‹ L'ArétinChapitre 12 sur 89 · LE PUTASSIER · texte numérisé non relu

LE PUTASSIER

Nanna. — 3e teparlaisd'un decestruffeurs de femmes, qui se prélassait à la maison comme un grand seig*neur, mangeait à la française, buvait à l'allemande, et, sur une petite crédence, faisait parade d'un plateau et d'un gobelet d'aigent fort beau et de grande taille ; plateau et gobelet étaient disposés au milieu de quatre grandes coupes également d'argent, de deux compotiers et de trois salières. Cet homme-là serait mort si chaque semaine il n'avait pas changé de putain, et il avait imaginé pour besogner sans bourse délier la plus nouvelle piperie, la plus jolie niche à laquelle ait jamais songé vaur'eu digne de la potence et delà corde qui vive à cette heure. Le chenapan sur cet article (car pour tout le reste c'était un honnête homme) possédait une jupe de satin cramoisi, sans le corsagej et chaque fois qu'il emmenait une sigr.ora coucher chez lui, vers la fin du souper, il se mettait à dire : — « Votre Seigneurie a sans doute entendu parler du vilain tour que m'a joué une telle ; par le corps ! par le sang ! on ne se comporte pas ainsi, et elle mériterait autre chose que des injures ! » Il n'y avait pas un mot de vrai dans ce qu'il disait. La bonne signora, donnant raison au hâbleur, s'efforçait tout à fait de lui faire croire qu'elle n'était pas une de ces espèces et lui jurait de n'avoir rien promis sans tenir. Le galant homme lui prenait la main et s'écriait : — « Ne jurez pas, je vous crois ; je sais que vous êtes une femme comme on n'en trouve plus. » Bref, il finissait par appeler un sien valet qui était, je n'ai pas besoin de le dire, ma chère enfant, bien au courant de la chose, et lui faisait retirer de l'armoire la susdite jupe.

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Levé de table, il l'essayait à la signora et lui donnait à entendre que, de toute façon, il voulait lui en faire présent. La jupe, pour n'avoir pas de corsage, était comme peinte sur le corps de toutes celles qui l'essayaient, et alla donc à la putain dont je te parle. Le du peur de femmes appelle orgueilleusement son valet et lui crie : t Cours chez mon tailleur et dis-lui d'apporter de quoi prendre mesure à la signora; qu'il vienne tout de suite, tout de suite, car je suis las de ces tout à l'heure, tout à l'heure. » Le drôle vole, plutôt qu'il ne court, et en moins de temps qu'on n'essuie un buffet revient avec le marchand, qui était dans la confidence de la bonne histoire à la jupe. Il monte l'escalier, essoufflé comme un homme qui a couru, et dit en ôtant son bonnet : — « Que commande Votre Seigneurie ? »

Pippa. — Voyez la farce !

Naaixa. — « Je veux, » lui dit-il, « que tu trouves assez de satin cramoisi pour en faire un corsag-e à cette jupe (il lui montrait la robe qui était encore sur le dos de la pauvrette). Le tailleur mâchonne un : — « Ce sera difficile de trouver du satin de cette qualité-là, mais je veux pour vous être agréable et je crois pouvoir si bien m'arranger que nous aurons le reste de celui-là même qui sert à faire les chaussures de monseigneur; il se les a fait confectionnerez pénitencede ses péchés ; et quand même je ne pourrais pas l'avoir, je me procurerais les rognures des chapeaux des cardinaux promus aux prochains Quatre- Temps. » — « Maître, je vous serai bien obligé si vous le faites, » déclare en minaudant la dame à la jupe verte, couleur d'espérance. Le marchand en prend congé avec un : « N'en doutez pas », feint de porter la robe à sa boutique, s'en va, et elle reste à gorger des fruits de son jardin le gros scélérat, qui la retient près de lui tant qu'il veut avec l'appât du — « Ce soir vous l'aurez, sinon demain sans faute »; puis il prend les devants et, s'emporlant contre elle sans la moindre

raison, fait semblant de se mettre en fureur : — « Allons vite, » dit-il à son valet, « remmène-la chez elle ; est-ce ainsi qu'on me traite, hein ? » Il s'enferme dans sa chambre, l'autre peut crier à son aise et jacasser des excuses, point d'audience.

Pippa. — Mon seau n'a pas encore tiré de cette eaulà.

Nanna. — Descends-le profondément dans le puits et tu le rempliras de science. II faisait ainsi essayer la jupe et venir !e susdit tailleur pour toutes les putains amenées par lui dans sa maison, et après en avoir joui de toutes façons, bouilli et, rôti, il feignait de se fâcher tout rouge et les mettait à la porte sans rien leur donner; il croyait avoir assez fait en les payant de l'espoir d'avoir ia robe, qu'il promettait à chacune et ne donnait à personne.

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