LES SORTILÈGES
La commère. — Peut-être bien que je te l'ai dit ; mais je veux terminer en te parlant de la magie. Je te dirai d'abord de quels sortilèges j'usais pour assurer à une femme enceinte si ce sera une fille ou un garçon; pour dire si les objets perdus se retrouveront, si le mariage doit se faire ou non, si le voyage aura lieu, si la marchandise rapportera bénéfice, si un tel vous aime, si un tel a d'autres maîtresses que vous, si le dépit passera, si votre amant reviendra bien vite, et un tas d'autres balivernes propres à ces petites folles de femmes.
La nourrice. — Je tiens beaucoup à savoir tous ces attrape-nigauds et nigaudes.
La commère. — J'avais taillé de ma main un petit chérubin de liège, mignon, mignon, et on ne peut mieux colorié; au fond d'un verre percé, au beau milieu, se trouvait un pivot, c'est-à-dire une pointefine, sur laquelle était fixée la plante du pied du chérubin, qu'un souffle faisait tourner ; il tenait à la main un lis en fer. Pour dire la bonne aventure, je prenais une baguette dont le bout était une pierre d'aimant; je n'avais qu'à rapprocher du fer pour qu'il tournât aussitôt du côté où je
LES RACIONAMENTI l6l
tournais la baguette. Lors donc qu'une femme ou qu'un homme désirait savoir s'il était ou si elle était aimée, si la paix se referait avec celui-ci ou celle-là, je pratiquais des conjurations et, marmottant des paroles inintelligibles, j'opérais le miracle à l'aide de ma baguette, vers l'aimant de laquelle le lis de fer tournait aussitôt ; le chérubin faisait, passer le mensonge pour vérité pure.
La nourrice. — Qui n'y aurait été pris?
La commère. — Par hasard, il m'arrivait quelquefois de tomber juste et, comme la chose paraissait merveilleuse à ceux qui ne connaissaient pas la fourberie, bien des gens pensaient que j'avais tous les démons à mon service. Mais venons à la manière de jeter les fèves.
La nourrice. — Je n'ai jamais vu cette momerîe-là, mais j'en ai entendu dire des merveilles.
La commère. — Je vais te dire. Cette sorcellerie n'est pas en grande faveur ici ; elle se pratique à Venise et il y a des gens qui y croient comme les luthériens croient au bon chrétien Fra Martino.
La nourrice. — Qu'est-ce que ces fèves-là?
La commère. — On en prend dix-huit, neuf fèves femelles et neuf mâles; d'un coup de dents, on en marque deux qui seront l'une la femme et l'autre l'homme. Il faut avoir avec cela un bout de cierg-e bénit, une branche de palme et du sel blanc, toutes choses qui symbolisent les peines de cœur des amoureux. On prend ensuite un morceau de charbon qui signifie le courroux dont l'amant est aq-ité et un neu de suie de la cheminée, pour savoir quand il reviendra à lamaison.Et où laisscje le pain? A tous les ingrédients ci-dessus, on ajoute une bouchée de pain qui doit servir à connaître le bien que l'amant pourra faire. Après cela, on prend une moitié de fève, en sus du nombre de dix-huit, et cette moitié signifie le bonheur ou le malheur. Lorsqu'on a mis le tout en tas, fèves, bout de cierge, palme, sel, •uie, pain, on mêle le tout et, avec les deux mains, on
ir
igj l'ahéiin
le brouille, on le ressasse légèrement, puis on fait dessus le signe de ia croix la bouche ouverte ; si, par hasard, la bouche, placée au-dessus du tas, se met à bâiller, c'est bon signe, parce que les bâillements assurent la réussite. Quand la pratique a fait, elle aussi, le signe de la croix, on prononce ces paroles :
«Ave, madame Sainte-Hélène, reine; Ave, mère de Constantin, empereur; mère vous fûtes, mère vous êtes; sur la sainte mer vous allâtes, à onze mille vierges vous vous mêlâtes, d'autant et plus de chevaliers vous accompaonâtes ;ia sainte table vous dressâtes, avec trois coeurs de mille-feuilles ie sort vous jetâtes, la Sainte-Croix vous | trouvâtes, au mont Calvaire vous allâtes, et le monde entier vous illuminâtes. »
On remêle encore une fois, on éparpille, on ressasse de nouveau les fèves et le reste, et après avoir fait le siene de la croix, on dit :
