LA VEUVE
La commère. — Un homme de qualité, un renommé personnage, qui avait plus de vertus que n'en a la bétoine, remarqua certaine veuve, ni vieille, ni jeune, fort belle et pleine d'agréments, qui presque chaque matin venait à la messe. Pour attraper l'un ou l'autre, comme j'en vins à bout, j'arrivais toujours à l'église avant elle et je m'installais sur les marches de son autel préféré ; j'en usais ainsi d'abord pour lui donner l'occasion de me parler, ne fût-ce que pour me dire: « Ote-toi de là, et c'est ce qui advint; chaque fois qu'elle me voyait, elle me saluait gracieusement et souvent me demandait
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comment allait ma santé, si j'avais un mari, combien je pavais de loyer et autres histoires. Celui qui la lorgnait en prit occasion de me faire l'intermédiaire deses amours ; un soir il vint me trouver, en secret, et m'exposa sa requête d'honnête façon. Moi qui ai mon latin en bouche, je promets sans promettre ; je promets en lui disant : « Une pauvre femme comme moi n'est que l'humble servante d'un homme comme vous » ; et je me rétracte en ajoutant : «Je doute de réussir; toutefois, je lui parlerai, soyez-en certain. »
Je le fais alors venir à l'église, je m'approche de la veuve et je l'entretiens d'autres cho.-es, puis, me retournant vers lui, je lui fais entendre par signes qu'elle riait de ce que je lui avais parlé de lui, tandis qu'elle riait de mon simple bavardage ; le vuilà bien content.
La nourrice. — Quelle p. Lé !
La commère . — L'oface achève, je retourne à la maison et il arrive ; je lui touche la main et je lui dis : — « Bon proht vous fasse tout le bien qu'elle vous veut! Je ne pouvais lui parler de chose qui lui agréât davantage. Pour la première fois, elle ne s'est pas risquée k me dire toute sa pensée, mais qui ne la devinerait ? Ecrivez-lui donc une lettre, avec quelque petit sonnet; car elle en est friande, et je la lui remettrai. » Dès qu'il entendit parler de la lettre, il sortit une couple de ducats : — « Je ne vous les donne pas en payement », me dit-il, c ce sont les arrhes de ce que je compte vous offrir, et ce soir même j'apporterai la lettre. » 11 s'en va et revient avec la lettre enveloppée dans un morceau de velours noir, liée avec un cordon de soie verte ; il la baise et me la présente : je la rebaise etje la prends.
La nourrice. — Cérémonies pour cérémonies.
La commère. — Après l'avoir empochée, je congédie mon humme etje promets de porter la lettre le lendemain. Je me rends à l'église, je rencontre la dame et je ne lui parle pas, voyant avec elle une servante qu'elle
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n'avait pas coutume d'amener ; sans rien de plus, je m'excuse vis-à-vis de lui. — « C'est bien », me dit-il, a ce qui ne se peut ne se peut ; pourvu que vous pensiez à moi, cela me suffit. » — Comment cela penser à vous ? Je remettrai la lettre aujourd'hui môme, ou je crèverai ; laissez-moi faire, je veux aller chezelle. Soyez ici à deux heures et j'aurai quelque chose à vous dire. » Il me remercie, renouvelle ses promesses, lâche un autre petit ducat et tourne les talons. Un bon bout de temps après, je me rends chez la veuve, à qui je ne demande que si elle n'a pas un peu de lin, d'étoupe ou de chanvre à me donner, pour filer Tu te souviens bien de ce que je t'ai dit que dans les maisons riches j'allais vêtueen pauvresse et, dans les maisons pauvres, vêtue en femme riche. J'obtins du lin et tout ce que je voulais, puis, l'homme étant revenu me voir, je lui dis : « Je la lui ai remi.se de la façon la plus adroite, la plus rusée du monde »,et après lui avoir conté une histoire qui n'était ni vraie ni même approchant du vrai, je lui fais croire que j'irais, le lendemain soirchercher la réponse. Le lendemain matin arrive, et j'avais à aller endoctriner une de ces petites dévideuses de soie, assez jeune, gentille et pauvre au possible. Je laisse une nièce que j'ai à la maison et j'oublie la lettre que je n'avais ni donnée ni l'intention de donner ; elle était dans le tiroir de ma table ; fatal oubli qui faillit causer ma perte, car le particulier qui me l'avait remise vient chez moi sans que j'y fusse et la gamine lui ouvre; il farfouille dans le tiroir, trouve sa lettre et la met dans sa poche en se disant : « Je veux voir ce que va dire cette gueuse de maquerelle, en retour de mes bons offices. »
La nourrice. — Te voilà les os moulus.
