LE PRISONNIER
Nanna -Venons-en à unemadone(i) (je veux taire son nom) qui eut un beau caprice pour un prisonnier dont le podestat reculait indéfiniment la pendaison, de peur de faire ce plaisir à la potence. Son père, en mourant, lorsque le drôle était âgé de vingt et un ans environ, lavait laissé héritierdequatorzemille ducats moit.e comptant, le reste en domaine, plus les meubles d'une maison ou pour mieux dire d'un palais. En trois ans se mang-ea, se joua et se spermatisatout l'argent comptant ;pu.s il mit la main sur les terres, et en trois années dévora le reste.
Comme il ne pouvait vendre certaine maisonnette ce jue lui défendait une clause spéciale du testament, il la Icmoht et en vendit les pierres ; puis ce fut le tour du mobilier : empruntant un jour sur les draps, vendant e lendemain une nappe, puis un lit, puis un autre, lujourd hui ceci, demain cela, il alla ainsi jusqu'au derner sou et fit si bien trébucher la balance qu'après ivoir d abord eng-agé, puis vendu, autant dire donné
•JOCe mot en français s'applique généralement à la Sainte Vier-e fous arons cru pouvoir 1 employer dans un sens plu, général où U tud bien l'italien Madunna. Souciai, ou u
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pour rien le palais, il resta tout nu et tout cru. Alors il s'enfonça dans toutes les scélératesses que peut non seulement faire, mais imaginer un homme : faux serments, homicides, vols, tricheries, cartes préparées, dés pipés, félonies, filouterie?, escroqueries, assassinats. Il avait été mis en prison des quatre et cinq an-; à la foi.*, avait reçu plus d'anguillades que de bouchées de pain, et il s'y trouvait en ce moment pour avoir craché à la figure d'un messire. . je ne veux pas le mentionner en vain.
Anlonia. — Ribaud ! Traître 1
JSanna. — C'était un si fieffé ribaud que. d'avoir couché avec sa mère, on pouvait dire que e'eût élé le moindre de ses péchés. Réduit à la mendicité, en ce qui concerne tout le reste, il était si opulent en faites ma! français qu'à lui seul il aurait pu le donnera un miiiier de ses pareils et en garder encore pour lui toi;t uu monde. Pendant que ce renégat était en prison, un médecin, aux gages de la ville pour soigner les pauvres détenus, s'occupait de guérir la jambe de l'un d'eux, qui craignait que le chancre ne la lui rongeât, « Comment ! s'écria ce médecin, j'ai guéri la nature surnaturelle de ce brigand, et je ne guérirais pas ta jambe ? ». Cett-î surnaturelle nature parvint aux o;eilles de la dite madone, et le paquet démesuré du scélérat qui était en prison lui entra si profondément dans le cœur qu'elle se mit à brûler pour lui plus que cette. reine (i) d'autrefois ne brûla, dit-on, pour le taureau. Comme elle n'anex-cerait ni voie ni moyen de pouvoir s'en passer la fantaisie, elle résolut de commettre quelque méfait, afin qu'on l'enfermât dans cette même prison uù était la crache-su r-!a-eroix. Pâques arrivées, elle communia sans se confesser ; on l'en reprit ; elle répliqua qu'elle avait bien fait ; la chose se divulgua, plainte fut portée au
(i; iVi.haé.
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podestat qui la fit arrêter et mettre à l'estrapade ; alors elle confessa que la cause de son crime était l'envie effrénée qu'elle avait du poireau de l'homme en question aux yeux en dedans et si petits qu'à peine y voyait-il, au nez large et écrase sur la figure, avec une balafre en travers et deux cicatrices du mal de Job qui ressemblaient à deux grelots de mule, déguenillé, puant, déboutant, tout rempli de poux et de vermine. L'honorable podestat le lui donna pour compagnon en lui disant: « Ce sera la pénitence deton péché, per infinita secula seculorum. » Cela lui fit autant de plaisir d'être enfermée pour toute sa vie qu'un autre en aurait à sortir de prison. On prétend qu'après avoir tâté de cette grandissime gerbe, elle s'écria : « Dressons ici nos tabernacles (i). »
Antonio. — Est-ce que cette gerbe dont tu parles était aussi grosse que celle d'un âne?
