‹ L'ArétinChapitre 11 sur 89 · LE COURTISAN · texte numérisé non relu

LE COURTISAN

Nanna. — Certain messire, un de ces signors qui vivent à l'office et meurent sur la paille, un crache-dansle-coin, un porte-la-toque-sur-1'oreille, un tortille-duderrière, un va-se-dandinant, le plus fin et le plus joli muguet qui relevât jamais le coin d'une portière, portât les plats ou vidât le pot de chambre, son poignard orné

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d'un gland, ses vêtements bien lustrés sur le corps, frétillant cajoleur et chenapan dans ses moindres gestes, bourdonna si bien aux oreilles d'une pauvre malheureuse, qu'elle secuisittout à faità la fumée de ses vantardises. Il la lanterna quatre mois, à lui donner quelques chétifs cadeaux, comme dirait de petites bagues, des pantoufles de satin et de velours usé, des gants à l'œillet, des écharpes, des coiffes et, une fois sur dix, une paire de poulets maigres, un chapelet de grives, un baril de corso et autres présents de galants sans le sou. Tu peux compter qu'il y dépensa une vingtaine d'écus, en tout temps, pour la maniera son plaisir. Elle, qui était entretenue à l'égal de n'importe quelle autre, ne se souciant plus de rien, si ce n'est delà grâce de ce pouilleux, se laissa échapper des mains autant d'amants qu'elle en avait et, toute au courtisan, se rengorgeait quand elle le voyait trancher du grand seigneur.

Pippa. — A quel propos tranchait-il du grand seigneur?

Nanna. — A propos de son cardinal, dont la Révérendissime Seigneurie l'embrassait par le cou deux fois par jour, ne mangeait rien sans le partager avec lui et lui découvrait tous ses secrets ; quand il avait disserté à tort et à travers de rentes, provisions, expectatives, montré des airs d'Espagne, de France et d' Allemagne, il se mettait à chantonner d'une voix de cloche fêlée :

Ses cheveux d'or étaient épars au vent... et:

Si mince est le fil : oh 1...

Il avait toujours la poche de son pourpoint pleine et archipleine de madrigaux, de la main même des poètes dont il récitait les noms de la même façon que les curés de campagne récitent les fêtes. Le calendrier ne les

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connaît pas si bien que je les connaissais moi-mêmo autrefois ; je me les étais mis dans la tête à l'occasion de certaine comédie,... suffit; et ils me furent très utiles, suffit, et je fis croire à quelqu'un que j'étais une poétesse, suffit.

Pippa. — Apprenez-les-moi donc, pour que s'ilm'arrive d'avoir à faire ce que vous faisiez, je puisse m'en tirer.

Nanna. — Les noms, tu pourras avoir affaire avec eux, mais avec les poètes en personne, non.

Pippa. — Pourquoi avec les noms, et pourquoi pas avec les personnes ?

Nanna.— Parce que leurs écus ont la croix de bois et qu'ils vous payent de Gloria Palri ; qu'ils sont (je leur en demande pardon) une nichée de fous en cage. Comme .je te le disais hier, ouvre-leur, choie-les, colloque les à table à la meilleure place, mais ne leur donne pas de nanan, si tu ne veux avoir pas à t'en repentir. Pour retourner à mon courtisan parfumé, sans sou ni maille, tout en brouillard, le voici qui vient un soir se heurtera la porte de sa signora ; une fois entré, il décoche un Te Deum laudamus d'une grâce exquise et, grimpant l'escalier avec la hâte de celui qui apporte une bonne n avelle, baise la signora venue à sa rencontre, et après le baiser s'écrie : — « Le diable enfin a voulu que je sorte de la misère, en dépit des cours et des balivernes dont elles leurrent ceux qui servent les révérends cuistres. » La bonne niaise se troubla toute à ces mots, et comme elle croyait bien avoir placé à usure tous les plaisirs qu'elle lui avait donnés : — « Que t'est-il arrivé de bon ? » lui demanda-t-elle avec une hardiesse inaccoutumée. — « Mon oncle est mort, ce gros richard qui n'a ni garçons ni filles, ni d'autres neveux que moi. — Ah ! ali ! fit-elle; Votre Seigneure veut parler de ce vieil avare dont elle m'aentretenuc maintes fois? — C'est ceia môme, » répondit il. En fille madrée, elle se mit à lui

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lâcher du monseigneur par la figure, aussitôt qu'elle eut entendu parler de l'héritage, et il se risqua à lui donner du tu ; cet artifice était suffisant, pensait-il, pour qu'elle crût à sa nouvelle grandeur.

