‹ L'ardente chevauchéeChapitre 5 sur 24 · DEVANT LA MEK · texte numérisé non relu

DEVANT LA MEK

à Louis PORCHERON.

La mer avec son flot de vagues sans arrêt

Est comme un lourd tapis dont la trame apparaît :

On dirait que le pas trépidant des navires

— Ces autres voyageurs que les quais en délire

Attendent dans le bruit des cris et des chariots —

L'use de tant passer sur son étoffe d'eau.

Les rives en collier sont les mains toujours prêtes

A la faire un peu plus s'avancer de leur faîte

Pour ainsi compenser ce qu'au large on lui prend ;

C'est l'homme qui s'endette et la terre qui rend.

J'ai mis, devant la mer, ma vie et son visage

Et je me suis offert, douloureux et sauvage,

A l'horizon qui doit avoir le goût du sel.

Des voiles s'en allaient, dolentes, sous le ciel ;

J'étais de ces départs annoncés avant l'heure,

Mon cœur faisait la barque et s'ouvrait ma demeure

Dans la chair de l'écume et l'argile des fonds.

La maison du matin, que les ombres défont.

Etait le seul regret du bord de mon voyage.

Il me fallut ne plus penser au paysage

Des idylles en fleurs que je connus parfois ;

Je fis des moissons d'algue et, courbé, par trois fois,

Autour de mes pieds blancs, je mis leurs chaînes vertes.

Le soleil bondissait de la fenêtre ouverte

Du jour qui s'accoudait à ses balcons d'argent.

J'étais le prisonnier volontaire, exigeant

Je portais cet espoir des rendez-vous, qu'aux femmes

On donne avec un doute à l'âme de son âme...

Les galets me faisaient une petite cour.

Le vent m'enveloppait d'un manteau de velours,

I es sommets glorieux aux blancheurs d'asphodèles

Derrière moi tendaient des couronnes fidèles ;

Mon exil s'avançait vers un lit nuptial

Et j'attendais la mer comme un époux royal !

Mouvante s'animait la Vierge des corsaires I Les filets goudronnés que l'on jette à l'arrière,

Cinglaient ses hanches bleues de larges coups de fouet ;

Ils voulaient la saisir, mais elle se jouait

Des petits barreaux bruns tressés à la veillée,

Par les filles des ports aux blondeurs émaillées ;

L'homme était inutile et chaque geste vain ;

La lutte était compacte et le cirque divin ;

La mer se reformait dans l'espace des mailles

Où, généreuse, elle laissait quelques écailles

Devant fournir leur pain à des marchands génois.

Je l'appelais... Midi s'accouplait à ma voix ;

La lumière dansait sur l'eau la danse attique

De ses petits rayons vacillants et obliques.

La mer était ardente avec ses ongles d'or

Et je ne possédais que l'odeur de son corps !

Je lui disais : O mer ! la ville est trop petite,

Et toi tu es immense et déjà je t'habite

Car immense est l'amour qui mûrit comme un fruit

Dans le verger du monde à l'arbre que je suis !

Des bûcherons ont tailladé, à coups de hache,

Mon rêve qui montait en voûte ; et je suis lâche

De n'avoir écrasé du poids de ce bois mort

Qu'on faisait de mon cœur, la main frappant plus fort !

Je lui disais : j'ai pleuré tard,., l'éclat des lampes

Battait devant mes yeux au rythme de mes tempes

Par ces soirs tant ouatés de silence et de soie

Que l'on n'entendait plus la tristesse à la joie

Passer autour du cou des lacets de musique ! Je lui disais : O mer farouche et magnifique, Distance des pays, rose des équateurs Me faut-il étouffer dans une chambre en fleurs Entre le mur qui monte et le livre qui penche ? J'ai souffert, sur le sein gonflé des pages blanches, Contre la table lourde et l'encrier vermoulu, Croyant que j'écrivais ce qu'on avait trop lu !

Je lui disais : 0 quelle fuite en ton espace !

Et je voyais la route immuable où s'enlacent

Les corps nus du lichen, de l'aiguë et du corail !

L'heure gravait de l'ombre en ouvrant le portail

A la nuit qui semblait venir d'entre les vagues.

Autour de mes pieds blancs étaient toujours les algues ;

J'attendais. Un navire grec gagnait le port

Chargé de blé, de sucre et de poussière d'or,

Mais triste des repos qu'offrait le carénage.

J'attendais... Dans le ciel pareil aune plage

Les étoiles peuplaient les sables de la nuit,

J*étais dans mon extase et je n'avais pas fui !

Je lui disais : enlace-moi, je suis si proche !

Mais le sol, comme un lierre indompté qui s'accroche,

Ne voulait de mon corps altier se désunir.

J'implorais la tempête et mettais mon désir

Dans l'excès de l'embrun, du soir et du naufrage !

N'avais-je assez payé le prix de mon passage ?

Voluptueux et beau la mer me dédaignait ! Les îles, gravement massives, s'imprégnaient Avec un air moqueur, de l'haleine des phares ; Je jalousais ces dés montueux et bizarres Du jeu de la nature aux banques de la mer. ]e m'endormis car le dédain m'avait couvert ! Au matin je trouvais les algues desséchées Et les montagnes qui ne s'étaient pas couchées Dans le jardin du ciel, plus haut que le sommeil. O la liberté triste et le monde pareil ! La mer n'était plus rien dans son aube d'écaillés Qu'un songe dont on a rompu les fiançailles. Je partis comme on traîne un ami douloureux, Avec mon cœur blessé qui pouvait être heureux.