La commère. — Doucement. Je rentre, mais comme le cœur médisait : « !ly a quelque chose, » je regarde dans le tiroir, je n'y vois plus la lettre et je fais venir la gamine ; elle me dit : « Messire un tel est arrivé », et
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tout de suite je songe à imaginer une excuse. Aussitôt, levoici qui vient à moi, sans se troubler aucunement; il m'aborde en souriant comme à l'ordinaire et me parle tout au naturel. Mais ta madrée commère ne s'y laisse pas prendre, elle se rapproche de lui et lui dit: « Je sais quevous n'accordez pasàvos pauvres servantes le temps de dormir, ni celui de digérer leur dîner ; surmon âme, j'ai passé l'une des plus mauvaises soirées et des plus tristes nuits que l'on puisse avoir. 11 est vrai que je vous ai dit avoir remis la lettre, je ne le nie pas, et je ne vous ai pas dit cela pour vous en conter. Mais je n'ai pas trouvé l'occasion de la remettre et, certaine quej'étaisde pouvoir le faire ce soir même, je me dis : Peu importe de lui en avoir donné l'assurance, du moment que sa commission sera faite à temps. Maintenant, vous avez repris votre lettre et je suis sûre que vous ne croiriez plus de moi la vérité même. Mais rendez-la-moi et vous verrez, non pas demain, mais après-demain, ce dont je suis capable. ».
La nourrice. — La bonne trame !
La commère. — Notre homme, tout radouci et tout bonasse, tire la lettre de sa poche et me la rend. — « Certes, J'étais un peu en colère, dit-il, parce qu'il me semblait être traité en nigaud, mais je suis un homme raisonnable ; j'accepte donc vos excuses et tout mécontentement s'est envolé ; la faute se réparera par la diligence. — Je saisbien, répliquai-je, que c'est chose grave de ne pas dire la vérité à un seigneur tel que vous ; mais c'est fait, songeons au remède. » Il s'en va empochant ces bêlises et moi de rire et de déplier la lettre. Nourrice, jamais on ne vit plus belle affaire ; chaque lettre semblait une perle et il n'y aurait pas au monde une dame, si dure et si revêche fût-elle, que n'eussent remuée les paroles qu'on y lisait. Oh ! les belles imaginations I les jolies façons de supplier ! les engageantes manières d'attendrir et de faire brûler qui-
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conque I Je pris un étonnanl amusement à lire et à relire ce petit madrigal, qui s'y trouvait inclus :
Dame, la beauté qui passe toute merveille
Est belie seulement parce qu'elle vous ressemble.
Pour la rendre plus belle encore, Dissipez vos glaçons et éteignez ma flsmme ; Vous serez d autant plus belle à merveille Qu'avec la pitié vous aurez plus de ressemblance, Car enfin vous en recevrez blâme
Si c'est en vain que mon espoir espère,
Et l'on dira : Est cruelle à merveille La cruauté, rien que parce qu'elle vous ressemble.
La nourrice. — C'est gentil.