Pinpa. — Voyez les petits scélérats 1

Nanna. — La chose alla droit au but où visait le courtisan, et il entortilla la pauvrette de telle sorte qu'il la fit monter par-dessus les cimes des arbres. Voici les hâbleries qu'il lui débita : — « Ma chère maîtresse, je n'ai jamais pu jusqu'ici vous montrer réellement l'amour que je vous porte ; je dépensais toute mon âme au service de Monseigneur, attendant que ma récompense vînt de lui. Maintenant, Dieu a voulu, en ramenant à lui le frère de mon père, me faire connaître qu'il est, j'allais dire aussi miséricordieux que sont ingrats ces gredins de patrons. Ce que je puis t'affirmer, c'est que j'hérite de cinquante mille ducats, tant en maisons qu'en terres et en écus sonnants, et que je n'ai ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs ; en vertu de quoi je te choisis pour ma légitime épouse, et parce que je veux aussi prendre mon plaisir. » Gela dit, ce véritablement digne valet d'un prêtre la baisa, et s'ôtant une bague du doigt, la passa au doigt de la signora. Tu penses si cette histoire la rendit contente et la fit rougir d'aise ; si, en le serrant entre ses bras, elle put retenir ses larmes ! Elle voulait le remercier et ne pouvait ; là-dessus, l'enjôleur déplie la lettre d'avis, écrite de son encre, à sa façon, prend un siège et dit: — « Voici ce que chante la lettre » ; il la lui lut tout entière.

Pippa. — Jusqu'à Y Alléluia, il lui récita l'alphabet.

Nanna. — La signora, après l'avoir attiré sur elle une petite fois, le congédia, pour qu'il pût aller mettre ordre à leur départ qu'ils devaient effectuer ensemble, comme elle se l'était fourré dans la tête, et il n'eut pas plus tôt franchi le seuil de la porte qu'elle ouvrit une

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cassette où, tant en joyaux qu'en écus, colliers et plateaux d'argent, elle avait pour plus de trente centaines d'écus; ses robes et autres affaires en valaient plus de douze cents. Comme elle achevait de ranger tout, le voici de retour ; elle court à lui : — a Mon cher époux », ditelle, « voilà toutes mes pauvres richesses ; je ne vous les offre pas comme ma dot, mais en signed'amoureuse affection. » L'affreux traître prit les objets de valeur, les remit où ils étaient auparavant, et ferma de sa moin la cassette. La folle à lier, ne sachant comment entrer encore plus avant dans les bonnes grâces, voulut qu il gardât la clef, envoya chercher des juifs et fit de l'or de tout ce qu'elle possédait en robes et autres parures ; avec l'argent de la vente, il s'habilla en paladin, acheta au Gampo di Fiore deux haquenées de voyage, et, sans un mot de plus, emmena la pauvrette après l'avoir fait habiller en homme. Il ne voulut rien emporter, si ce n'est les bijoux et autres objets précieux de la cassette, et se dirigea avec elle du côté de Naples.

Pippa. — Bon endroit pour les filous !

Nanna. — Deux ou trois gîtes de suite, il la traita en marquise ; la nuit, il la tenait entre ses bras avec les plus grandes protestations du monde. A la fin, il voulut abréger l'histoire, et, après lui avoir mis dans son vin je ne sais quelle drogue soporifique apportée par lui de Rome, au beau moment où elle ronflait de son mieux il la planta là, courtisanesquement, dans lelit de l'aubergiste, lui enlevantjusqu'àsahaquenée,sur laquelle il fit monter un jeune gars qui se rencontra là juste comme il sortait de l'hôtellerie; puis il se mit à courir la poste d'un tel tiot que l'on ne sut jamais où il était allé.

Pippa. — Que fit la malheureuse, à son réveil ?

Nanna. — Elle mil sens dessus dessous tout le village, courut à l'écurie, prit la longe de sa monture et se pendit au râtelier de la mangeoire ; on prétend que l'hôte, pour hériter ses vêtements, la regarda faire.

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Pippa. — Celle qui est sotte, tant pis pour elle I

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