Le chemin s'allongeait dans le pli des collines ; Une calanque ouvrait un port à une usine Pleine de bras crispés et nus devant le feu Des forges qui grondaient des chants tumultueux. Des chiens roux aboyaient sous les hangards sonores Où des femmes passaient, en des profils d'amphores, Portant la majesté des corbeilles qu'en haut L'on emplissait de l'éclat blond du verre chaud. Un souffle noir montait dans la courbe harmonique Du vent et tachait l'or des cheminées de briques. Je n'avais des regards que pour me repentir ! O mon amour si près et si loin de finir

Chaque fois que le jour me donnait un exemple ! La vie que je fuyais se dressait comme un temple Dans le soleil le même et toujours plus nouveau Maintenant que la mer m'avait dit : c'est trop tôt 1

Je mis sur mon épaule un boisseau de courage ;

Mon pas tintait multiple aux abords des villages

Clairs ainsi qu'un bouquet dans une Fête-Dieu !

La Cité vint, et ma maison devant mes yeux

Me parut plus heureuse et plus chère et plus grande.

O mer ! Désirais-tu qu'ainsi on me la rende ?

Une ombre en robe tiède appuyait contre moi

Sa tête et sa douceur s'efïeuillait en mes doigts.

Je la fis s'avancer de la fenêtre blanche

D'où la Vierge liquide était comme une branche

Dont le feuillage bleu couvrait un univers.

Et l'ombre en robe tiède envoyait à la mer

Son émoi, son silence et les timides larmes

De ses yeux receleurs de violettes de Parme.

Le bonheur s'exhalait ; nous nous étions assis

Sous le regard troublant d'un portrait de Vinci.

Notre amour ressemblait au soir d'une chapelle

Quand les enfants de chœur joignent, comme des ailes,

Leurs mains en s'inclinant devant le maître-autel.

Je pensais à la mer mais je pensais au ciel ;

Je redisais encor : étoffe d'eau trop souple

Qui se drape à la coque et s'imprègne et s'accouple !

Champ fertile et profond de la route des mâts,

Que la sirène creuse et que Téthys peupla,

Mer qui me fus divine et inhospitalière,

Entre ma vie et toi vint se dresser la terre

Et je songe à mourir partout où je suis né !

Les bûcherons m'ont fait souffrir, j'ai pardonné...

J'ai jeté l'ancre au port dont je suis le navire.

Et je repartirai s'il faut que je chavire !

L'AUxMOXE

Comme du blé j'ai pris du soleil dans mes mains

Et j'ai passé, divinement, dans les chemins

Où les maisons meurent d'un manque de lumière.

J'ai fait la charité de mes rêves aux pierres Et des portes se sont ouvertes devant moi, Et mon cœur a suivi le long couloir étroit

Qui mène aux chambres maladives et pareilles

Où dorment les enfants pauvres des rues très vieilles.

J'ai creusé la fenêtre et changé les rideaux

Et mis une poignée de soleil aux carreaux

Pour qu'ils brillent, joyeux, lorsque les lits s'éveillent.

O je voudrais être Jésus pour des merveilles

Que mon âme d'amour ne peut imaginer t Ce matin j'ai la joie de tout m'abandonner En songeant que ma mort fera vivre la rue.

Je donne tout le blé ; mes mains qui restent nues Retourneront aux champs chercher d'autres rayons Demain, car le soleil est encore au sillon.

Comme les murs sont hauts et comme mon coeur monte! Je suis sur ce coin gris de ma ville et je compte Combien il me faudra de boisseaux de clarté

Pour tout l'ensevelir dans un jardin d'été Où les enfants seront les musiques d'abeilles, Les fleurs d'acacias et les raisins des treilles.

Verrai-je le jour d'or ? Et l'effort de mes bras,

A porter ma bonté, ne faillira-t-il pas?

J'ai peur de me courber avant les épousailles !

Rues et maisons du soir, fiancées qui s'écaillent, Je veux vous ramener dans l'air des voiles blancs, Me coucher contre vous et féconder vos flancs

Afin qu'il naisse, après, une Cité qui brille, Pleine de chambres nues aux yeux de jeune fille !

LA MAISON PKOCHAmE

Que la maison soit claire ainsi qu'un arc-en-ciel,

Et chaste, infinimer.t, de sa belle lumière,

Et sœur des mois de mai qui s'emplissent de miel.

Nous la souhaiterons nouvelle et la dernière,

Nous entrerons dans le matin, de ce matin,

Tous les jours que voudra nous laisser Dieu qui passe.

Comme à l'automne on voit la terre qui s'eftace,

Ici ne restera que l'aube des demains

Dont nous avons gravé d'avance les médailles ;

L'orfèvre du bonheur les pend à notre cou,

L'orgueil de notre vie se profile, debout,

Jeune guerrier déjà possesseur de batailles î

Poussant la haute porte et venant sur le seuil,

Nous recevrons, les bras éployés. tous les livres ;

Les tables crouleront sous les poèmes ivres

Dont le soir ouatera l'harmonie et l'accuei!.

Ce sera le grand parc enchanté de ta robe

Ivuisante, feuille blonde et légère à la nuit,

Quand la lampe s'éveille et l'ombre se dérobe ;

Ce sera la vendange innocente qui luit,

Le clair troupeau d argent de nos pensées ensemble,

Et quelque ancien portrait béni, qui te ressemble,

Aura son tiède coin dans son cadre vieilli.

Ce sera la maison où le cœur obéi,

Où chaque fleur verra son âme et sa suivante ;

La charrue des jours noirs passera sans creuser

Et l'âge, infiniment, aura comme servante

Le long cortège blanc des rideaux aux croisées.

FEXÊTEE

D'ici je voîs les grands bateaux chargés d'amarres, Dépouillés d'équipage et clairs entre les mâts. Et le seul passager, qui ne restera pas, Est le soleil du pont qui s'appuie à la barre.

Comme après un voyage un souvenir s'en va, Le bord est vide et grand, et le port qui sépare Rit dant le matin vif, lumineux et bizarre Du navire qui pleure à retarder ses pas.