Nanna. — Plus grosse.
Anlonia. — Que celle d'un mulet?
Nanna. — Encore plus.
Anlonia. — D'un taureau?
Nanna. — Encore plus.
Anlonia. — D'un cheval?
Nanna. — Trois fois plus grosse, te dis-je.
Antonia. — Elle était donc alors aussi grosse que les colonnes d'un lit de parade?
Nanna . — Juste.
Antonia. — Que t'en semble?
Nanna. — Pendant qu'elle nageait dans l'allégresse jusqu'au cou, le podestat fut réprimandé par la commune et force lui fut, pour satisfaire à la justice, de condamner le susdit criminel à la potence, ses dix jours de grâce
(i) Allusion à la fête des Tabernacles chez lei Juifs. La pannochiu signifi- rait le loulab, les loulabina, gerbes ou branches qu'on porte dans les synagogues ce jour-là arec les dons de la terre, en chantant la prière de Hosannab.
C4 l'ap.btin
lui ayant été signifiés. ..J'ai laissé de côté quelque chose; nous reviendrons au scélérat, oui. La gourmande n'était pas plutôt en prison et à peine avait-elle jeté le masque, que la nouvelle s'en répandit par la ville et donna matière aux caquets des badauds, des artisans, des femmes surtout; dans les rues, aux fenêtres, sur les marchés, on n'entendait causer que de l'emprisonnée, et avec des moqueries, des airs de dégoût! Lorque six commères se trouvaient réunies autour du pilier à l'eau bénite, elles en bavardaient deux heures d urant. Entre autres cénacles, il s'en forma un dans mon quartier, et une monna(i) prude-de-campagne, entendant de quoi il s'agissait et voyant toute la bande en suspens, la quenouille à la main, pour l'écouter, s'écria : « Nous autres qui, pour êtres femmes, sommes toutes déshonorées par les déportements de cette coquine, nous devrions marcher à l'instant sur le Palais, l'arracher de la prison, dussions-nous y mettre le feu, la flanquer sur une charrette et la déchirer de nos dents; nous devrions la lapider, l'écoreher vive, la crucifier ! » Ces paroles proférées, elle s'éloigna gonflée comme un crapaud et rentra chez elle comme si tout l'honneur des femmes du monde entier dépendait d'elle.
Antonia. — La pécore!
Nanna. — Les dix jours de grâce signifiés au malandrin, vint à l'apprendre cette ne-crache-pas-à-l'église dont je te parle, qui voulait courir à la prison et l'en faire sortir en y mettant le feu ! Elle en eut grande compassion, songeant au préjudice qu'éprouveraitla ville à perdre sa plus grosse pièce d'artillerie, celle dont la renommée, seule, à défaut de meilleure preuve, attirait les femmes qui se trouvaient mal partagées, comme l'aimant attire l'aiguille ou un brin de paille. La môme frénésie d'en jouir qui avait poussé l'autre méprisesacrement (révérence parler) l'emplit elle-même, et elle
(i) Dimiaulif de Madonna.
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imagina la plus rusée, la plus diabolique invention qu'on ait jamais ouï.
Antonio. — Ou'imagina-t-elle? Dieu te garde de frénésies ainsi faites!
Nanna. — Elle avait un mari continuellement malade, qui restait deux heures levé et deux jours au lit, pris parfois de telles palpitations de cœur qu'il en étouffait et semblait près dépasser. Ayant appris d'une des balaye- bordels (qu'elle aille à la malheure) ! qu'elles pouvaient sauver l'homme qu'on mène à la potence, rien qu'en se jetant au-devant de lui et en criant: « Celui-ci est mon mari! »...
Antonia. — Qu'entends-je?
Nanna. — ...elle résolut de donner le coup de pouce au sien, puis, usant du droit des ribaudes, de prendre le vaurien pour époux. Pendant qu'elle y songeait, voici qu'avec des : « Aïe ! aïe ! » son pauvre homme, fermant les yeux, crispant les poings, battant des jambes, vint à se pâmer. Elle, qui ressemblait à une caque de thon salé, pour être moins haute que large, lui mit un oreiller sur la bouche, s'assit et, sans avoir l'aide d'aucune servante, lui fit sortir l'âme par où sort le pain digéré.
