sorte De décider Kléis... mais je ne promets rien. Car elle peut me refuser !
LE ^URCHAND
Si elle vient En plus de ce présent tu auras une robe !
MÉLITTA
Si elle ne vient pas ?
LE MARCHAND
MÉLITTA
Déjà tu te dérobes !
J'aurai cependant fait ce que je t'ai promis !...
LE MARCHAND, suppliant.
Tu la décideras... et comme un geste ami Ta main lui fera signe... et j'attendrai farouche, Ainsi que les lions affamés qui se couchent En espérant leur proie et le ciel matinal !
Mais, au moins, ce n'est pas pour lui faire du mal Que tu désires que Kléis vienne t'entendre ?
LE IMARCIIAND
Non... non... rassure-toi... mais tu ne peux comprendre
Si la haine me coule un peu contre la voix,
C'est que j'ai vu tantôt s'avancer de ce toit
Un étranger très beau, trop beau, sous sa chlamyde...
Et j'ai peur
MÉLITTA, naïve.
Tu as peur de quoi ?
LE MARCHAND
De rien. Limpide, De ton affection, l'air ne doit se troubler,
MÉLITTA
Donne-moi le bijou ?
LE MARCHAND
Voilà..
MELITTA, contemple le bijou... puis au marchand qui attend.
Tu peux aller !
A Kléis je dirai de venir... le plus vite...
N'oublie pas...
MÉLITTA
Non, non, non... c'est juré LE MARCHAND
Je te quitte Je vais mettre à l'abri la crainte qu'a mon cœur De sentir appuyer sur lui trop de malheur.
MÉLITTA, aux jeunes filles.
Voyez! elle est très bleue ; on dirait qu'une vague A joué dans l'éclat des pierres de la bague.
— l62 — PREMIÈRE JEUNE FILLE
Ce n'est pas à nos doigts qu'on passe des bijoux !
MÉLITTA
C'est que je remplis les missions mieux que vous !
(à Tune) Es-tu jalouse ?
PREMIÈRE JEUNE FILLE
Non...
MÉLITTA, à l'autre.
Elle est belle, regarde ?
Je te la prêterai...
PREMIERE JEUNE FILLE
Si elle te la garde ?
J'ai confiance.,
MÉLITTA
(Elles montent toutes trois vers le fond de la scène en minaudant, puis sortent pendant le dialogue de Phanès et de Kléis qui entrent),
KLÉIS
Ainsi tu ne veux pas rester ?
PHA.NÈS
Kléis ! je souffre trop pour vouloir m'arrêter... ... Je rejoins les rameurs... Adieu...
KLÉIS
Non... reste .. reste...
De quelle offrande et de quels pleurs et de quels gestes Te faut-il enlacer pour te garder ici ?
PHANÈS
D'aucuns. Je dois partir, je partirai.
KLÉIS
Mais si, Les bras au cou, je te dis que je ne puis vivre Sans ton visage et sans tes yeux où je m'enivre Comme à la source claire où je puis boire et bois ! Si je te dis. . .
PHANÈS
Je partirai.
KLÉIS
Emmène-moi !
PHANÈS (en essayant de dénouer les bras de Kléis)
Non...laisse...iaisse...ilfaut,..laisse, il faut... laisse, écoute. Ma peine me suffit sans que tu m'en ajoutes Une autre !... tu seras heureuse... et mon départ... Prends-le comme un exil ordonné. Il est tard...
KLÉIS ne se contenant plus)
Je t'aime...
PHANÈS (à part)
O son aveu, flot qui se précipite Et croit escalader le sommet où s'abrite L'ardente peur que j'ai de me sentir moins fort !
(à Kléis) Veux-tu que, m'acharnant à profaner ton corps, Je blesse ton^^orgueil de femme qui s'épuise A se trop refréner dans sa chair trop soumise ? Ton âge est un matin, je ne lui peux mentir. Les rosiers de ton cœur ne pourraient refleurir Etouffés par ma honte et pillés par mes lèvres ! De quelle volupté faut-il que je te sèvre ? Je n'ai que du lait noir et lourd à te porter, Quand tu dois* boire aux coupes blanches de l'été ! Souffrirais-tu qu'une ombre entre nous soit fidèle Et que ce soit sous tes baisers que je l'appelle ? Ne rêves-tu qu'un lit et qu'un oiseau de proie ? Que sera le réveil si ton âme se broie Sous la meule des nuits que la luxure roule ? O Kléis les années nous maudiraient en foule Et malgré notre fuite et tes désirs jaloux Toujours seraient ma peine et ta mère entre nous !
KLÉIS (désespérée)
Déclin de ma jeunesse...
PHANÈS
Adieu... que te revienne L'espoir de te guérir en te sachant moins mienne. Adieu ! Les mariniers dans la trirème d'or Les mains au gouvernail et les yeux sur le port Attendent anxieux l'approche de leur maître. Ils n'auront ni Kléis, ni l'Egypte à connaître Puisque abordant à peine aux rives de ton seuil, Ils doivent repartir en embarquant mon deuil ! Sois forte et que les dieux te sachant héroïque, Laissent sombrer mon cœur sur la mer magnifique. Adieu...
KLÉIS
Phanès ! Phanès ! Je suis seule... J'ai peur ! Phanèsî... 11 est parti... je meurs... je meurs... je meurs...
(Un silence, puis dans un accompagnement
de musique).
Ainsi que des enfants rangés au bord des tables, Devant les buires, les cratères, les raisins, Est ma jeunesse vide auprès d'un espoir vain, Qui porte sa corbeille et ses fruits innombrables.
La grappe ayant toujours le goût blanc de l'hiver,
Ma bouche n'a connu qu'une saison pareille, Et si, sur les frimas, revinrent les abeilles C'est que mon âme était un jardin découvert.