Mais je remplacerai le soleil à la proue,

Ce soir, quand les maisons n'auront plus sur leurs joues

Les linges qu'ont pendu^les bras nus des gardiennes

Car ma pensée, semblable à celle des vaisseaux, Souffre quand on la met à l'ancre, devant l'eau Pleine des exils d'or dont nos âmes reviennent.

LA VITEE

Dans son cadre de bois doré, la vitre claire Comme un visage ardent enveloppé de jour, Et palpitante ainsi qu'une aile au mois d'amour Tend au soleil vainqueur sa belle joue de verre.

Il lui porte la joie et le bouquet d'azur ! Et lourde de reflets la vitre est infinie.. . Elle va, petit fleuve, en égrenant sa vie Que convoite le soir qui met contre les murs

Ses yeux épouvantés et ses mains pleines d'ombre. Inconstante elle vibre encore... Le matin Chante avec le vent nu sur son corps argentin Et met des gouttes d'air sur ce miroir du nombre.

Elle défaille, elle se laisse pavoiser, C'est une rose d'eau vacillante, éperdue, Qui tente, trop offerte et trop belle à la rue, Le petit caillou blanc qui la viendra briser.

POÈME DE L'OEGUEIL

Comme un homme à la proue et devant son espace,

J'essaye de guider les désirs qui m'enlacent

Et je ne songe qu'aux rivages de bonheur

Encore inaperçus et que voudrait mon cœur.

Je vogue avec l'espoir, comme du vent aux voiles

Et je compte ma vie ainsi que des étoiles,

Ma vie ce clair vaisseau qu'encombrent les embruns !

La ville disparaît dans un nuage brun ;

Les flèches des sommets semblent les mâts de l'ombre

Que la mer de la nuit engloutit nombre à nombre.

Tout le soir, tout le soir me couvre et je m'en vais

Vêtu de mon amour et de ce qu'il rêvait,

Vêtu de mon réveil, vêtu de ma jeunesse

Dont traîne le manteau, si lourd que son poids blesse,

Immense de douceur, mes épaules d'enfant.

Je sens que tout m'oppresse et que tout me défend ;

De toute ma bonté, ma marche se dépouille:

Je ne suis qu'un vainqueur dans la nuit que je fouille !

Les grands péchés d'orgueil sont sept couronnes d'or

Vers lesquelles mon front tendu se tend encor.

Des royaumes ouverts je vole à la conquête

Et je ne retiens plus les chevaux qui halètent

Et dont les fers bruissants piétinent à grands coups

Le corps des envieux, des lâches, des jaloux.

Déjà les cris de haine entourent mon aurore Parmi les cris de joie et que le jour décore. C'est mon tour ! Et je pense avoir tant attendu Que j'ai vieilli les ans que je n'ai jamais eu. Demain ! demain ! Verrai-je au livre de l'histoire Mon poème gravé sur la page de gloire, Au verso du feuillet des maîtres vénérés ? O ceux-là : les peupliers, les chênes égarés, Les sommets des sommets que, si tôt, je regarde! Ma nuit dominatrice et noble se lézarde Car je songe à la gloire assise sur la mort.

Mon orgueil, grand bouclier, qui me rendait si fort

Et qui s'abat, soudain, comme un jardin d'automne !

Mon orgueil, tu n'es plus que ce chant monotone

Qui vit d'être entouré de feuilles dans le vent.

Plus haut ! toujours plus haut ! même en se soulevant

Etre à jamais rivé devant l'inaccessible i

Etre ce Prométhée que les étoiles criblent

D'une lueur de feu et qui n'a qu'un reflet !

Mon orgueil abattu de ce divin soufflet

Qui désunit mon âme et qui marqua ma joue !

Et pourtant il faut bien que mon grand cœur vou? loue

Vous qui m'avez frappé, vous les aigles hautains,

Vous qui sûtes souffrir et de tous vos matins

Plus que moi, plus que nous, plus que tous, plus encore

O mes maîtres vers qui je dressais mon aurore !

Pourquoi votre génie n'est-il enseveli?

Pourquoi n'êtes-vous point ce soir dans mon oubli,

Poètes des pays, des routes, des époques,

O Ronsard, ô Racine, ô Musset que j'évoque,

O Samain qui vécut tandis que je vivais!

Etre si loin, si loin de ce que je rêvais !

Entre la défiance et la beauté, je passe

Et je n'ose arrêter ma course en cette place...

Elégies

Pour Charles Guérin.

Jeune et chaste berger, conduisant tes poèmes

Dans le val de mon cœur ignoré que j'essaime,

Je ne te trouve plus, ce soir, sur le chemin

Où ta pensée à ma pensée offrait la main.

La route large est seule et rien qu'un peu de brume

Vient au pas de mon pas, devant les toits qui fument,

Agiter mollement son long signe d'adieu.

Est-il déjà si tard que tu aies rejoint Dieu ?

Comme une fiancée éternelle se penche

A la croisée, pour voir, au déclin d'un dimanche,

Si celui qu elle attend va passer dans la nuit, Je me suis tout penché sur mon âme, sans bruit, Pour espérer...

Rien n'est venu, mais l'ombre ardente A noué ses bras nus au cou de mon attente ! Je suis rentré dans la maison sous le brouillard ; Les lits chauds sentaient le sommeil ; de toute part Montait le souvenir de la lueur des lampes... Il a fallu que jusqu'à ma chambre je rampe, Tâtonnant dans le deuil que tu m'avais laissé. J'ai cherché dans le mont des livres entassés Sur ma table, les tiens et j'ai lu sans lumière ! O poète ! O Guérin ! faut-il qu'une prière Se joigne faiblement à la voix de tes vers ? Beau semeur, qui sema ses semailles d'hiver, Je ne sais que pleurer et mes deux yeux sont vides ! Là-bas les charretiers boivent au tourne-bride, La vie passe quand même et j'en entends le pas... Ma fenêtre est fermée... Le vent souffle des plaines, Il mêlera, demain, quelques flocons de laine, Aux fleurs de l'Avril bleu que tu ne verras pas.