Antonia. — Oh ! oh ! oh !
Nanna. — Alors elle fit un tapage épouvantable, s'arracha les cheveux, rassembla tout le voisinage qui, connaissant l'indisposition du pauvre homme, ne douta pas qu'il n'eût été étouffé dans une de ces crises dont il souffrait continuellement. On l'enterra fort honnêtement, car il était honnêtement riche, et aussitôt la veuve, véritable chienne en chaleur, se réfugia au bordel, pour ne pas mâcher le mot. Comme de son côté, ni de celui de son mari elle n'avait de parents qui valussent deux deniers, elle y resta sans empêchement aucun, tout le monde pensant qu'elle était devenue folle de douleur après la mort du susdit. Arriva la nuit aui Drécéda le matin où
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le misérable devait ôlre exécuté ; la ville en devint déserte, tous les hommes et presque toutes les femmes s'étaut rassemblés au Palais du podestat pour voir annoncer son supplice à celui qui en méritait mille. L'homme se mit à rire en entendant dire au Prévôt : « La volonté de Dieu et celle du magnifique podestat (j'aurais dû le nommer le premier) est que tu meures. » Il fut extrait de la prison et conduit au milieu du peuple, les pieds dans les ceps, avec les menottes, assis sur une méchante poignée de paille, entre deux prêtre-, qui le récon- » ji'taient,et ne faisant pas uns mine trop rechjgooe à l'image qu'on lui présentait à baiser. Comme s'il ne i ,sait pas de lui, il contait des bourdes en chemin, et tous ceux qui se présentaient, il les appelait par leurs noms. Depuis le matin, la grosse cloche du communal sonnait lentement, lentement, pour annoncer l'exécution qui allait avoir lieu. Le* bannières furent déployées, puis lecture faite (elle dura jusqu'au soir) de la :mnation par un de ceux du tribunal criminel, qui a\ ait une voix retentissante; ensuite, il s'achemina une grosse corde dorée au col et une mitre de papier doré sur la tète, pour signifier qu'il était le roi des coquins. Au son de la trompette, veuve de son gland, on le fit avancer au milieu d'une escouade de sbires, la populace marchant par derrière, et partout où il passait, les balcons, les toils,lcs fenêtres, tout était plein de fema^s et d'enfants. Dès qu'il fut près de la catin qui, avec un grand battement de cœur, guettait le moment de se jeter au cou du scélérat, avec cette avidité dont un maiade brûlé de la fièvre se jette sur un seau d'eau fraîche, sans le moindre trouble elle s'élança furieusement, lendit la foule à grands cris.et, écheveiée, battant des mains, l'étrc-ignit de toutes ses forces en disant : « Je suis sa femme! » La justice fut suspendue, tout le monde se poussait, se heurtait et l'on entendait un vacarme, on jurait dit que les cloches du monde entier sonnaient
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en môme temps au feu, aux armes, au prêche, à la fôte. La nouvelle arrivée aux oreilles du Podestat, il fut obligé de tenir la main à la loi, et le misérable fut livré, pieds et mains libres, pour être accroché aux fourches de la scélérate.
Antonia. — Nous sommes à la fin du monde !
A'anna. — Ah ! ah t ah !
Antonia. — De quoi ris-tu ?
Nanna. — De celle qui s'était faite luthérienne pour vivre en prison avec lui, et qui y resta avec trois coups de couteau dans le cœur : le premier fut de l'en sortir ; le second de croire qu'il allait être pendu ; le troisième d'apprendre qu'une autre s'était emparé de son château, de sa ville, de ses états.
