‹ L'ArétinChapitre 19 sur 89 · LES RA010NAM1NT! 1JQ · texte numérisé non relu

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gain de ma victoire et de mon propre royaume par-dessus le marché. »

Pippa. — Comment il se peut faire qu'ils se soient ainsi ensorcelés l'un et l'autre, ce serait merveilleux de l'entendre de leurs bouches.

Nanna. — Tu peux penser si, endoctrinée, conseillé© et poussée par l'amour, elle articula, refusa, concéda tout ce que lui suggéra d'articuler, de refuser et de concéder l'amour; on doit croire qu'elle ne semblait pas être une fillette inexpérimentée et craintive, mais une femme avisée et hardie, qu'elle usait de paroles propres à attendrir tout noble cœur, qu'elle y mêlait de ces larmes, de ces soupirs entrecoupés de sanglots, de ces tristesses câlines par le moyen desquelles on obtient ce que l'on désire. On doit croire aussi que le galant, si doucereux au dehors, si cruel au dedans, pour qui la vie de laquelle était sa mort à lui, sut emmieller son langage et, par des serments et de grandes promesses, la décider à lui ouvrir ces portes qu'enfin lui ouvrit l'écervelée. La première chose que fit le traître, ce fut de s'emparer du vieux et de la vieille dont elle avait reçu le jour et de leur couper la tête à l'un et à l'autre en sa présence.

Pippa. — Et elle n'en mourut point ?

Nanna. — On ne meurt pas de douleur.

Pippa. — Ave Maria !

Nanna. — Eux tués, il mit le feu aux maisons, aux églises, aux palais, aux boutiques, laissa brûler une moitié du peuple et passa l'autre moitié au fil de l'épée, sans faire de différence entre les petits et les grands, entr© les mâles et les femelles.

Pippa. — Et elle ne se pendit point ?

Nanna. — Ne t'ai-je pas dit que l'amour l'avait aveuglée et mise toute hors d'elle-même? Comme une folle, elle délirait, elle se lamentait, et chaque fois qu'elle tournait les yeux vers celui qui était plutôt son bour-

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reau que son mari, elle le contemplait ni plus ni moins que si elle lui avait eu quelque obligation.

Pippa. — C'était de la folie et non de l'amour.

Nanna. — Dieu garde Les chiens, Pippa, Dieu préserve les Maures d'un tourment pareil! Ah \ oui l'amour est uoe cruelle histoire, et crois-eu une qui l'a éprouvé ; crois-m'en, Pippa, l'amour, ah!... Pour moi, je préférerais mourir que d'endurer un mois la torture d'un homme qui n'a plus aucune espérance de ravoir la femme qu'il adore ; j'aimerais mieux la fièvre. Se trouver sans un sou, ce n'est rien; avoir des ennemis, bagatelle; le vrai supplice, c'est celui d'un homme qui aime, et qui ne dort, ni ne boit, ni ne mange, qui ne peut rester ni debout, ni assis ; l'imagination toujours obsédée par elle, ils'épuise à y penser, mais ses idées ne peuvent pourtant pas s'assouvir en idée.

Pippa.. — Tout le monde aime cependant.

Nanna. — C'est vrai; mais tous y gagnent ce visage pâle qu'à force de faire la putain finit par avoir le troupeau, le bataillon, l'ionombrahlequantité des filles folles, car sur cent putains quatre-viog-dix-neuf n'existent qu'en perspective, comme disait te Romanello. Le putanisme,dans son ensemble, est tout semblable aune boutique d'épicerie tombée secrètement en faillite : elle a toutes ses petites boîtes bien en ordre, ses pots rangés à la file, avec des étiquettes où on lit : dragées, anist amandes confites, noix pralinées, poivre en grains, safran, pignons; mais ouvre celle-ci ou celle-là, il n'y a rien du tout dedans. De même les chaînettes d'or, les éventails, les bagues, les jolies robes, les coiffes les plus huppées sont les étiquettes des pots et des boîtes vides dont je te parle. Ainsi, pour un amoureux qui a lieu de se féliciter de son amour, il y on a mille qui en tombent dans le désespoir.

Pippa. — Revenez-en donc à votre histoire, si vous ne voulez pas qu'on dise que votre fil est emmêlé.