Mars 1907.

Pour Francis Jammes,

• Pour que je sois plus près de ton cœur en tes vers, Je les lis près de l'épouse,

Par cet après-midi où ses doigts simples cousent. C'est un jour de septembre ému comme ton livre ; Il est des feuilles largement rousses dans l'air Et je ne suis pas siàr qu'elles ne veuillent suivre La musique douce et tranquille que tu joues. Ma compagne et ma vie sont proches de ta joue ; Ne sens-tu, pas de loin, comme une claire pluie D'amitié qui bat les vitres où tu penches

L'aube de ta pensée sur la pensée qui fuit?

Jammes, ]e laisse un peu les languissantes branches

Te lire par-dessus mon épaule ;

Je ne veux empêcher, ce soir, que l'on ne t'aime ;

J'ai du bonheur à voir, sur l'âme des autres,

Ton âme si pareille à l'ombrage d'un saule

Et consolante tout de même !

L'épouse et le jardin parfumé sont-ils bien

Pour t'entendre rêver le cadre qui convient ?

Il s'ajoute des sons de cloches sur le lierre

Et dans mes yeux il naît une chapelle blanche

Dans laquelle je te vois, par un clair dimanche

Suivre le chant de l'orgue et dire des prières.

Comme c'est bon, en soi, de s'entendre pleurer î

Du haut vitrail un rayon d'or couvre ta tête Et j'évoque, déjà, le temps des calendriers Sur la page desquels on cherchera ta fête.

C'est Mai. Les sœurs de Saint Vincent de Paul,

Avec leurs cornettes en ailes

Et leur guimpe tranquille et blanche autour du col,

Mènent les orphelines frêles

Chanter les vieux couplets des doux mois de Marie.

En ordre, au long des bancs usés dont le bois crie,

Elles glissent sans bruit ; et les rubans en pointe

Qui passent sur le dos, l'épaule et la poitrine

Eclairent, doucement, l'ombre des pèlerines

Et font le geste uni, si tendre, des mains jointes.

L'harmonium exhale une musique grêle

Que suit la voix des orphelines frêles

Mêlée à la voix claire et triste d'une sœur.

Le cantique finit comme voilé d'encens

Dans le parfum mystique et lourd d'un lis qui meurt.

Une clochette sonne et les enfants penchés

Rêvent, du fond des yeux, que la Vierge descend

Et qu'elle efface, avec sa robe, leurs péchés.

Ce qui s*en va, ce qui s'en va Avec une âme, avec des pas Et qui peut-être ne revient !

Je file les pensées de mon cœur, De mon cœur Qui pleure trop bien.

Où mon amour t'es-tu penché ? Pourquoi choisis-tu la fenêtre qui donne Sur la lande triste où l'ombre s'est couchée Et qui frissonne ?

Ne pouvais-tu rester les yeux dan? le jardin Parmi le soleil et la joie des allées, O mon amour plein de musique désolée Soudain ?

Tu vas avoir froid si la nuit

Te met les mains autour du cou.

Viens,

Entre dans la maison où il fait doux

Et te souviens !

Epuise lentement l'écheveau de bonheur

Qu'on te laissa pour te distraire,

Avant de partir,

Comme un jouet à un enfant qui aurait peur.

Ce qui s'en va peut revenir

O solitaire !

Dans les mains de l'automne attentif qui le porte,

L'après-midi tranquille et doux semble une morte

En ce coin de jardin où nous sommes venus

(Vous, avec du fil blanc au bout de vos doigts nus

Et moi, portant la pâle joie de mes mains vides)

Appuyer notre cœur sur les premières rides

Du grand visage clair et joyeux de l'été.

Comme un troisième ami, le soir monte à côté

De nous qui sommes las au creux des chaises-longues.

Nous écoutons l'heure qui passe et n'est pas longue

Et d'instant en instant nous ajoutons un mot

Pour coudre nos pensées qui sont les chers hameaux

Où nous nous retrouvons lorsqu'à marché la vie.

Nous sommes h'ois : le soir, le poète et l'amie

A qui Septembre vient offrir de belles roses ;

Et vous êtes la seule à vouloir autre chose,

Que ces tardifs parfums grisant le jour blessé,

Que la paresse grave et l'automne entassé

Sur ce jardin dans l'ombre où vous prenez la fuite !

Vous êtes près de moi des adieux à la suite

Laissant ce charme inquiet, dont je ne me défends,

Qui mouille ma tendresse et couvre votre enfant.

La Rose, i6 Septembre 1906.

J'ai mis devant vos yeux comme mon âme à part, Pour que vous ne puissiez trouver que mon silence, En venant contre moi, lumineuse et si blanche, Dans mon chemin d'amour où vous passiez trop tard.

Et j'ai fait la statue au bord de votre image ; J'ai gardé mon audace et renvoyé mon cœur, Je n'ai loué ni votre robe, ni vos fleurs

Ni vos mains, ni la loi douce des chers partages,

Vous vous êtes assise et je n'ai pas pleuré ! Vous avez regardé, comme un reflet dans l'onde, Votre visage ému dans la glace profonde. Etiez-vous assez belle et moi si séparé !

Je n'ai pas incliné mon désir vers le fleuve, Soupçonnant le courant de la fuite en vos bras, Vous vous êtes levée et le chant de vos pas Ne m'a fait tressaillir ; mais dans la chambre veuve

Une rose est tombée d'un vase de Gallet. J'ai entendu le petit bruit sec de la porte ; J'ai ramassé sur le tapis la rose morte Et j'ai ri d'être fort, tandis que s'en allait

Votre corps qu'avaient eu des gens de toutes sortes.

Ai-je dormi ? J'ai fait un unique voyage

Sur une mer de fleurs, Et dans les bras du jour qui s'ouvrent à mon cœur

Mon rêve fait naufrage.