Pas à pas, je me suis approchée. Aux années, Je donne les haillons de mes rêves flétris. Et qui voudra comprendre un cœur jamais compris ? Des matins sont passés, les heures couronnées,
Pleins de cris, de soleil, qui se penchaient vers moi 1 Mais n'ayant pour amis que les cris de moi-même, Je n'ai pas regardé, sachant que seule on s'aime Mieux et plus longuement à l'ombre de sa foi.
Si je pense à demain, c'est pour les paysages Qui viendront, coutumiers, s'étirer un moment Devant mes yeux, puis s'en iront docilement Pareils aux grands feuillets des grands livres d'images.
O fenêtres ! petits horizons du bonheur
Sur ma vie où l'amour et la mort sont des chaînes !
Je n'ai que le souci de cultiver ma peine
Et suis pleine de coups de pioche dans le cœur.
LE MARCHAND, qui s'est approché doucement
Elle pleure !
KLÉIS
... il est parti !
LE MARCHAND
Kléis ?
KLÉIS
Qui m'appelle ?
LE MARCHAND, timide, sincère et maladroit.
C'est Glaucos, le marchand phocéen, trop fidèle ! Je passais... je passais... tu pleurais.., je l'ai vu... Et comme tu devais souffrir, je suis venu... Mais. ..je ne reste pas... c'est encor l'habitude Qui m'a fait, cheminant, troubler ta solitude. . . Pardonne-moi... je vais... je te laisse... je prends La route à qui je parle... et qui seule comprend Le secret que j'étouffe et que... Kléis, trop fière, Ne voudrait point entendre. . . on saura la dernière. . , Je pars. . , j'ai là. . . sur moi, le poids de mes trésors. . Si tu les acceptais ils pèseraient moins fort... Je te les offre mal. . . peut-être. . . mais, en somme, N'ayant vécu qu'auprès des chemins et des hommes Où ma bouche aurait-elle appris à dire mieux ?
KLÉIS
On n'entend de ta voix que l'accent de tes yeux. Marchand ! laisse-moi donc tes bijoux et toi-même, Voici, petites sœurs des étoiles, les gemmes, Les graines de safran et les étoffes bleues ' Et voici que mes mains se tendent...
LE MARCHAND
O ! tu veux !
KLÉIS. pendant ce qui suit Kléis se parera des bijoux que lui tendra le marchand.
Oui. . . des colliers. . . encore... encore., que je ploie Sous leur ruissellement et bous ma fausse joie... Des bagues... des bracelets pour qu'ils s'enfoncent Autour mes poignets, comme les dents des ronces ! Debout, croulante d'or, je luis telle un trépied ! Marchand ! mets cette peau de panthère à mes pieds !. Là !... tu es un lion attentif que je dompte. Et maintenant tu peux te lever ! Compte, compte Combien il va falloir que je me livre à toi Pour te payer le prix du fard que je te dois !
— lyo —
LE îkL\RCHAND
Kléis...
KLEIS
Compte !
LE MARCHAND
Kléis...
KLÉIS) dans une exaltation croissante
Ma chair est bien parée !...
Dans ta lanière d'or où je suis égarée, Phocéen, ton désir approche ton repas...
LE MARCHAND
Je'.te veux...
KLÉIS
Oui, je sais... mais je ne t'aime pas !
C'est l'autre auquel je tiens, l'autre qui m'a meurtrie \ Marchand, viens écraser sur ma bouche qui crie Cet amour que Phanès ne m'a point emporté Et que tu crois à toi, l'ayant trop acheté !
Les Exilés
LES EMrOEAKTS
A Charles-Henri Hirsch.
Etrangement unis par de mêmes misères, Dépouillés de l'orgueil de vivre en leur pays, Les émigrants — devant les grands quais éblouis Guident leur cœur usé qui garde une chimère.
Ainsi que des troupeaux, ils suivent les hangards, Quelques ballots fanés leur flottent aux épaules Et leur corps fatigué, sur la pierre des môles, Se couche en attendant les appels du départ.
Ils regardent sans cris, la terre tr-op avare Qui les déshérita, qui ne sut les nourrir, Et pleurent, sourdement, l'angoissant repentir De la quitter alors que la faim les sépare.
Des femmes presque nues sous leurs châles souillés, Offrent encordes joies n'ayant plus de courage ; Et leurs sens de pitié se livrent au carnage Des hommes que la vie a trop agenouillés.
Des enfants affamés aggripent aux mamelles Leur bouche de vainqueur, et les mères sourient En voyant que leurs seins ne sont jamais taris !.. Le flot des émigrants se balance à l'échelle
Qui montera plus haut sa lourde pauvreté ; Et déjà sur le pont que le soleil dévore S'étend comme une tache animée et sonore] L'ombre de ceux qui vont chercher des libertés.
Vagabonds des chemin? et surplus des navires. Parqués docilement, ils disent à la mer Leur espoir que soutient, monotone, un vieil air! Des matelots, en bas, sur des cordages tirent,
La chaudière trépide en sa gorge d'acier, Mais eux n'ont que le temps du travail de leur rêve, — Qui va du port qu'on quitte à celui qui se lève — Et qu'ils tissent avec des désirs carnassiers.
Ils vont, soufflant au creux de leurs mains engourdies Une haleine de fièvre et qui leur sert de feu, Tandis que les roulis les rejettent entre eux Et que le ciel mûrit une lune infinie,..
Ils vont les émigrants aux flancs des paquebots. — Epaves débordant de la splendeur des villes — Serrant toujours plus fort le grand songe inutile De moins mourir de faim dans des pays nouveaux.