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Nanna. —On ne le dira jamais, parce que les femmes sont des femmes, et que quand elles vont contre leur naturel, elles peuvent toujours répondre à qui les en reprend : « Vous ne savez pas ce que vous dites. » Or donc, la pauvre enfant ainsi trahie reste avec celui qui a-, saccagé son pays, tué son père et sa mère, et s'en va avec lui. Mais voici venir le moment où, étant grosse de lui, elle est sur le point d'accoucher. Le scélérat l'apprend et commande qu'elle soit jetée toute nue sur un buisson d'épines, pour que les pointes la déchirent, elle et son fruit. Hélas! elle montrait tant de courage qu'elle se déshabilla, d'elle-même en disant: — w Ingrat! est-ce la récompense de mon amour? Te semble-t-il qu'une reine mérite un pareil sort ? Où jamais a-t-on ouï dire qu'un père assassinât son enfant avant qu'il eût commis aucun crime, avant même qu'il fût né ?

. Pippa. — Miséricorde !

Nanna. — Comme elle prononçait ces paroles, les épines en furent attendries et s'écartèrent, de sorte que les herbes vertes et fraîches qui poussaient sous le buisson la reçurent dans leur lit ; elle y mit au monde un poupon qui avait la ressemblance de celui qui le lui avait fait. Là-dessus, voici accourir un valet à face de démon qui prend la petite créature par le bras et dit : — « Le roi veut que je la tue, pour en finir en môme temps avec sa haine, avec ta vie et avec ta sale race. » Ce disant, d'un coup de couteau, qu'il me semble sentir dans le cœur, il perça ce corps à peine formé, et la petite âme, qui vit le ciel avant d'apercevoir le soleil, eut le fil de sa vie coupé juste quand il y était fait le premier nœud. Mais une telle mort est plus douce que l'existence ; mourir avant de savoir ce que c'est que la vie, c'est goûter la béatitude des saints.

Pippa. — Je vous crois, mais qui pourrait souffrir une pareille cruauté ?

Nanna. — Cela fait, on la revêtit, et comme elle allait

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se nojer dans ses larmes, voici qu'on lui apporte dans un bassin d'or lo lacet le poison et le poignard. Quand l'infortunée entendit qu'on lui disait : « Choisis l'un de ces moyens qui par trois routes ditTérentes te tireront d'embarrasle corps et l'âme », sans s'effrayer ni s'émouvoir, elle prit la corde, le poison et le couteau, et s'efforça de s'ôter la vie des trois façons tout ensemble ; n'y pouvant réussir, elle s'en prit au Ciel de ce qu'il ne consentait pas à ce qu'elle pût en même temps se pendre, s'empoisonner et se poignarder.

Pippa. — 0 mon Dieu !

Nanna. — Elle se noua la corde autour du cou, l'attacha quelque part et se lança dans l'espace ; la corde se rompit et elle ne put mourir; elle but l'arsenic et n'en éprouva aucun mal, parce qu'étant encore enfant son père l'avait prémunie contre les poisons; elle s'empara du poignard, leva le bras pour se percer le cœur et, au moment où elle allait enfoncer la pointe, l'Amour se glissa entre le fer et son corsage, et lui montra le portrait de sa fausse idole, qu'elle s'était brodé sur le sein en soie de toutes couleurs ; le couteau lui tomba des mains, car elle eut plus d'égards pour son image peinte qu'il n'en avait, lui, pour sa personne vivante.

Pippa. — Jamais plus on n'a entendu parler de choses si extraordinaires.

Nanna. — Lui, qui la haïssait plus que la mort, pour être du sang de son ennemi, ne va pas croire qu'il en devint plus pitoyable en apprenant cette marque de sa tendresse. Loin de là, il la Ht précipiter dans la mer, qui était proche : les déesses marines la ramenèreut au rivage, saine et sauve.

Pippa. — Je veux brûler deux chande'les en ! honneur de ces déesses que vous dites.

Nanna. — Quand le serpent la vit sur le rivage, il appela un homme terrible et lui dit : — « Dégaine ton épée et coupe-lui le cou. » L'homme obéit, voici 1 epée

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haute, elle retombe et Notre-Dame arrive au secours do la pauvrette.

Pippa. — Comment ?

Nanna. — En faisant que l'épée ne la toucha que du plat.

