JEUNES FILLES A LA CAMPAGNE
Ni le soleil les blesse et ni l'ombre les chasse,
Elles tiennent, le jour et la nuit, cette place
Qui est bien à la vie et que l'on croit au cœur ;
Elles sont de toute heure et de tous les bonheurs •
On ne pourrait les imaginer infidèles
A la joie innocente et qui leur fait des ailes.
Le matin les anime et le soir les attend;
Leur grâce qui mûrit trouve au seuil du printemps
Le baiser de l'allée et l'étreinte légère
De la main d'un ami dans leur main d'écolière.
Elles ont mille amours et mille fiancés,
Leur livre de prières est le jardin pressé
Des roses de France que Ton cueillit pour elles ;
Chaque page à sa fleur et chacune est fidèle
A se faner sans altérer le souvenir
De ce qu'elle rappelle et que Ton doit chérir.
Leurs pensées puisent Teau des fontaines limpides
Pour en faire un lac bleu dans leur tête un peu vide ;
Elles sont romantique, assez pour décortr
Le chagrin sans motif qui les fera pleurer
Lorsqu'elles rentreront, tardives, dans la chambre
Aux odeurs de raisins que ramène Septembre.
Contre la lampe basse elles ont lu « René »
Et s'en confesseront le samedi sonné.
Car elles communient aux aubes du dimanche.
Voici le char-à-bancs plein de leurs robes blanches
Les menant de l'église au portail entr'ouvert
Sur la route qui passe et qui va de travers.
La campagne est luisante et les pommiers s'affaissent
Sous le poids indolent des pommes qui se pressent.
La vieillesse de l'arbre est sa maturité.
Les jeunes filles ont, sur les branches, jeté
Leurs bras nus et les fruits leur couronnent la bouche.
Les buis, vers la maison, sou.^ les tilleuls se couchent ;
Les épagneuls joyeux ont salué de bonds
Leurs maîtresses venant avec leurs cheveux blonds Dans le vent, la lumière et midi qui les couvrent ; On dirait les Monet qui ne sont pas au Louvre !
La table de noyer que l'on dresse avec soin
Sous le mûrier, qui fait une voûte en un coin,
Semble attendre en riant la guirlande prochaine
Des fleurs qu'elles mettront entre les porcelaines.
Elles cueillent la faim parmi les pains dorés.
Le paysage heureux paraît évaporé
Qui tend l'horizon clair à leur âme d'abeille.
On sort, comme d'un nid, les pêches des corbeilles...
Fleurs et fleurs ! fruits et fruits ! Et la terre et le ciel
Sont une ruche en feu délirante de miel !
Tantôt elles iront par les serres, languides,
Rejoindre au cœur des pins à la résine fluide
Les hamacs onduleux dont les mouvements clairs
Rappellent les départs en rappelant la mer.
Elles s'étendront là et leurs formes, peu lourdes,
Feront faire aux hamacs une petite courbe.
Puis elles étreindront le sommeil dans leurs bras.
Puis elles rêveront, puis je viendrai ; mon pas
Ne troublera, léger, la maison de leur songe ;
Je les regarderai ; les branches, où s'allongent
La paresse du ciel et des après-midi,
Sauront ce que je pense et que je n'ai pas dit.
Je les regarderai ; mes doigts ouvrant un livre,
J'aurai l'air d'être moins attentif à mieux suivre Leur visage au repos embrassé par le vent, Et tandis que leur jeune cœur, se soulevant, Fera battre la guimpe au rythme qui l'oppresse, V iendront de blancs chevaux emporter ma jeunesse 1