LE MOINE
La commère. — Je saute, avec ma cervelle, qui toujours vole, à un grand diable de moine, gros, joufflu, à ronde tonsure, vêtu du plus fin drap qui se puisse acheter; il bherchaità me rendre son amie, il y parvint et, pour y réussir, me donna tantôt des petits cordons artistement dressés, tantôt de grosses salades, des prunes, que sais-je ? un tas d'histoires de moines. Lorsqu'il m'apercevait à l'église, il quittait n'importe qui pour venir à moi, et comme je voyais bien de quel pied boitait mon mulet, je faisais celle qui est absorbée dans la contrition et cherche le bien de son âme en infligeant toutes les souffrances à son corps. À la fin des fins, il se découvre à moi, me fait la confidence de sa passion amoureuse et veut m'envoyer faire une ambassade qui aurait donné à réfléchir à des ambassadeurs eux-mêmes, eux qui ne portent pas la peine de ce qu'il leur est ordonné de dire.
La nourrice. — Les moines aussi se plaisent donc à jouer des basses marches ?
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La commère. — Oui, ils trouvent du goûta la chose, à quelque sauce qu'on la leur serve.
La nourrice. — Au feu de saint Ban, que l'on éteint à coup de pierres !
La commère. — Moi qui ne pouvais faire faux bond à la paterne paternité du père, au moment qu'il m'ouvrit son coeur, je lui dis : « Soyez sans crainte ; je ferai plus qu'il ne faut, et demain matin je suis à votre disposition.» Je le laisse sur cette parole et je m'en vais, toute songeuse, après l'avoir quitté, me demandant par quel moyen je pourrais lui tirer de l'âme une centaine de ducats dont il me mettait souvent, souvent l'eau à la bouche, rien qu'en vue de me donner des ailes pour le contenter; je n'eus pas à aller pécher bien loin sans le trouver, ce moyen.
Lanourrice. — Peux-tu me dire comment tu Tas péché?
La commère. — Tu sais bieo que oui.
La nourrice. — Dis-le, alors.
La commère. — J'arrêtai mon idée sur une gourgandi.ie qui, de taille et pour la grosseur, les membres dodus, ressemblait (j'entends dans l'obscurité) à la matrone que désirait Sa Révérence ; pour ce qui est d u reste, le diable ne l'aurait pas flairée. Elle avait apaisé la soif des valets des Espagnols et des Allemands, qui vinrent faire à Rome le beau remue-ménage, et rassasié la faim des assiégés de Florence, sans compter tout ce qu'il y ■eut jamais de gens à Milan, tant dedans qu'au dehors. Songe maintenant, si elle s'était si bien conduite durant la guerre, quelles prouesses elle dut faire durant la paix dans les écuries et les cuisines et les tavernes ! Mais ses charmes suppléaient au peu de fraîcheur de si virginité : elle avait deux yeux dont, à la barba de la chanson, qui dit :
Deux vivants soleils.. .
on pouvait dire que c'étaient deux mortes lunes.
1ES RAGIONAWENTI
La nourrice. — Pourquoi? Est-ce qu'ils étaient chassieux ?
La commère. — Ma foi oui, Madone; outre cela, un goitre abominable lui produisait un apostume à la gorge, et l'on prétendait que Çupidon y avait amassé toute la rouille des flèches qu'il donnait à fourbir à je ne sais quel forgeron, son beau- père. Ses télons ressemblaient à ces civières dans lesquelles l'Amour dépêche à l'hôpital les gens qui tombent malades à son service.
La nourrice. — Ne m'en dis pas plus long-.
La commère. — J'en ai dit assez; mais je veux te conterque le moine, habillé en capitaine de gens d'armes, arriva chez moi à l'heure que je lui avais assignée et, comme il en avait encore trois à attendre, se mit à lire un livre que je gardais pour passer le temps; il ne l'eut pas plutôt ouvert, qu'il lut à haute voix certaine pièce tournée de la sorte :
Madone, à parler vrai, Si je vous le fais, puissé-je mourir 1
Car je sais que vous le savez, Sur votre motte Souvent Amour joute avec les morpions;
Puis vous avez l'anus si large Que toute notre époque y entrerait; Et toi, Amour, crois-moi sans que j'en jure, Elle pue également de la bouche et des pieds.
Voilà pourquoi à parler vrai, Si je vous le fais, puissé-je mourir !
Après avoir lu cela, il se met à rire à crève-panse et, croyant que je riais de le voir rire, redouble ses ah ! ah ! sans se douter que la commère se décrochait la mâchoire de ce que le morceau dont il devait tàter était en tout semblable à celui de la canzone.
La nourrice. — Oh! bien.
La commère. — Le moine tourne la page et lit en chantonnant :
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Madone, je veux le dire et que chacun m'entende: Je tous aime parce que je ne suis pas bien riche, Et s'il me fallait acheter Les façons, un quattrino pièce, A ne pas dire de mensonge, Je vous verrais moins d'une fois par mois. Oh I vous pourriez prétendre Que j'ai dit que le feu Me consume (en votre honneur) petit à petit. Je l'ai dit, c'est vrai, mais pour rire, Et mille fois je mens par la gorge.
Il lut encore toute la suite, que des soucis de plus grande importance m'ont ôtée de la mémoire.
La nourrice. — La belle fin que cette chanson doit avoir I
La commère. — Elle l'a pour sûr. Il se mit ensuite à en lire une terrible, composée à la louante d'une certaine Angela Zaffeta, et que jem'en vais parfois grazouiliant quand je n'ai rien de mieux à faire ou quand mes tracas me tourmentent (i).
La nourrice. — Eh quoil l'on chasse ses tracas en chantant?
La commère. — Je vais te dire, nourrice. Celui qui à minuit passe par un cimetière chante pour donner du courage à sa frayeur, et celle qui semblablement fredonne en songeant à ses ennuis le fait pour donner le change à son chagrin.
La nourrice. — Jamais, jamais on ne trouvera une autre commère. Aboie qui voudra, par envie ou pour n'importe quoi, c'est la vérité.
La commère.— Voici cettechanson quelut le moine:
Etre privé du ciel N'est plus aujourd'hui le supplice
(i) On voit par là combien l'Arétin en voulait i la Zaffeta. On peut donc croire qu'il a au moins mis la main au Irenteet un de la Zaffelta attribué au Veniero. Cf. l'Introduction.