Pippa. — Loué soit Dieu !

Nanna. — Ce n'est pas fini. Le cruel fit allumer un grand feu et la fit jeter de force dedans, mais elle ne brûla pas ; dès qu'elle fut pour y tomber, le Ciel, qui en •eut pitié, s'obscurcit tout à coup et versa une telle quantité d'eau que cela aurait pu éteindre non seulement un monceau de copeaux et de branchages, mais les fournaises de l'enfer.

Pippa. — Honnête Ciel, Ciel miséricordieux !

Nanna. — Sitôt que fut éteinte la flamme, qui tâchait de s'élever en l'air avec la fumée, le peuple se mit à crier : — a Eh ! sire, ne persistez pas à vouloir ce qui ne veut pas Celui qui est là-haut. Hélas ! pardonnez à l'innocente qui vous aime trop ; c'est le trop d'amour qu'elle eut pour vous qui a permis de vous venger et d'obtenir la victoire. »

Pippa. — Et il ne fléchissait pas, en entendant do telles prières ?

Nanna. — Est-ce que les porte-mitres sont accessibles aux supplications des honnêtes gens?

Pippa. — Patience!

Nanna. — Ecartée du bûcher éteint par la pluie, en dépit de ceux qui intercédaient pour elle, on la fit entrer dans une cage où était renfermé un lion ; la vérité pourtant, c'est qu'à peine vint-il la flairer, par égard pour sa noblesse et de peur de faire mal à une femme si infortunée.

Pippa. — Dieu lui veuille du bien !

Nanna. — As-tu jamais vu un chien enragé, qui mord jusqu'à ses propres pattes?

Pippa. — Oui j'en ai vu.

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Nanna. — Si ta ea as vu, tu as vu ce diable incarné se ronger les mains de désespoir de ce qu'il no pouvait se rassasier de son trépas. Il l'empoigna par les cheveux et la traîna au fond d'une tour où il la fit demeurer huit jours sans vouloir que personne lui portât à boira et à manger. Mais elle mangea tout de même, à son chien de dépit.

Pippa. — De quelle façon?

Nanna. — Demande-le à son désespoir et à ses larmes qui te diront comment ils lui servirent de pain et de vin. On ouvrit la prison et on la retrouva vivante, dont le malin de renégat s'en alla cogner de la tête par tous les murs. Après qu'il se la fut ainsi abîmée, à son grand dommage, il lia sa femme de sa propre main au tronc d'un arbre et la fit cribler de flèches par ses archers. Oui croirait que le vent, ému de compassion, écartait d'elle tons les coups et, partageant en deux la nuée de flèches, en faisait tomber la moitié d'un côté, la moitié de l'autre?

Pippa. — Gentil venti

X'inna. — Voici maintenant la cruauté suprême. Gonflé de ce poison dont se gonfle quiconque ne peut noyer le feu que la colère lui a allumé dans le sein, il ordonna de la précipiter de la plus haute tour. Elle fut donc prise et menée sur le faîte ; mais lorsqu'elle vit qu'on lui attachait les mains, elle s'écria: — « Lc.s filles de roi doivent-elles donc mourir de la mort des servantes? » La tour touchait presque le ciel avec ses créneaux, et parmi les bourreaux qui devaient la précipiter il ne s'en trouvait pas un seul qui eut le coeur de regarder le peuple ; d'en bas, les yeux écarquillés, il attendait le saut qu'elle devait faire malgré elle, tandis que la malheureuse, digne d'un meilleur sort, frissonnait de tout son corps en plongeant le regard dans si peu que ce fût de la profondeur. Le soleil, qui en ce moment luisait de îout son éclat, se cacha entra les nuages, de peur de la

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voir se fracasser. Pour elle, elle se mit à pleurer et fit de ses yeux uq Tibre et un Arno; mais elle ne pleurait pas de la frayeur d'avoir à se meurtrir et à se briser en tombant; non, elle avait honte de rencontrer l'ombre de sa mère, qui lui disait : — « Ociel! Abîme ! Voilà celle qui me dépouilla de la chair dont je l'avais revêtue. »

Pippa. — Je n'en puis plus d'émotion.