« Par les mains qui les ont semées, par la terre qui les a fait germer, par l'eau qui les a mouillées, par le sol -il qui lesaséchèes. je vous prie de montrer la vi-rité. Si un tel lui veut du bien, faites que je le trouve à côté d'elle., sur ces fèves; s'il lui parlera tôt, faites que je le trouve bouche à bouche avec elle; s'il viendra tôt, faites qu'il tombe de ces fèves ; s'il lui donnera de Targpnt, faites que je voie des fèves en croix à côté d'elle, ou, s'il me mandera quelque chose, montrez-moi la vérité dans cette bouchée de pain. »
On prend ensuite les fèves, on les enveloppe dans un morceau de toile blanche, en faisant trois nœuds, et à chaque nœud on prononce ces paroles :
« Je ne noue pas ces fèves, je noue le cœur d'un tel. Qu'il ne puisse jamais avoir de bonheur, ni de repos, ni de tranquillité en aucun lieu ; qu'il ne puisse ni manger ni boire, ni dormir ni veiller, ni marcher ni s'asseoir, ni lire ni écrire, ni parler à homme ou femme, ni travailler, ni faire ni dire quoi que ce soit, jusqu'à ce qu'il
LES RAG10NAMKNTI l**
soit venu la voir ; et qu'il n'aime aucune femme, sinon elle. »
On tourne alors par trois fois au-dessus de sa tête la pièce de toile où sont les fèves et on la laisse tomber par terre : si elle tombe le nœud en dessus, c'est signe d'amour chez Famant. Après avoir fait toutes les singeries que je t'ai dites, on attache le paquet à la jambe gauche de la femme qui se fait tirer les sorts.et quand elle va se coucher, elle le place sous son oreiller. C'est le moyen de donner de la jalousie à l'amant, et de la sorte elle s'éclaircit de ses soupçons.
La nourrice. — Je ne comprends pas ce : « Faites que je le trouve bouche à bouche avec elle, et s'il viendra tôt, faites qu'il tombe de ces fèves.»
La commère. — Cela veut dire : « Faites que la fève mâle touche la fève femelle et qu'en tombant seule, pendant qu'on les mêle, elle montre que l'amant viendra voir sa maîtresse, o
La nourrice. — Je vois clair maintenant; oui, oui, sur ma foi, cela me plaît beaucoup.
La commère. — On prétend que sainte Hélène se lève par trois fois de dessus son siège quand on dit la bonne aventure à l'aide de son oraison,et c'est un péché dont n'absoudraient pas les stations de dix carêmes.J'ai pourtant vu croire à cela des personnes dont tu ne te douterais jamais, et, j'y pense ..
La nourrice. — A quoi donc?
La commère. — Pour b magie au chérubin du liège j'ai oublié de te dire l'oraison qui se prononce cinq fois avant que l'on ne touche le lis avec la baguette.
La nourrice. — Il me semblait aussi qu'il manquait quelque chose. Dis-la-moi.
La commère :
Bon petit Ange, beau petit Auge, Messire saint Raphaël, Par vos aUes d'ûiseau,
l64 l'arétih
Ecoutez ce que je vous demande.
Si un tel méprise une telle, Tournez-vous par ci, de grâce, Et par-là, si nulle autre ne îe soulage.
La nourrice.— Que de bêtises se disentet se croient La commère. — Si on en dit et si on y croit, hoin. On ne saurait évaluer à son prix la simplicité des gens, et sois bien sûre que qui ferait le compte des scélérats et des imbéciles ne trouverait pas beaucoup moins de nigauds que de coquins.
La nourrice. — Je n'en fais aucun doute. La commère. — Pour la bonne aventure à la cire vierg-e, on prend une marmite neuve et on la met sur le feu avec de la cire dedans. Quand la cire commence à s'échauffer, on prononce l'incantation, puis on prend un verre qui n'ait jamais servi, on y jette dedans la cire fondue et, sitôt qu'elle est refroidie, on y voit tout ce qu'on sait demander.
La nourrice. — Dis-moi l'incantation.
La commère. — Une autre fois.
La nourrice. — Pourquoi pas maintenant?
La commère. — J'ai fait vœu de ne pas la dire le jour où nous sommes, mais je t'enseignerai celle du Pater nostri, l'ensorcellement de l'œuf et jusqu'au sas à bluter la farine, où l'on plante des ciseaux, avec l'oraison de saint Pierre et de saint Paul. Tout cela, ce sont des niaiseries, des attrapes, des moqueries, proches parentes de la perversité de celles qui usent de semblables maléfices. Mais comme tout le monde est porté sans peine à croire ce qui lui agrée, la maquerelle donne pour vérités pures les mensonges de la sor> ne, et le hasard qui fait parfois tomber l'un d'eux juste sauve celles de ses prédictions qui tournent mal.