LES SUPERSTITIONS
La nourrice. — Est-ce que tu crois aux augures ?
La commère. — Je crois aux songes, oui ; mais si je pense aux augures, que la peste me vienne ! Il faut pourtant les consulter pour faire que les autres y aient confiance, et jamais je n'aperçois une corneille ou un corbeau sans en donner l'interprétation, selon qu'ils ont ou non la queue tournée du côté du cul. S'il tombe une plume d'un oiseau qui vole, d'un coq qui chante, vite je l'attrape et je la mets à part, donnant à entendre aux nigauds que je sais bien quoi en faire. Si on dépouille un bouc ou une chèvre, je suis là pour en emporter la graisse. Si on enterre quelqu'un, je déchire quelque petit morceau de ses habits. Si on dépend des pendus, je leur enlève des cheveux, des poils de barbe. A
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l'aide de ces bêtises, je plume quelque bon nigaud jjos-, sédé du désir d'avoir, pax le raojen de la magie, toutes les belles qu'il voit. Je t'enseignerai, tu n'as qu'à m'écouter, comment on charme les fèves, comment on les jette en l'air et l'oraison qu'il faut dire et toute la litanie.
Lanourricc. — Tu m as tiré la demande de la bouche.
La commère. — Je fais encore profession de dire la bonne aventure, et avec une autre galanterie que celle des Ziucrari, quand ils vous regardent dans la paume de la main. Quels gredins de pronostics je tire de mes connaissances en physionomie ! Il n'existe pas de mal que je ne guérisse, par paToles ou par ordonnances, et quelqu'un ne m'a pas plutôt dit : ce J'ai telle maladie », que je lui en donne le remède. Sainte Apolline (i) n'a
(i) L'oraison à Sainte Apolline pour guérir les maux de dentsaété" célébrée dans toule la chrétienté. Elle est mentionnée à l'Acte Quatrième de la Ctlestine : Cervantes en a fait mention dous son Don Quichotte, où le bachelier Samson Garrasco la conseillait à la gouvernante du valeureux chevalier. De nos jours, cette patronne de» dentistes est encore invoquée en Espagne, en Italie et moine en France.
Je n'ai pas retrouvé la prier* italienne, mais voici une traduction de l'oraison espagnole :
« A la porte des deux
Apolline était ;
Et la Vierge Marie
Par là passait :
— Dis, Appoline, que fais-tu?
Dors-tu, v«illes-tn?
— Ma Senora, je ne dors ni ne veille. Mais d'une douleur de dents,
Je vais mourant.
— Par l'Etoile de Vénus, Et par le Soleil au Ponant, Par le Très Saint Sacrement Qu'en rr.on ventre j'ai tenu Que ne m'endolorisse plus Ni petite ni grosse deut. >
Voici, enfin, la prière à sainte Apolline, ea fr»nçais, telle qu'on
LES R.VGIONAMKNTI
as autant à'exvolo placés à ses pieds que j'ai été de )is réclamée pour le mal de dents, et si tu as jamais vu i séquelle attendre que le marmiton das moines arrive vec les écueiles de soupe, tu vois d'ici celle qui vient j matin, de bonne heure, Faire la cour à ma porte, /un veut que j'aille parler à une femme que j'ai vue à ei endroit, il y a deux jours ; l'autre veut que j'aille •orter une lettre ; celle-ci me dépèche sa servante pour m épilatoire à se mettre sur la figure ; cette autre vient n personne pour que je lui fasse un sortilège.
LE MÀQUERELLAGE
Lacommèrt. — Je vais t'en dire une autre, grâcek laquelle fut sut le point de s'exaspérer un grand personnage. L'homme dont je te parle s'éprit d'une jolie petite femme pas si fluette pourtant qu'on ne la retrouvât dans le lit,*me gentille mignonne toute esprit, toutegrâce ; avec ses œillades d'un certain genre, ses aimables risettes, ses gestes câlins, ses façons, ses manières, sa démarche, elle ensorcelait le cœur d'un chacun . Le su sdit personnage s'enflamma à première vue et, à force de faire de la dépense avec elle et avec moi, il parvint à h posséder. Je le laissai prendre cinq ou six fois sou pluisir, mais de jour, tantôt de bon matin, tantôt sur le sorr, aujourd'hui à none, demain à vêpres, de sorte que
U trouve dans un Jivret populaire intitulé: le Médecin dus pauvres ou Recueil des prièrrs et oraisons précieuses contre le mal de dents, les coupures, les rhumatismes, ia teijnè, la colique, U* brûlures, les mauvais esprits, tic. (s. I. n. d.}.