Antonia. — Dieu fassedubien au Seigneur Dieuqui la punit de ces trois coups de couteau I
LE PUTANISME
Il vint, te dis-je, à Rome un jeune homme de vinofcdeux ans, noble, riche, marchand de nom seulement, un vrai morceau de putain. A son arrivée, du premiercoup il me tomba entre les mains et je feignis de m'amouracher de lui ; il s'en dressa d'autant plus sur ses ergots que je me tenais haute sur les miens. Je commençai par lui envoyer ma servante quatre ou six fois par jour, pour le prier de daigner venir me voir ; le bruit se répandit partout que j'en étais au bouillon de poulet et à l'extrême-onction pour lui. « La putain a fini par donner dedans, disait-on, et pour qui ? pour un gamin dont la bouche pue encore le lait ! Il la fera damner, à se jamais rester sérieux une heure. » Moi, je ne disais rien, mais je me rongeais, oh 1 à fleur de peau. Alois
68 l'arktik
je fis semblant de ne pouvoir plus ni manger ni dormir; j'en parlais toute la journée, je l'appelais continuellement et fis si bien qu'on se mettait à parier que j'irais ramasser des pierres et que je finirais par mourir pour ses beaux yeux. Le jouvenceau, qui profitait de quelques bonnes nuits et de quelques friands soupers, allait partout faire le vantard et montrait à qui voulait une turquoise de peu de valeur que je lui avais donnée. Quand il était avec moi, je ne cessais de lui dire: « Ne vous laissez pas manquer d'argent, n'allez pas en importuner d'autres que moi, tout ce que je possède est à vous, puisque moi aussi je suis vôtre. »
C'est ce qui le faisait se pavaner dans les Banchi(:), quand il voyait qu'on le montrait du doigt. Un jour qu'il était chez moi, vint me voir un haut et puissant personnage ; je fis cacher mon jeune homme dans un cabinet, et dis d'ouvrir. Le grand seigneur entra, s'assit, puis, apercevant je ne sais quels draps de toile blanche : « Qui en aura l'étrenne?s'ëcria-t-il ; votre Ganymède?» ouCanymède,je ne me rappelle pas. «lien aura l'étrenne pour sûr, répondis-je ; je l'aime,je l'adore, c'est mon dieu, je suis sa servante, et je la serai éternellement, tout en vous caressant, vous autres, pour votre argent. » Pense un peu s'il se rengorgeait en m'entendant parler comme ça. L'autre parti, je revins lui ouvrir : il s'élança dehors; sa chemise ne lui touchait pas le cul, et, se prélassant par la salle, il avait l'air de s'approprier du regard et ma personne et mes chambrières et toute ma maison. Pour en venir à VAnien de mon Pater noster, un jour qu'il voulut me donner l'estrapade, à sa façon, sur une caisse, je le laissai en bonne humeur et fus m'enfermer avec un autre. Lui qui n'était pas habitué à des plaisanteries de ce genre, il prit sa cape, en lâchant au vent
[\\ La Via dei Banchi «'tait elors la principale rue de Rome et la plu» fréquente» par les courtisants.
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quelque sottise, et sortit, s'attendent à ce que j'allais le faire rappeler, comme d'ordinaire ; mais il ne vit pas arriver la colombe, ce qui lui mit le diable dans le corps, et il revint à la porte: « La signora est en compagnie», lui fut-il répondu. 11 en resta comme une souris novée dans l'huile, le menton penché sur la poitrine, la bouche amère, les lèvres sèches, les yeux larmoyants, la tète sur le cou d'un autre (i), et le cœur lui battant fort ; il s'éloigna pas à pas et les jambes lui tremblotaient comme à quelqu'un qui relève de maladie. A travers les fentes de la jalousie, je le voyais s'en aller par saccades, et je riais! Je ne sais qui le salua : il lui rendit le bonjour en soulevant un peu la tête. Le soir, il revint; je lui fis ouvrir et il me trouva en train de m'amuseravec une nombreuse société ; voyant que je ne lui disais pas : « Asseyez-vous! », il s'en octroya lui-même la permission, se campa dans un coin, sans se dérider aux plaisanteries qu'il entendait, et resta jusqu'à ce que tout le monde ût parti. Quand il se trouva seul : « Sont-ce là des amours ? s'écria-t-il; sont-ce là des caresses? Sontlà tes serments ?» — « Mon chéri, lui répondis-je, je suis, grâce à toi, devenue la fable des courtisanes de Rome ; on fait des comédies de ma simplicité, et, ce qui me cuit bien davantage, c'est que mes amoureux ne veulent plus rien me donner ; ils me disent : « Nous ne voulons pas acheter la graisse pour qu'un autre mange la rôtie. » Mais si tu veux que je redevienne celle que j'étais pour toi et que tu connais bien, fais une chose. » A ces mots, le voilà qui se redresso la tête comme la redresse aux cris de : a Sauve-toi ! sauve-toi ! » un homme qu'on va pendre; il mejureque, pour l'amour de moi, il crèverait des yeux aux puces et m'affirmeque je n'ai qu'à demander de bouche. Je lui dis alors : « Je voudrais avoir un lit de soie ; cela coûte, avec les fran-
(i) xN 'ayant plus sa têlc à coi.