Je n'ai point atteint l'Ile au pas de mon sommeil

Mais j'ai vu l'or des rives Et j'ai mis, comme en l'eau d'une fontaine vive,

Mes yeux dans le soleil.

II ne me reste plus que les rames profondes

De mon bateau brisé Dans l'éclat du matin immensément posé

Sur les rochers du monde.

Reconstruirai-je l'arche et m'en irai-je encor

Sur la route infinie Pour n'atterir jamais qu'aux grèves de la vie

Qui flagellent l'essor ?

Les avirons en mains je marche dans ma peine ;

Et, lorsque je suis las, Je sonne mes pensées comme on sonne le glas

Et mes pensées m'emmènent !

Pour Gabrielle Bérengier.

Il fait un temps de rose morte.

Les blés sont hauts^ le Mas s'estompe au loin

Avec son puits et ses lauriers

Et ses pins bleus et son mûrier

Contre la porte.

O jeune fille à l'âme de paysage !

Tout contre toi,

Je suis couché parmi les foins,

Et il me semble que le jour, avec ses doigts,

A mis une fleur sur la page

Où mon cœnr peint des paysages.

-« 6o - Il fait uu temps de rose morte...

Je te mélange — ô jeune fille — à mes couleurs Et, comme une petite sœur De nappe d'eau toute voilée, Qui s'en irait au clair des blés Jusqu'au mûrier, contre la porte, Docilement tu fuis, chère en mon paysage.

Ce soir je te retrouverai

Quand j'aurai

Mis mon cœur en ordre.

Car j'ai tout mêlé en voyage :

Tes yeux, le Mas avec son puits et ses lauriers

Et ses pins bleus et son mûrier

Contre la porte

Parmi le temps de rose morte.

Quand j'aurai mis mon cœur en ordre

— Un coin pour toi, pour moi, pour l'ombre et le soleil —

Nous repartirons en voyage,

Seuls, dans les landes du sommeil

O jeune fille à l'âme de paysage !

Je pense que je ne crois plus à pas grand'chose

Et qu'il reste en mon cœur tout le poids de mes fautes !

Il me semble qu'un lac est en moi oii l'on jette

Des pierres qui meurtrissent l'eau et le fond ;

Et, jour par jour, tant de pierres se disposent,

Que bientôt elles s'élèveront

En montagne, rude et haute,

A la place du lac bleu qui ne sera plus.

Pourrai-je vivre ainsi d'être ainsi devenu ?

Je sens mes joies d'enfant qui meurent de partir,

Je sens des mains lointaines qui se joignent, Je sens que mon passé pleure, qui s'éloigne, Je sens, à jamais, l'heure de revenir.

Ombre de mes souvenirs qui me protège

Reste-moi !

Je suis contre toi

Comme contre un cyprès qui blesserait le vent

Et qui écarterait la neige î

Voici les bras naïfs et doux de l'ancien temps : L'ermitage d'amour et la chapelle grave, L'autel d'un saint sans nom, le rite des octaves Et le petit confessionnal étroit Dans lequel j'accusais mes péchés trois par trois.

La lampe s'éteint...

Sa lueur qui tombe

Suit nos paupières qui se baissent

Et la lampe et nos yeux s'ombrent d'un clair sommeil.

La chambre vaste est calme ; elle sent le matin, L'accacia penché sur la joue des croisées Et le lit, qui sous la courtepointe succombe, Ressemble à quelque coin de campagne apaisée Où nous serons longtemps étendus, sans soleil.

La lampe s'éteint...

Je vois à peine la blancheur

Des linges de nuit qui sortent des sachets.

La lampe s'éteint...

Et c'est peut-être par pudeur,

Car déjà tes bras nus, tantôt sur moi, penchaient

Le fragile abandon du poids de leur douceur.

Quelle heure peut-il être et que sera Tautre heure ?

Les pendules du soir ne sonnent que des rêves !

Est-ce en eux que tu dors ?

A présent je n'ai plus sur mon âme personne,

Pas même le petit point d'or

Et j'attends vainement que la pendule sonne.

Si le soir te fait mienne et si l'ombre t'attache, Que la prison soit douce et les barreaux légers !

Tes bras nus, affolés, tendus vers des corbeilles S'empliront. Je ne suis qu'un bonheur qui te veille.

Ce cloître à ton amour ne veut que t'infliger Le désir de me joindre, et pour que tu le saches

Je veux te réciter mon cœur qui se fait lent ;

En tardant, près de toi, je mets comme une route

Au devant de l'appel. Et tu m'entends venir Pas à pas, longuement, longuement à mourir !

Je distille la joie de te retarder toute

Alors que je pourrais d'un coup d'âme violent

Te délivrer d'attendre et couronner ta bouche. Ma promesse s'approche : elle est là, tu la sens...

Les grands verrous transis tombent comme des robes Et tu fuis dans ma vie et l'ombre se dérobe

Et le matin des nuits sur notre amour descend.

Pour Élémir Bourges.

Triste et grand, sombre et beau, vêtu d'humilité.

Ainsi qu'un moissonneur entouré de l'été

Tu es seul sur ta plaine au milieu de tes livres.

Couronné de silence, ô combien tu dois vivre

Infiniment penché sur l'arbre de ton cœur !

La vie a l'air indifférente à ton labeur

Qui gronde comme un fleuve et laisse à son passage

Le souvenir ému de sa course sauvage.

J'ai voulu contenir, ô Jamais Arrêté,

Ta solitude immense et ton rêve emporté

Et j'ai tendu mes bras devant ta vaste aurore Pour, te retenant mieux, te mieux aimer encore.

Fort de t'avoir volé, car tu te cachais trop, J'ai couru te porter dans ce pays si beau Où viennent le ?oleil et la jeunesse ardente ! Et j'ai dit, rudement, à ceux qui se lamentent : Regardez celui-là qui est plus grand que vous ! La jeunesse s'est tue et s'est mise à genoux Et j'ai chanté comme un cantique des cantiques, Dans le matin doré, le pardon symbolique.