« Sainte Apolline assise sut uue pierre de marbre, Notre Seig.vear passant par là lui dit : - Apolline, que fais-tu là? - Je suis ICI pour mon chef, pour mon sang et pour mon mal de dents. — Apolline, retourne-toi : si c'est une goutte de sang, elle tombera, et ri c'est on w, U mourra. »
•4° L'AItÉTIÎf
cette fureur d'amour dont il avait d'abord fait parade pour l'avoir lui passa subitement, et qu'il lui prodiguait des caresses plutôt par beau semblant que par gTanda passion ; ce fut presque pour en rire qu'un jour il la pria de venir coucher avec lui. ce dont elle me fit confidence. Je m'avisai de le faire un peu jeûner, pour qu'il en vînt mieux à nos fins, et je dis à la belle de lui promettre qu'elle se trouverait à six heures dans la maison d'une sienne voisine. Je le fis de la sorte droguer six nuits de suite; la première s'écoule sans trop d'ennuisà la seconde, un tantinet de désir fait son apparition ; à la troisième, le four commence à chauffer et les soupirs se mettent en branle ; à la quatrième, la colère et la jalousie lui font battre la campagne ; à la cinquième la rage et la fureur lui mettent les armes à la main ; à la sixième et dernière tout le mobilier vole en éclats, la patience est à bout, l'intellect déraisonne, la langue va d'estoc et de taille, l'haleine brûle, la cervelle se dérange, il rompt la bride des convenances et se précipite paHa* maison avec menaces, cris, gémissements, larmes, désespoir, puis se plante là, toujours à attendre plus enfiévré de passion que n'avait montré l'être celui qui m'avait faitl'affaireon attendant celle qui ne devait jamais venir. Il se prend àcroire que si ellene vientpas,c'est parce qu'il ne m'a pas donné, il me ledit, assez d'argent, m'en donne, m'en promet d'autre et me caresse, tout en menaçant ; puis trouve moyen de parler à son amoureuse et la voit lui jurer avec larmes que ce n'est pas sa faute, que sa mère la surveille, « La potion que vous m'avez procurée pour la faire dormir », lui dit-elle, « lui a paru bien amère lorsqu'elle y a coûté, ce qui fait qu'elle a conçu un soupçon et qu'elle ne s'endormirait pas pour tout l'or du monde avant de me voir couchée. » Elle lui promit néanmoins de venir, pour sûr et certain, la nuit prochaine ; elle ne vint pas, et c'était à la fois un amusement et une pitié que de voir un homme de ce rang se
LES RAGIONVMKrm l4 >
aettre à la fenêtre cent fois en une minute en demanant : « Quelle heure est-il ? La voici qui vient, elle ne eut tarder, je suis sûr qu'elle viendra, elle me l'a uré sur sa religion. » A chaque chauve souris qui oletait il croyait que c'était elle qui arrivait et attendant ncore un peu, puis un peu plus, lorqu'une heure se fut coulée il se mit à souffler, à se ronger en dedans, à lélirer comme quelqu'un qui entend le Bargello lui dire : : Prends tes dernières dispositions », en même temps ;u'il lui montre le confesseur. L'heure passée depuis ongtemps, il se jette tout habillé sur les draps et, qu'il e mette à plat-ventre, sur le dos, sur les flancs, nulle >art il ne trouve assez de repos pour pouvoir clore les eux ; sa pensée est toujours avec celle qui se moque de ui. Il se lève, se promène par la chambre, retourne à a fenêtre, se recouche et, au moment où il va s'endornir, se réveille, brisé de fatigue ; alors, il s'habille en oupirant, lo jour étant déjà haut. L'heure de manger trrive ; mais l'odeur de la viande lui pue, lui ôte l'apjélit; il essaye de manger une bouchée et il la crache :o!time si c'était du poison ; il évite ses amis : si l'un l'eux chante, il croit qu'on se moque de lui ; si un autre >e met à rire, il s'en fâche ; il ne se peigne plus la barbe, le se lave plus le visage, ne change plus de chemise ; 1 être seul et pendant que ses pensées, son coeur, son ;sprit, son imagination, sa cervelle se perdent dans les rêvasseries, il s'arrête, plus mort que vif, bâtit des jardins en l'air et ne se décide à rien ; il écrit des lettres, puis les déchire; envoie des messages, puis s'en repent; tantôt prie, tantôt menace, espère, désespère et toujours déraisonne.
La nourrice. — Je me sens toute bouleversée de t'entendre raconter ce que tu me racontes. Malheur à qui éprouve de tels tourments ! C'est d'un cruel martyre qu'Amour flagelle ceux qui aiment. 0 Dieu, dans quel état se trouve l'infortuné I Tout lui déplaît, le miel lui
i|a l'akétiw
semble amer; le repos est pour lui une fatigue; i jeûne eu mangeant, il a soif en buvant, il veille en dor mant.