70 l'auétin
ges, le satin et le bois de lit, cent quatre-vingt-dix-neuf ducats ou à peu près, sans la façon ; et pour que mes amis voient qife tu fais grandement les choses et que tu t'endettes à me faire des cadeaux, prends-moi tout cela à crédit ; l'heure de payer venue, laisse -moi faire; je veux que ce soient eux qui payent ou qu'ils crèvent ! » — « Gela ne se peut pas, répondit-il, mon père a écrit partout et défendu de me faire crédit ; que ce serait au risque de qui me préférait quoi que ce soit. » Je lui tournai les épaules et le fis sortir de chez moi. Un jour après, je l'envoie chercher et je lui dis : « Va trouver Saîomon, il te prêtera de l'argent sur simple billet de ta main. » Il y va ; Salomon lui dit : « Mais je ne prête que sur gages 1 » Il revient chez moi et me conte l'affaire, a Va chez un tel, lui dis-je alors. Il te donnera des bijoux pour telle ou telle somme et le Juif te les achètera volontiers. » Il y va, trouve l'homme aux bijoux, convient avec lui de deux mois, par écrit, porte les bijoux à Salomon, les lui vend, et revient chez moi avec l'argent.
Antonio,. — Ou veux-tu en venir ?
Nanna. — Les bijoux m'appartenaient, et le juif, à qui je rendis son argent, me les rapporta. Au bout de huit jours, j'envoie chercher l'homme qui lui avait vendu les bijoux sur billet, et je lui dis : « Fais mettre le jeune homme en prison, comme suspect de vouloir s'enfuir; tu en jureras. » Le marchand suivit mon conseil, le nigaud fut mis sous clef et ne sortit qu'après avoir payé son écot au double, parce que les vieux hôteliers, pas plus que les nouveaux, n'ont pour habitude de donner à manger gratis.
LES CARACTÈRES Comme les caractères des gens sont encore de plus do
LES R VGIONAMENTI 7 \
vergetés que leurs fantaisies, étudie-les, guette, prévois, examine, réfléchis, analyse et passe au crible les cervelles de tout le monde.
Te voici un Espagnol, bien altifé, parfumé, délicat comme le cul d'un pot de chambre, qui se brise dès qu'on le cogne, l'épée au côté, bouffi d'arrogance, son moço par derrière, la bouche pleine de ses « Par la vie de l'Impératrice ! » et autres gentillesses. Dis-lui : « Je ne mérite pas qu'un cavalier tel que vous me fasse tant d'honneur I Que Votre Seigneurie se couvre la tête ; je ne l'écouterai pas qu'elle ne se la soit couverte. » Si les « Votre Altesse » qu'il te lâchera par la figure et les baisers dont il te léchera les mains étaient le moyen alchimique de t'enriebir, grâce à ses Altesses et à toutes ses cérémonies, tes revenus dépasseraient ceux d'Agostino Chigi.
Pippa. — Je sais bien qu'il n'y a rien à gagner avec eux.
Nanna. — Avec eux, tu n'as pas autre chose à faire qu'à leur rendre de la fumée en échange du vent et des bouffées en échange de ces soupirs qu'ils savent si bien lâcher à pleins boyaux. Incline-toi cependant à leurs révérences, ne leur baise pas seulement la main, mais le ç-ant, et si tu ne veux pas qu'ils te payent avec le récit de la prise de Milan, dépêtre-toi d'eux le mieux que tu sauras.
Pippa. — C'est ce que je ferai.