Maître î le monde est vil, mais nous nous lèverons farouches et vainqueurs et le dominerons. Le jour des exilés, des soumis, des prophètes S'anime à l'orient ; nous sommes les poètes Jeunes et vigoureux qui voulons des sommets Pour ceux qui, trop divins, ne les eurent jamais. Nons sommes les peupliers de la nouvelle Gaule Et nous te porterons, Maître, sur nos épaules Parmi les cris, les fleurs, la joie et les enfants Qui écriront l'histuire et ton nom triomphant !

Le ciel s'appuiera mieux sur de solides dômes, Et nous aurons, enfin, les roi^ de nos royaumes Les rois simples et forts qui furent ignorés ! Nous aurons des rochers, des coups désespérés Pour abattre, en jurant, le laurier des idoles

Et ce sera la paix dans notre rage folle, O Maître, et je serai parmi les bûcherons !

Alors tu pleureras, les mains serrant ton front,

De voir venu le jour qui vint te reconnaître ;

Et tu t'accouderas, pensif, à ta fenêtre

S'ouvrant sur notre orgueuil et sur notre horizon.

Et nous serons ainsi ta dernière saison,

Ton verger, ton été qui n'aura plus d'automne,

Ton soir que tout admire et que rien n'abandonne,

Et nous serons tes fils et tu nous béniras,

Et ton travail fini, tu te reposeras...

Un pas, encore un pas et nous aurons quitté Les usines qui font les yeux tristes aux villes. Montons le blanc chemin entre les houx tranquilles Et pensons à prier au seuil clair de l'été,

Pour que les arbres d'or, nous faisant bon visage, Tendent à nos désirs les fruits de leur saison. L'eau claire d'un lavoir s'égoutte ; le village Attentif et paisible avance ses maisons

Va l'on dirait qu'elles viennent nous reconnaître. Poussons la porte, amie, et ouvrons les fenêtres, Afin que Tair du jour chasse l'odeur fanée Des appartements clos depuis Thiver des mois.

Le paysage erre en la chambre abandonnée, Et l'haleine des buis glisse sur les vieux bois. Descendons au jardin ; portons sur les terrasses L'appel de la paresse aux sources de midi ; Couchons-nous dans l'osier, presque à la même place Pour que j'entende mieux ce que mon rêve dit. J'écoute... il est léger, il a la voix des feuilles, Il est amour, il est offrande et je le cueille

Avec mon cœur violent étendu sous le ciel. Et tandis qu'aux raisins d'une nouvelle treille J'ouvre la coupe d'or, vous êtes une abeille Qui jetez sur ma vie une ruche de miel.

J'ai dans le cœur de la musique et de l'absence,

A tous les deux par deux qui marchent en silence,

Si parallèlement qu'ils ne s'atteindront pas

Je ressemble, et j'en suis plus triste à chaque pas.

J'ai rêvé d'être seul et je suis le partage.

Ma vie et ma pensée sont les petits villages,

Trop près pour s^ignorer et trop loin pour s'unir,

Qui se regardent, se verront un jour mourir

Sans avoir pu se rencontrer sur une route.

Ces chemins qui s'en vont me séparent ; j'écoute

Les deux voix d'horizon chantant à mes côtés Et je gravis, en ce milieu, mon long été, Miroir de ma jeunesse en combrée et soumise. J'ai posé sur le sol où mes jambes se brisent Mon bâton, mon amour et mon sommeil ardent ! Mais les matins nouveaux pareils à ceux d'avant N'ont pas changé mon pas dans les plaines jumelles Et je marche dans l'en combremcnt de mes ailes !

Plutôt que de distraire et ton songe et mon cœur, Je fermerai la porte et te laisserai seule.

Dans la chambre à côté, je fuirai sans rancœur Et mon travail m'écrasera comme une meule.

Tu te réveilleras quand je serai parti

Et, croyant qu'il n'est que le sommeil pour se joindre,

Tu mettras sur la vie un geste anéanti

Et tu refermeras tes yeux las sans te plaindre.

Le mur qui nous sépare est léger malgré nous ; Ton cher sommeil et mon poème sont deux frères

Qui voyagent chacun dans un pays plus doux, Mais qui portent en eux de semblables prières.

Etre si loin toujours et tant se retrouver !

L'exil est un mensonge et c'est bonheur qu'on l'ose,

Puisque dans le jardin du temps il faut lever, Ses bras contre la haie pour dérober les roses.

XYI

Ni le thé d'or qui fume et ni le tabac blond

Et ni la tiède odeur des vieux meubles le long

Des murs lourds de portraits, d'étoffes et d'images

Et ni la glace ancienne et si morte aux visages,

Ne furent le plus cher accueil que je reçus.

J'ai souvenir non des poètes aperçus,

Non de Schumann et de sa musique trop belle,

Mais plus de l'ombre ardente et de mon cœur fidèle

Rôdant en l'atelier sous les lampes en fleur.

O douce après-midi de février, grande sœur

M'apportant le désir de me construire un songe

Peut-être mensonger, mais beau comme un mensonge !

Je peusais au profil des femmes qui, là-bas.

Se noyaient dans un manque de jour et tout bas !

Je les rêvais docilement et une à une

Je les mêlais au clair de mon âme de lune.

Mon exil ne dura qu'éternellement peu

Car, ne se souciant d'un solitaire aveu,

Avec des mouvements lents de robes qui rampent,

Elles venaient, sans bruit, se montrer sous les lampes.

XYII

A Edmond Jaloux.

Je me suis tu

Quand on parlé Khoa et Thu,

Les deux huyen en robes de soie,

Dans la maison des annamites

Pleine de grands Boudhas et de femmes petites.

Leur voix

Faisait comme le vent quand il pousse une feuille.

Je me croyais derrière une fenêtre

Alors que je cueille

Au printemps clair des frissons bleus et des bruits d'ailes

Etque les abeilles entre elles

Font des sonates à la ruche.

