‹ L'ArétinChapitre 23 sur 89 · LK8 RA.GI0NAMCNT · texte numérisé non relu

LK8 RA.GI0NAMCNT

De la gent réprouvée.

Savez-vous quel tourment Accable les âmes damnées ?

C'est de ne plus pouvoir contempler l'Angela sur terre. Rien que l'envie et la jalousie Qu'elles ont de notre bonheur, Et l'espoir perdu de jamais la voir Les plongent à toute heure Dans l'éternelle douleur.

S'il leur était permis de contempler son visage, L'enfer serait un nouveau Paradis.

La nourrice. — Que c'est beau, que c'est bon, que c'est galant I Elle peut s'estimer heureuse celle pour qui la pièce a été faite, bien que les flatteries n'emplissent pas le ventre.

La commère. — Elles l'emplissent, sans l'emplir. Le moine la relut trois fois, puis il entama celle qui dit :

Je meurs, madone, et me tais; Interrogez Amour là-dessus :

Je suis autant de feu que vous êtes de glace.

Il ne put achever, par la raison que le reste était déchiré; en apercevant une autre, qui était très bien écrite, il voulut la lire et je ne pus lui arracher le livre des mains. Je voudrais bien te dire cette pièce-là, et je voudrais tout autant ne pas te la dire.

La nourrice. — Dis-la, j'en courrai le risque.

La commère :

S'il est possible, Amour, Répartis dans les cœurs des autres hommes Cette mienne passion.

Mes esprits, mon âme, mes sens, Sous la souffrance dont tu m'accables, Endurent en cette chair un martyre immense; Et puisque c'est un supplice atroce Que d'expirer sur l'amoureuse croix,

J'espère en ta pitié à mon dernier soupir. Mais non ; n'aie pas égard, Seigneur,

A mes si grandes peines.

Je veux mourir d'amour,

Et bien qu'en la douleur

Le corps sente son salut,

Que ta volonté soit faite !

La nourrice. — Ce madrigal a été mis en musique et parle de l'amour divin ; le maître (i) dit qu'il l'a composé quand il n'était encore qu'un disciple, ainsi que tous ceux que tu nous as récités et que tu nous réciteras (2).

La commère. — Le Fléau des Princes les a composés dans la fleur de sa jeunesse. En ce moment, le moine, entendant heurter à la porte, jette le livre, court s'enfermer dans la chambre, et moi j'ouvre à la trourgrandine :

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je la prends par la main, je la mène au beau sire sans lui laisser le temps de reprendre haleine et, après avoir tiré sur moi la porte de la chambre, je reste en suspens une minute ; j'entends alors un tic, toc, tic le plus brutal dont on ait jamais frappé porte de maquerelle ou de putain, après quelque trahison.

La nourrice. — Qui est-ce qui frappait si fort?

La commère. — Certains miens coupe-jarrets.

La nourrice. — Oh ! pourquoi ?

La commère. — Par ordre de moi-même.

La nourrice. — Je ne comprends pas.

La commère . — J'avais fait accompagner la drôlesse de peut-être bien treize ans par mes brigands; ils avaient ordre d'attendre un instant, puis de heurter de toutes' leurs forces.

La nourrice. — Pourquoi cela?

La commère. — Pour une bonne raison. Dès que j'en-

(1) C'est l'Arctin lui-même.

(s) Tous ceux que tu as récités et nous réciteras. La commère a récité une chanson contre la Zaffeta.N semble qu'il y ait là comme un aveu implicite au sujet du Trenl'unode la ZaJJeta.

LIS HAGIONAMKNTI I 5«)

tends frapper, j'accours faire signe au moine et je lui dis: — « Cachez-vous sous le lit, viteet sans bruit. Holà là I nous voici déshonorés. Le Bargello, avec toute son escouade par derrière, veut vous prendre. Ne vous l'avais-je pas dit, de n'en pas soufiler mot dans le couvent ? Est-ce que je ne connais pas les mœurs des religieux? Ne sais-je pas l'envie qui vous dévore tous, ne le sais-jepas? » Le moine tomba pâmé et la volonté concupiscible lui dévala dans le fond de ses chausses ; ne sachant que faire, croyant se fourrer sous le lit, il mit le genou sur le bord de la fenêtre et, si je ne le retenais, il se précipitait du haut en bas.

La nourrice. — Ah! ah!

La commère. — Un larron pris en flagrant délit, voilà à quoi ressemblait le Révérend. Cependant, on ne cesse de frappera la porte, on me menace avec des hurlements d'enragés, on crie : — «Ouvre, ouvre, sorcière, sinon nous flanquons la porte à bas. » Je tremble et, d'une figure jaune comme une omelette, je lui dis : — « Àpaisons-les avec quelques écus. — Pourvu qu'ils s'en contentent, soupire le gros porc. — Essayons toujours », lui dis-je. Lui qui aurait volontiers donné toute la soupe destinée à lui venir en subsistance le reste de ses jours, il me lâche vingt ducats ; je me montre à la fenêtre et je dis d'une voix humble : — « Seigneur capitaine, monseigneur, miséricorde et non justice ! Nous sommes tous de chair et d'os ; ne déshonorez pas Sa Paternité vis-à-vis du Sénateur et du Général... »

La nourrice. — Je suis toute hors de moi d'entendre ce que tu me racontes.

La commère. — «... Contentez-vous de cet argent», et jeleur jette une couple de ducats pour godailler ; j'empoche les autres et je rends grâces au Bargello pour rire, qui me dit : — « Votre bonté, votre courtoisie, votre générosité, commère, lui ont ôté la mitre de dessus la lète. » Toute revenue à moi, je déniche le pauvre homme,

je le fais sortir de la cachette où je l'avais forcé de se blottir et je lui dis :— « Vous lavez échappé belle ; quand j'y pense, la chose a encore bien tourné ; large»! n'est rien, vous en aurez toujours assez. » Nourrice, ii voulait se montrer homme de cœur et retourner saillir la jument, mais des étais n'auraient pas pu faire dresser son pal, et il s'en alla sans commettre de péché. Avec cinq jules je satisfis la drôlesse, et mon sac à tripes ne me souffla plus mot d'amoureuses ni de quoi que ce fût. n n

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