Nanna. — Tiens-toi tranquille. Un Français! Ouvrelui vite, à celui-là ; ouvre-lui en un éclair, et pendant que tout guilleret il t'embrasse, il te baise à la bonne franquette, fais apporter le vin ; avec les gens de cette nation, sors du naturel des putains, qui ne te donne raient pas un verre d'eau si elles te voyaient trépasser. et à l'aide de deux bouchées de pain commencez à vôug familiariser amoureusement ensemble. Sans rester trop longtemps sur les convenances, accepte-le à coucher avec
7« L AIYKTIN
toi et mets-moi gentiment à la porte tous les autres : aussitôt, tu croiras avoir affaire à carnaval, tantil pleuvra de victuailles dans ta cuisine. Quoi de plus ? lisors tira en chemise de tes griffes, parce que ce sont de bonivrognes, sachant mieux dépenser l'argent que le gagner et s'oubliant eux-mêmes plus facilement qu'ils ne se souviennent d'une injure qu'on leur a faite; il se souciera bien que tu l'aies volé ou non !
Pippa. — Amours de Français ! Soyez-vous bénis '
Nanna. — Songe aussi que les Français retournent deniers et les Espagnols coupes. Les Allemands, parlons d'eux, sont faits d'un autre moule, et il y a lieu de jeter sur eux son dévolu: je parle des gros marchands qui se plongent dans les amours, je ne veux pas dire comme dans le vin, parce que j'en ai connu d'on ne peut plus sobres, mais comme dans les luthérianeries. Ils te donneront de grands ducats, si tu sais les prendre par le bon bout, sans aller crier sur les toits qu'ils sont tes amants, ni qu'ils te font ceci, qu'ils te disent cela ; plume-les secrètement, ils se laisseront plumer.
Pippa. — J en aurai bonne mémoire.
Nanna. — Leur naturel est dur, âpre et grossier ; quand ils s'entélent d'une chose, Dieu seul la leur ôterait. Donc, sache les oindue, comme d'huile douce, de la connaissance que tu as de leur caractère.
Pippa. — Que me restera-t-il à faire de plus ?
Nanna. — Je voudrais t'exhorter à une chose, et je n'ose me risquer à la dire.
Pippa. — A quoi donc ?
Nanna. — A rien.
Pippa. — Dites-le-moi, je veux le savoir.
Nanna. — Non, ce me serait imputé à blâme et à péché.
Pippa. — Pourquoi m'avez-vous mise en goût de le
savoir
Nanna. — A te dire le vrai, que diable en sera-t-il,
LE8 RAGIONAMIÏNTI 7$
si tu peux souffrir la promiscuitédc juifs ? Oui, endurola donc, mais adroitement. Trouve un prétexte, comme de vouloir acheter des tapisseries, des garnitures de lit ou semblables babioles ; tu verras qu'il s'en rencontrera bieu quelqu'un qui te mettra dans le tiroir de devant Se produit net de toutes leurs usures, de toutes leur.» filouteries, et qui y ajoutera même l'argent du change r s'ils puent le chien, laissedes puer.
Pippa. — Je croyais que vous alliez me confier quelque grand secret.
X inna - Que sais-je, moi? L'infection qui est leur maladie me faisait hésiter à t'en parler. Mais sais-tu ce qu'il en est ? Les gros g~aius ramassés par les gens qui vont sur mer, c'est au risque d'aller ramer sur les galères, au risque des Catalans, au risque de se noyer, de tomber entre les mains des Turcs, de Barberousse, de voir le vaisseau s'effondrer, de manger du pain sec et plein de vermine, de boire de l'eau et du vinaigre, et de supporter mille autres misères, à ce que j'ai entendu dire. Si celui qui va sur mer ne s'inquiète ni du ventni de la pluie ni de ses fatigues, pourquoi une courtisane ne se moquerait-elle pas de la puanteur .des juifs?
Pippa. — Vous faites des comparaisons on ne peut plus jolies. Mais si je m'empêtre d'eux, que diront mes amis ?
Aanna. — Que veux-tu qu'ils disent, s'ils ne savent rien ?
Pippa. — Comment ne le sauraient-ils pas ?
Nanna. — Si tu n'en dis rien, le juif, par crainte qu'on ne lui casse les os, sera discret comme un voleur.
Pippa. — De cette façon, oui !