La commère. — Après l'avoir lue tout à mon aise, je laissai là et, avec le velours dont elle était enveloppée, je me confectionnai deux sachets à porter au cou, tout en i iaut de celui qui attendait la réponse, laquelle vint comme tu vas voir. Quand je retournai chez la veuve, j'entendis que l'on y criait à propos de je ne sais quelle chaîne de cou brisée en quatre morceaux pendant qu'on tirait dessus : c'était le plus beau travail qu'on eût jamais vu, un travail comme personne à Rome n'en sait faire ; aussi madone menait-elle grand tapage. Eu femme rusée, je pense à la malice et je lui dis : — « Ne vous emportez pas ; quand vous viendrez à la messe, je vous aboucherai avec un maître orfèvre que vous avez peut-être aperçu quelquefois, et il vous la raccommodera si bien qu'elle sera plus belle aux endroits brisés que là où elle est restée intacte. » Eile se calma aussitôt et me répondit : — a Tâches de venir à l'église demain matin sans faute. » Je lui promets, rentre au galop chez moi et, le temps de dire un bénédicité à table, le galant apparaît. » — Il faut être lémme, lui dis -je, et avoir la volonté de vous servir comme je viens de le faire. Votre lettre a plu, et tellement, telle-
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ment, que cela vous semblera étrange ; c'étaient des larmes, un tas d'affaires, des soupirs, ne m'en parlez pas, sans compter les petites risettes. Dix fois elle a lu les vers et en a fait des éloges, je ne peux pas vous dire ; ce ne fut pas sans la baiser et la rebaiser qu'elle la nieba entre ses deux seins de neiare et de roses, et la conclusion c'est que demain matin à l'église, quand tout le monde sera parti, elle désire vous parler, » En apprenant cela, voici notre homme qui veut me remercier à voix haute. — « Doucement, lui dis-je, on chemine doucement aux endroits scabreux. — Gomment, quels endroits scabreux ? me demande-t-il. — Je vais vous le dire, répîiquai-je. Elle ne se fie pas à sa suivante, et de peur que votre secret ne se découvre, nous avons trouvé un joli expédient. La noble dame a brisé une chaîne à laquelle elle tient beaucoup ; elle fera semblant de prendre Votre Seigneurie pour un orfèvre et, afin que cette rapporteuse de suivante ne s'aperçoive de rien, elie vous présentera la chaîne, vous demandera ce qu'il en coûtera pour la raccommoder et quand elle pourra la ravoir. Tâchez de ne pas sortir de votre rôle et arrangez-vous de manière à la satisfaire. » La nourrice. — Quelle diable d'intrigue l La commère. — La comédie fut jouée; ils s'abouchèrent ensemble et tu aurais crevé de rire si, pendant que le sot maniait la chaîne, tu avais vu lui trembler les lèvres et les mains. Il s'efforçait de parler par paraboles, ne parvenait pas à se faire entendre et comprenait encore moins la veuve. A la fin, il s'éloigna en lui promettant de lui envoyer, pour qu'elle pût le voir, un travail de même genre que celui de la chaîne brisée. Il se laissa mener par le bout du nez trois mois durant, grâce à mes et Aujourd'hui ou demain, vous serez aux prises avec elle », et je parlai de lui à la veuve tout autant que tu en parlais toi-même. A la dernière extrémité, il vit clair, et, de la honte qu'il eut de s'être laissé
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promener de la sorte, n'osa souffler mot. Entre autres bonnes farces, il rougissait surtout d'une belle aubade j donnée par lui à la veuve, pour laquelle aubade il avait rassemblé les premiers musiciens d'Italie, avec ou sans ! instruments, et s'était mis à chanter de jolis vers tout I à fait nouveaux.
La nourrice. — Si tu t'en souviens, dis-les-moi.
La commère. — Que je me souvienne aussi bien de la mort, qui viendra, et des prières que ma mère m'enseignait quand j'étais petite ! Il lui chanta sur son luth :
Ma douce flamme, ma maîtresse, Quand je vois toute ma félicité sur votre visage, Je dis que là seulement est le Paradis ; S'il est autre part, Il doit être une image prise sur vous, Et il n'est beau que pour ressembler à votre, figure.
La nourrice. — Court et bon.
La commère. — Puis ils chantèrent sur le livre, entourés d'une foule de gens :
Puisque le monde refuse de croire Qu'en moi, grâce à l'amour, habite tout malheur, Tandis que tout bonheur réside en mon ennemie; 0 Roi cruel des races maudites, Et toi, le Dieu des Dieux, Pour grâce que je voudrais Qu'un de vous arrachât aux flammes,aux monstres,aux glaçons, La plus tourmentée des âmes, Et l'autre l'âme la plus heureuse Aux anges du ciel ; Que la mal partagée fût une heure avec moi
Et la bienheureuse avec ma Dame.
Je suis certain que la coupable dirait à tous, Mise en fuite par mes gémissements :
« J'endure pour mes péchés moindre supplice; > Et que pleine de joie, l'âme bienheureuse, Prise au filet de ce doux visage.
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Ne voudrait plus retourner là-haut :
Car en moi est un Enfer plus cruel, Et en elle un Paradis plus sempiternel.
La nourrice. — Voilà qui est stupidement beau; tes bavards de poètes peuvent se vanter de dire de grandes sottises et de délirer continuellement.
La commère. — Aux peintres et aux poètes il est permis de mentir, et c'est pour eux une façon de parler que de grandir les dames qu'ils aiment et le tourment qu'ils éprouvent à les aimer.
La nourrice. — Une corde ! et qu'on m'attache ensemble peintres, sculpteurs et poètes : ce sont tous des fous.