La commère. — Au bout de dix ou douze jours, si h J'avais vu, tu l'aurais comparé à n'importe quoi plutôt qu'à un homme; il ne se reconnaissait pas lui-mêflM dans son miroir. Bien sûr, je ne lui avais pas infligi tant de tours, de corde parce que je lui en voulais: non. mais j'étais bien aise d'essayer si c'était une bonne recette pour mettre aux hommes martel en tête. Maintenant, nourrice, puisque la recette a opéré, emploie-la, el tu auras tout ce que tu voudras des gens que tu sauras mettre dans nn état pareil.
La nourrice. — N'en as-tu pas eu pitié ensuite?
La commère. — Si, tu l'en doutes bien.
La nourrice. — J'en suis contente.
La commère. — Je la Hs venir coucher avec lui nombre de fois ; lorsque je lui voyais tenir le poing- trop serré à mon égard, je raccourcissais les rênes de la haquenée ; s'il déliait les cordons de la bourse, je rendais la bride.
La noarrice. — Moi aussi je rendrai ma bride, quand un homme comme celui-là ouvrira la main.
LE BELLATRE
Il y avait certain muguet qui n'aurait pas concédé la main droite à la beauté du Parmigiano, camérier du pape Jules; un de ses valets lui ayant dit que toutes les courtisanes et nobles dames de la ville se retenaient de ne pas se jeter par les fenêtres sur son passage, par amour pour lui, il acheta autant de paillasses et de matelas qu'il put trouver, dans l'intention de les faire porter derrière lui partout où il allait, de peur de les
LES RAatONA.MT.NTI 1 4^
laisser se casser le cou lorsqu'elles se précipiteraient. Il décochait des sourires à toutes, il faisait avec toutes le Wép'assé, était continuellement en sérénades, écrivait à tonte heure quelque nouvelle lettre d'amour, lisait toute la journée des sonnets et subitement se mettait à vous quitter pour courir après quelque porteuse de poulets. Comme il avait besogné des yeux toutes les femmes, il était connu jusque derrière les Banohi. Je lui en jouai une, à celui-là. et une douce, douce !
La nourrice. — Je veux être ton esclave à la chaîne; je me croirais une comtesse si je voyais jeter dans les latrines un de ces maroufles, et combien y en a-t-il 1
La commère. — Il venait tous les matins à la Pace, se plaçait toujours aux endroits les plus honorables et guignait de l'œil toutes les femmes; tu aurais dit en le vovant mugueter : « Celui-là leur met le bât à toutes. » Moi, après m'être aperçue qu'il écoutait ce dont nous parlions, je dis à ma compagne : «. Le hibou nous espionne; ne te trouble pas et fais semblant de t'émerveilier de mes paroles. » Cela dit, je hausse un peu la voix et j'ajoute : c Je suis pour le restant de mes jours toute étourdie, à cause des cassements de tète que me donne ce dal Piombo, qui est un si grand peintre. Je lui ai montré le doigt, et il a pris le doigt et la main.
Comment cela? » me demanda-t-elle. — « Je lui ai
procuré à faire l'autre jour le portrait d'une charmante, non, d'une miraculeuse jeune fille; cela m'a coûté un mal de chien, mais il m'en a payée : la vérité se doit toujours confesser. A cette heure, il est sans cesse sur mes épaules, pour la peindre de nouveau, quoiqu'il l'ait eue déjà tant de fois ; il l'a fait poser pour l'ange Gabriel, pour la Madone, pour la Madeleine, pour sainte Apollonie, pour sainte Ursule, pour sainte Lucie, pour sainte Catherine, et je l'excuse, car elle est bien belle, je te t'assure. » Le bélître, qui avait les oreilles ouvertes à deux battants, dès que j'eus quitté mon amie après nos
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bavardages, me suit à la piste; si je marche, il marche; si je vais doucement, il ralentit le pas; si je m'arrête, il s'arrête, tousse un brin, s'éclaircit la voix, salue un passant d'une voix si haute que je l'entends, et fait mille gestes pour que je le remarque. Je laisse alors tomber mon chapelet et je poursuis ma route, feignant de ne pas m'en être aperçue; le coïon s'élance d'un bond, le ramasse et avec un : « Madone ! Madone ! » me fait retourner; il me tend le chapelet, je m'écrie : — « Tête à l'évent que je suis ! grand merci à Votre Seigneurie. Si je puis quelque chose, à votre service »; et je vais pour continuer ma route. Voici qu'il me relient, me tire à l'écart et commence à me dire tout le plaisir de m'être agréable ; que bien qu'il soit jeune encore, je ne l'accuse pas de présomption s'il recherche mon entremise pour profiter d'une bonne aubaine ; que, grâce à tout le bien qu'il m'a entendu dire de celle dont on fait tant de fois le portrait en ange Gabriel, il en est tombé en un tel feu et en une telle flamme qu'il est prêt à se pâmer.