Nanna. — Te voici dans ta chambre un Florentin, avec ses froncements, ses remuements de babines ; fais-lui bon accueil. Les Florentins, hors de Florence, ressemblent à ces gens qui ont la vessie pleine et n'osent aller pisser, par respect pour l'endroit où ils sa
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trouvent ; u^c t'ois sortis, ils submergent un terrain d'une longueur!... d'unelongueur! avec l'urine que vers^ leur ustensile. Ils sont, jetedis, pluslar^es dehors qu'ils ne sont chez eux serrés ; en outre, ils se montrent lettrés, gentils, polis, spirituels, savoureux, et quand ils ne te feraient cadeau de rien plus que de leur aimable langage, ne pourrais-tu pas t'en contenter ?
Pippa. — Moi, non,
Nanna. — C'est une façon de parler. Suffit qu'ils dépensent au possible, qu'ils font des soupers pontificaux et des parties de plaisir bien autrement galantes que les autres; enfin, leur langue plaît à tout le monde.
Pippa. — Venez-en donc un peu aux Véuitiens.
Nanna. — Je ne veux pas te renseigner sur eux, parce que si je l'en disais autant de bien qu'ils en méritent, on me riposterait : « L'amour te déçoit ! » et, certes, il ne me déçoit nullement, car ce sont les dieux, les maîtres de l'univers, et les p/us beaux jeunes gen», les plus beaux hommes faits, les plus beaux vieillards du monde. Dépouille-les de ces vêtements austères qu'ils portent, tous les autres hommes te paraîtront des fantoches de cire, en comparaison, et bien qu'ils soient fiers, parce qu'ils sont riches, ils sont la bonté même, pourtraite au naturel. Quoiqu'ils vivent en marchands, visà-vis de nous autres ils se comportent royalement, et celle qui sait les prendre peut s'estimer heureuse : toute chose en ce monde est plaisanterie, sauf ces grands coffres qu'ils ont, pleins jusqu'au bord de ducats, et qu'il tonne ou pleuve, ils n'en font pas plus de cas que d'un bagattino (i).
Pippa. — Dieu les protège 1
Nanna. — Il les protège bien.
Pippa. — Mais maintenant que je m'en souviens, expliquez moi donc pourquoi la signora qui est revenue
(i) Monnaie de très petite valeur,
LES HAOtCmA'BENTl 76
de chez eux l'autre jour n'a pu y rester ; d'après ce que ma marraine disait, elle s'en est revenue avec vingt paires de caisses remplies de cailloux.
Nanna. — Je vais te le dire. Les Vénitiens ont le goût fait à leur façon particulière ; ils veulent des fesses, des tétons et des ebairs fermes, de quinze à seize ans jusqu'à vingt ans, au plus, et non pas des pétrarquesqueries. Pour cette raison, ma fille, avec eux mets dans le coin les manières de courtisane et régale-les au naturel, si tu veux qu'ils te jettent à pleines mains de l'or couleur de braise et non des sornettes couleur de brouillard. Pour moi, si j'étais homme je voudrais coucher avec une femme qui aurait plutôt la langue bien emmiellée que bien endoctrinée, et j'aimerais mie;ix tenir dans mes bras la plus grande catin que messire Dante...
Pour te faire faire un saut de Florence à Sienne, y. te dirai que les Siennois, ces groses bêtes, sont àt bons fous, pas méchants, encore bien que depuis quelques annr-es ils aient empiré, à ce que disent certaine ; gens. De la quantité d'hommes que j'ai pratiqués, ils me semblent être le superlatif; ils ont quelque chose des gentillesses et des talents des Florentins, mais sans être si adroits, si fins de nez, et qui sait les duper, le; rase et les pèle jusqu'au vif; ce sont de bons couil'ards. plutôt que non, d'un commerce honorable et agréable.
Pippa. — Us sont faits exprès pour moi.
■iina. — Oui, certes* maintenant, passons à Naples.
Pippa. — Ne m'en parlez pas; rien que d'y songer, je rends l'âme.