Le jour parfumé d'or n'était blanc que d'ivoires

Et la voix des huyen crissait comme la moire,

Le satin noir et la peluche.

Dans ce coin d'Orient, de mandarins-pachas,

Je pensais aussi à des chats

Venant miauler la langueur triste de leur peine

A des chattes qui se promènent

Au clair de lune.

Et c'était doux, parmi la douceur de l'été,

D'être à l'ombre de leur chair brune,

D'entendre leur musique et de boire leur thé.

Maison de thé à r Exposition.

XYIII

Sur l'or tressé des chaises-longues Je couche ma bonne paresse Enveloppée du jour qui baisse Et du soir qui vient à la longue.

Je ne fais rien qu'écouter l'heure, Pleine de vent et de musique, Qui passe l'archet angélique De sa voix sur les pins qui pleurent,

Et c'est doux connme des mains jointes ! Je mets le ciel comme des anses A mon cœur vibrant de silence Enguirlandé de mes joies saintes.

Joie de rester tout aux écoutes Du sommeil des blés et des vignes, Des clochers loins qui sont des signes De croix sur les âmes en route !

Joie de voir s'en aller la vie Et de courir jusqu'à la chambre, Tantôt !... La chaise-longue est d'ambre Sous la lune qui l'a suivie.

Je sens mes peines désarmées, Je me lève pour encore vivre, Car autour de mon grand cœur ivre Il est des choses tant aimées !

Pour ma sœur.

Comme l'on tend ses bras vers l'aube qui se dresse, Tu t'élanças dans le matin de ta jeunesse, Heureuse de quitter cette robe d'enfant Qui te laissait petite et que je crus longtemps Etre la seule amie que je devais connaître. Maintenant tu t'en vas, en n'osant plus permettre De deviner ton coeur qui lui-même a grandi. Oii sont les songes blancs des premiers paradis Enveloppés d'espoir à l'odeur de chapelle? Oii sont les pas silencieux des sœurs fidèles Dont les mains dégantées t'amenaient au parloir?

Aujourd'hui, tendrement, c'est toi qui vient me voir Car plus libre et moins mien ton âge me remplace ! Tu me trouves debout devant l'heure qui passe. Pourquoi l'aîné te dira-t-il qu'il a vieilli Quand la jeunesse est le soleil qui l'éblouit ? Je suis pourtant blessé, jaloux de toi si belle Qui semble me pousser dans le temps qui m'appelle O comme tu me fais âprement souvenir Qu'avant vu ton berceau, tu me verras mourir ! Ne dis pas non, ne dis pas non... Je sais la vie... Et je t'aime, ma sœur, autant que je t'envie.

Pour Stuart Merrill.

Je vous écris ce soir d'octobre, avant dîner,

Devant le clair repos des champs abandonnés,

Sur la terrasse du dimanche et des platanes

Où brille le vieux puits, auréolé de fanes.

J'ai reçu votre livre et je l'ai près de moi

Ainsi qu'un visiteur dont m'enchante la voix.

Le soleil va mourir et les pins ont encore

Des rayons accrochés à leurs branches sonores.

il me semble, Merrill, que le ciel est pour vous

Tant il est apaisé, mystérieux et doux.

Si vous sa\iez combien la campagne est humaine,

Comme elle reconnaît l'ami qui s'y promène,

Comme elle est amoureuse au poète qui vient !

Je \ous écris avec mon cœur qui me soutient,

Oppressé de douceur, de plainte et de musique;

Je ne suis pas un état d'âme qu'on explique

Et ne sais le pourquoi qui pourra formuler

Ma peine et mon bonheur tendrement enroulés

Autour des mots et des pensées de votre livre ;

Mais je comprends, Merrill, que les vers fassent vivre

Et qu'on puisse mourir de les avoir trop lus !

Si vous étiez celui par qui je ne suis plus

Quelque jour dont j'entends s'avancer le jeune âge ?

Je vous écris ce soir tandis que le visage

De la nuit s'est penché déjà sur mon cahier

Et l'ombre vous trahit sans que vous le sachiez...

Au Roi Alphonse XIII d'Espagne.

Pitié ! pitié ! Vas-tu, du sang des libertés, Eclabousser et ta jeunesse et ta couronne, Et marcher, de tes pas que la gloire environne, Dans l'air d'un jugement qu'il n'a point mérité ?

Pitié, pitié pour lui ! Le ciel de ton Espagne Est comme un lys d'airain que tu ne peux tacher, Car le cœur angoissé des peuples s'est couché Contre le sombre écho qui passe tes montagnes.

Le blé mûrirait rouge en la terre du blé ! La Méditerranée aurait d'ardentes vagues ! Tes filles, à leur doigt, ne porteraient en bague Que d'étranges rubis dans leur anneau scellés 1

Vas-tu faire affluer la grande nuit d'orage Où l'aigle, de son vol battant l'Escurial, Déchirera ton front sur le tombeau royal ? Vas-tu faire couler la haine davantage ?

Pitié ! Pitié ! Déjà, comme un chêne abattu, L'Apôtre est dépouillé parmi la forteresse. Et tandis qu'il s'en va. le monde et ma détresse Contemplent, à genoux, tout un espace nu.

Alphonse Treize, ô Roi, sois le roi de sa vie ! . Garde l'hermine blanche au creux de ton manteau Où viennent se blottir, purs, frémissants et l)eaux, La Reine et les Infants et l'Espagne attendrie.

Pitié ! pitié ! pose tes mains sur les verrous ; Fais tomber les fusils qui brillent aux épaules ; Que l'olivier de paix soit greffé sur le saule Et que les plaines d'or soient vierges devant nous !

Tu le verras alors, innocent et superbe, Au bord de tes regards s'agenouiller trois fois ; Et tu verras aussi — les rapprochant de toi — Son cœur et ta bonté liés comme une gerbe.