La nourrice. — Oh 1 tu le faisais monter à l'échelle galamment.
La commère. — Je lui coupe la parole d'un de ces « Excusez-moi » dont on use quand on veut parler à son tour, et je réponds évasivement en concluant que c'est chose impossible que de l'aboucher avec elle ; je lui allègue les convenances, les méfiances, et, prenant congé de lui je fais cinq ou six pas, tout en mâchonnant le « Réfiéchissez-y bien », sur lequel il m'avait quittée; puis je me retourne et je lui fais un signe. Il accourt et me dit : — a Que m'ordonnez-vous, ma mère ? — J'ai bon espoir pour vous, je me suis rappelé que..., suffit, pour l'instant. Faites en sorte de vous trouver chez moi ce soir, à la demi-heure de nuit et peut-être, peut-être... Adieu. »
La nourrice. — Quel beau tour I
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La commère. — Si tu avais vu la piaffe qu'il faisait et de quel air majestueux il s'éloigna, ce fou à lier, tu aurais bien ri. Il s'en alla tout de suite voir à l'horloge quelle heure venait de sonner et, à chaque ami qu'il rencontrait, il lui posait la main sur l'épaule et lui disait tout bas, tout bas : — « Je m'en vais tâler ce soir d'un morceau dont un Duc s'estimerait heureux; n'en parle à personne, je ne puis t'en dire plus long-. »
La nourrice. — Le bélître 1
La commère. — Voici que l'heure sonne; il arrive et je lui dis : « Faut-il vous l'avouer? elle vous connaît, ce qui fait qu'elle hésite pour de bonnes raisons. — Comment, pour de bonnes raisons ? » réplique le nigaud ; « ne suis-je pas un homme, hein ? — Oui, signor ; ne vous emportez pas », lui répond la commère; « mais elle sait que vous voulez toutes les femmes, que vous les avez toutes, et elle craint qu'une fois rassasié vous ne vous moquiez d'elle. Mais moi qui connais les gens en deux coups d'oeil, j'ai tant fait et tant dit qu'enfin elle sera votre servante. — Non pas, ma souveraine, par la potta de sainte Isabella ! par le chien de la châtie ! » dégaîna-t-il. Je poursuivis : « Que votre Seigneurie le sache : elle m'avait donné une bague, absolument pareille à celle que vous portez au doigt, afin que vous la preniez pour l'amour d'elle; mais je lui ai dit : « Non; il veut au contraire vous donner la sienne et que vous la portiez en signe de la foi qu'il vous jure. » A peine eus-je achevé la phrase qu'il se mouilla le doigt du bout de la langue et sortit la bague en me disant : « Vous étiez dans mon sentiment quand vous lui parliez de la sorte ; dépêchez-vous d'aller la lui remettre et d'arranger l'affaire. »
La nourrice.— Ah. ! ah! ah ! Qui ne rirait de la manière dont tu lui as flibuste le joyau ?
La commère. — La bague obtenue, je lui promets qu il coucherait la nuit prochaine avec sa belle et, après
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lui avoir encore soutiré cinq Jules, je le congédie avec un « Portez- vous bien ». Puis je me procure une petite gueuse on ne peut plus suffisante, je la nippe d'effets que je loue, je la farde, je l'attife bien gentiment, je la mène dans le taudis d'un mien compère, et je ia couche entre les bras du sire qui se met à renier le ciel» parce qu'un mauvais lumignon, alambiqué d'huile par moi et toujours sur le point de s'éteindre, ne lui permettait pas de la voir à son gré. Mais il fut sur le point de prononcer le vœu de se faire moine quand, une heure avant le jour, je vins le trouver au nid et le forçai de se dresser sur pied en m'arracbant les cheveux, en m'écriant :« — Nous sommes découverts ! les frères, le mari, les beaux-frères !..„ Malheureuse que je suis ! misérable !... » Puissé-je faire une triste fin si la peur qu'il eut ne lui fit pas oublier sa bourse sous le traversin. Il revintle matin chez moi, pour causer ; mais un mien marlou, qui semblait exaspéré, lui donna tant d'inquiétude que jamais plus il ne se montra.