Xanna. — Ne t'émeus pas encore. Lorsqu'elle se sentit soulevée de terre par ces cruelles mains, elle haussa la voix et dit: — « Vous qui restez après moi, excusezmoi auprès de ceux qui vivent actuellement et de ceux qui viendront plus tard ; j'ai été coupable plus que oersonne pour avoir aimé plus que personne... »

LE RENARD DES xMULETIERS

La commère. — Mais où en étions-nous?

La nourrice. — Au renard des muletiers.

La commère. — Ah! ah! l'histoire est bonne. Un vieux renard..., il était tout chenu, tout blanc et plus madré, plus malicieux, plus pervers que celui qui dit à compère le Loup, pendant que le pauvre hère dévalait dans le seau pour le faire sortir du puits: « Le monde est fait en escalier ; l'un monte, l'autre descend. »

La nourrice. — Il vous l'attrapa bien ; que veux-tu de plus?

La commère. — ... Un renard de tous les renards, ayant envie de manger du poisson tout son soûl, s'en alla du côté du lac de Pérouse, avec la plus grande fourberie que jamais fourbe imagina, et après être resté quelque temps à songer sur le bord, la queue immobile, son museau pointu en avant, les oreilles tendues, vit venir à petits pas une troupe de muletiers qui, pendant que les mulets attachés à la file le long d'une corde

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rongeaient une poignée de paille placée dans la muselière qu'ils portaient aux naseaux, bavardaient ensemble de la rareté du gardon, de l'abondance du brochet, faisaient grand éloge de certaine tanche qu'ils avaient ce matin dévorée, avec le chou et la sauce aux noix pilées, et projetaient de donner les derniers sacrements à une grosse anguille, dès qu'ils auraient déchargé leurs bêtes. Le renard les eut à peine aperçus qu'il se mit à rire à sa façon et se coucha en travers du chemin absolument comme s'il était mort; lorsqu'il les vit s'approcher, il retint son souffle, comme le retient un homme qui plonge sous l'eau, et, les jambes étendues, allongées, il ne bougeait ni plus ni moins que s'il eût été trépassé. Les mulets le virent de loin et s'écartèrent, montrant plus de compassion que les muletiers qui, à sa vue, poussant ces oh ! oh ! oh ! que l'on pousse lorsqu'on voit le lièvre s'escarpiner haut d'une toise dans un champ de blé, coururent s'en saisir pour gagner la peau. Mais comme ils l'empoignèrent tous en môme temps et que chacun la voulait pour soi seul, peu s'en fallut qu'ils ne se coupassent en morceaux, criant de leurs voix de muletiers: — « C'est moi qui l'ai vu le premier! — J'ai mis la main dessus avant toi ! » Si l'un des plus anciens n'y avait remédié en prenant un caillou noir et une poignée de cailloux blancs, qu'il jeta dans un chapeau après les avoir bien remués sens dessus dessous, de sorte qu'après que le sort eut décidé en faveur de l'un d'eux, tout le monde se calma, sans aucun doute ils se cognaient joliment.

La nourrice. — Souventes fois, les querelles finissent par des coups d'épée ou des coups de lance.

La commère. — Celui à qui le sort a fait échoir le renard le sentit chaud en le touchant et dit: — « Par Dieu, il vient de mourir à l'instant, et de graisse, autant que je puis comprendre. » Cela dit, il le mit en dessus des paniers d'un de ses mulets et rejoignit la troupe.

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Toute l'agitation était calmée, ils reprirent leur marche, selon leurs mœurs et coutumes, pour la commodité do cette bonnne pièce du renard qui, sans être vu, se retourna tout doucement et, partagé entre la faim qui le poussait et l'envie qui l'obsédait, fit un bon trou dans le poisson des maudits paniers et, après avoir mis à sac tout ce qui restait dans les deux, bondit d'un de ces sauts que les renards savent exécuter pour franchir un fossé, quand ils ont le bouf, baff, biff des chiens à leurs trousses. Un des muletiers s'en aperçut, il cria : — « Holà, le renard I » et courut vite à l'endroit où l'on avait mis le prétendu mort ; il ne le vit plus et, à la confusion de celui qui voulait se battre pour l'avoir, ils faillirent crever de rire comme Morgant.

La nourrice. — Margutte, tu veux dire,

La commère. — Oh ! Morgant !

La nourrice. —Margutte, Margutte.

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