Pitié, pour les matins qu'il ne reverrait pas ! Pitié pour le soleil et pitié pour toi-même, O Roi ! Que les rayons nimbant ton diadème N'éteignent leurs clartés en descendant trop bas!

Et pitié pour nos sœurs mutilées et désertes 1 Pitié, pitié pour tout, Alphonse Treize et Roi ! Devant nos yeux se dresse un horizon en croix^ Que la nuit soit fermée et les portes ouvertes.

Un vaste cri de joie épuisera le cri De douleur, que jeta la terre fraternelle, Et le bonheur encor écartera ses ailes, Oiseau majestueux que tuauras nourri.

Que seraient tes sommeils s'ils se couchaient dans l'ombre ?

Que seraient nos espoirs s'ils n'étaient entendus ?

Que serait notre cœur s'il était abattu ?

Que serait ton orgueil si ton Espagne sombre ?

— QO —

O Roi, fais ton ciel pur et fais divin ton front! Chasse, de tes sommets, le crime et les nuages, Que l'histoire soit noble et splendide la page Où brilleront les pleurs de ceux qui la liront.

12 Octobre içog.

Les Poèmes de la Route

PEOYENOE

A Alfred Lombard,

Chaude comme un été dans l'été de ses fleurs, Ceinte de pins courbés et d'oliviers qui montent, Sept fois nue au soleil qui l'épuisé et l'affronte, Pieuse des cités détruites sur son cœur,

La Provence, qui tient entre ses bras le Rhône Et partage son corps entre l'aube et la mer, A des gestes si beaux et des parfums si clairs Qu'elle semble donner l'abondance en aumône.

Ses fruits sont des matins qui mûrissent trop tôt, Ses plaines ont l'ardeur des filles que Septembre Ramène vers les mas quand les vignes se cambrent. L'argile et la moisson saignent de ses coteaux.

Ses routes, unissant le repos des villages, Sont de longs mois de Mai parmi des peupliers blancs, Et le pas des rouliers qui résonne à ses flancs Guide le pas des roues qui creuse davantage.

Ni le bouclier de Rome et ni le lys d'Anjou N'ont emporté son cœur ni dévasté sa gloire Car le soleil tourne la page à son histoire. La Provence a couché la terre sur la joue

De la Grèce sa sœur qui porte des amphores Dans le lit plein de blé qui passe les pays. Sa tendresse est dorée et son ciel ébloui. Son sommeil a l'aspect des silences sonores

Que les étoiles créent aux appels de la nuit. Navire débordant, Cérès est à la proue ; L'horizon lumineux l'encercle de sa roue Et son jardin est une coupe d'or qui luit.

Provence, rose ardente au bouquet de la France, Couronne, avec l'éclat d'Aix et d'Arle en fleuron, Emus des chères mains de ceux qui s'en iront Tes enfants recevront l'héritage ! Provence,

Une immortalité palpite dans tes yeux,

Les chariots ne pourront épuiser tes vendanges

Et tes ports bleus restent ouverts comme des granges

Près des hommes jaloux et beaux c^mme des dieux.

EOUTE EN PROVENCE

Tissée avec la pioche et les bras nus des hommes, Sur le métier ardent des pays qui sont comme Les ruches de soleil creusant l'ombre des pins, Jamais lasse et toujours éternelle aux matins, Familier fleuve blanc qui roule des charrettes, La route, infiniment s'allonge et sous les crêtes A l'air en des moments de s'arrêter un peu. Contournant le repos des cimetières bleus Penchés sur le grand coeur étendu des montagnes Elle reprend et l'on dirait, sur la campagne,

Un pas de voyageur tranquille et reconnu. Des amandiers ploient leur douceur sur son corps nu C'est le cortège frais des arbres qui l'emmènent De village en village où les maisons s'enchaînent Pareilles à des soeurs qui ne se quittent plus. Parfois, quand la journée est chaude et qu'il a plu, Elle est un linge encore humide qu'on écrase. A la nuit, sur sa robe à traîne qui s'évase, Viennent les chemineaux, dont les yeux égarés, Les lourds souliers à clous et les bâtons ferrés, Amoureusement fous, crucifient son visage. La route ira si loin qu elle n'aura plus d'âge Lorsqu'elle aura monté la courbe des pays Reposés dans la vigne et toujours éblouis!

LA SOUEOE A DEUX

Je retourne d'aimer. J'ai sur mon cœur le? traces

Des gouttes de parfums que l'on a répandus !

Je ploie avec douceur sous un poids qui s'efface

Et je crois que c'est Mai, de ses deux bras tendus,

Qui vient me recevoir au couchant de la route.

Je ne lui dirai pas que la Source était nue.

Que, prête, elle attendait et qu'au soir je l'ai lou.e

Epousée. O cela je ne le dirai pas

Car Mai, comme un jaloux, à l'aube revenue,

M'abîmerait la bouche et me tordrait les pas!

'QnWersitas' BIBLIOTHECA j

J'ai trompé le Printemps qui m'ouvre sa maison!

Je m'aime d'avoir su, pareil à la saison

Claire d'oeillets teintés et de roses ardentes,

Faire venir à moi le cœur de l'eau courante !

Mai s'est assis dans l'ombre et garde dans ses yeux

La paix tranquillement montante de son âme:

Je sens qu'il va parler de la Source, je veux

Ne pas savoir comment demain il la verra,

A l'heure d'or liquide où descendent les femmes,

L'amphore sur la tête et les enfants aux bras ;

Et je tourne le cœur et suis le pas des lampes

Qui mènent leurs rayons vers la Maîtresse à deux ;

Mai n'ose plus penser qu'un jour le rend plus vieux,

Que 1 éternité bleue va le marquer aux tempes,

Que je vais rester seul à vivre mon Été

Avec la nudité rieuse de la Source,

Que. tandis qu'il prépare une dernière course,

J'attelle les chevaux qui doivent l'emporter !

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