Nanna. — Ecoute, ma petite signora, par la vie do ta mort ! Les Napolitains sont mis au monde pour vou -, faire perdre le sommeil ou pour que l'on en prenne un ; bonne lippéq une lois par mois, uq jour qu'on en a la fantaisie en tèto, que l'on est seule ou avec quelqu'un
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de peu d'importance. Je dois t'en prévenir, leurs hâbleries vont jusqu'au ciel; parle-leur chevaux : ils possèdent les meilleurs d'Espagne; parle vêtements : ils en ont plein deux ou trois garde-robes; de l'argent, ils en regorgent, et toutes les belles du royaume meurent d'amour pour eux. Si tu laisses tomber ton mouchoir, ton gant, ils te le ramassent, avec les plus galantes paraboles qu'on ait ouïes jamais à la cour de Capoue ; oui, signora.
Pippa. — Quel amusement !
Nanna. — J'avais pris l'habitude jadis de désespérer un de ces brigands, appelé Giovanni Agnese, en m'efforçant de le contrefaire (en paroles, car en actions le bourreau n'y parviendrait pas : c'est l'écume de la ribauderie des ribauds), et un Génois s'en étouffait de rire. Je me tournai un jour vers celui-ci et je luis dis : « Ma Gênes à moi, ta superbe à toi, vous savez si hier», vous autres, acheter la vache sans vous laisser mettre un seul os, que nous n'avons pas grand'chose à gagner avec vous. » C'est vrai ; ils trouvent moyen de raffiner le fin, d'aiguiser l'aigu, sont excellents ménagers, coupent la tranche aussi mince qu'elle doit être et ne t'en donneraient pas un tantinet de plus. Glorieux au demeurant, je ne saurais te dire comme, amateurs des gentilles façons napolitaines espagnolisées, respectueux, te faisant paraître du sucre le peu qu'ils te donnent, et ce peu ne leur manque jamais. Ces gens-là, contente-toi de les payer de fumet et mesure-leur les denrées comme ils te mesurent les leurs; sans trop te dégoûter de ce qu'ils parlent de la gorge et du nez, avec des hoquets, prends avec eux la vie comme elle vient.
Pippa. — Les Bergamasques ont plus de grâce que n'en a leur parler (i).
(1) Le dialecte de Bergame passait pour le plus grossier a> l'Italie.
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Nanna. — Il y en a parmi eux aussi d'agréables et de séduisants, oui, certes; mais venons-en à nos Romains; gare les coups, Rienzi ! Ma fille, s'il te convient de manger du pain et du fromage avec des lames d'épées et des pointes de pique en salade, assaisonnées de superbes bravades que leurs bisaïeux firent jadis aux Prévôts, va t'empètrer d'eux. Bref, le jour du sac (i) leur chie encore sur la tête (révérence parler), et c'est pourquoi le pape Clément n'a jamais voulu les revoir.
Pippa. — N'oubliez pas Bologne ..
Nanna.— Oublier les Bolonais ! Quelle mine auraient •es logis des putains sans l'ombre de ces grands échalas taillés en flûtes?
Nés seulement pour faire nombre et pour faire ombre, dit la chanson :« en amour, dis-je.et non à la guerre », ajoutait Fra Mariano (2), suivant ce que me racontait un jeune drôle d'une vingtaine d'années, sa créature : « Jamais il n'avait vu, disait-il, fous plus joufflus ni mieux vêtus. » Par conséquent, toi, Pippa, fais-leur fête, comme aux bouche-trous de la Cour que tu auras et amuse-toi de leur babil léger et coulant. Telle pratique n'est pas tout à fait, tout à fait inutile; elle serait même plus utile que nulle autre, s'ils se délectaient de chèvre, autant qu'ils se délectent de chevreau. Quant au reste des Lombards, ces grosses limaces, C3s gros papillons, traite-les en franche putain; tires-eu tout ce que tu pourras, et le plus vite snra le mieux, en ayant bien soin de leur donner à chacun du chevalier et du comte par la moustache; les « oui.signor; non, signor », ils y tiennent comme à un œil. Avec eux, quelque bonne petite piperie ne gâtera pas le potage; il est honnête de leur en faire avaler quelqu'une et plus encore de s'en
(1) Le sac de Rome, dont oa verra plus loin une relation saisit tante.
(2) Sur Fra Mariano, voir l'iutroduction.
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vanter : eux aussi dupent les pauvres courtisanes, puis vont s'en vanter par toutes les auberges où ils logent.