SUR UNE PEINTURE DU TITIEN
Je vous envoie, madone élégante, le sonnet que vous
(1) L'astrologue.
(a) La chaîne d'or que François I»' avait donnée à l'Aretin était faite de fleurs de lys reliée» par des langues.
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m'avez demandé et qu'a créé ma fantaisie à l'occasion du pinceau de Titien, car, de même qu'il ne pouvait portraireun prince plus glorieux, je ne pouvais non plus me fatiguer l'esprit pour un portrait moins honorable. En le voyant, j'ai appelle la nature en témoignage, lui faisant confesser que l'art s'était confondu avec elle. Et de cela la preuve en est chaque ride, chaque poil, délail et les couleurs dont il est peint qui ne rendent pas seulement l'ardeur de la chair, mais découvrent la virilité de 1 âme. Et dans le brillant des armes qu'il a sur le dos se reflète le vermillon du velours qui lui sert d'ornement au fond. Quel bel effet font les panaches delà salade, vivement enlevés avec leurs reflets sur le poli de la cuirasse de ce duc 1 Jusqu'aux bâtons de ses généralats qui sont naturels ! Qui ne dirait que les bâtons que lui mirent en mains l'Eglise, Venise et Florence, ne fussent d'argent? Quelle haine doit porter la mort à ce génie sacré qui donne la vie aux gens qu'elle tuel La majesté de César le reconnut bien à Bologne quand, se voyant dans sa peinture, il s'en émerveilla plus que des victoires et des triomphes par lesquels il est toujours sûr d'aller aux astres. Lisez donc le sonnet avec un autre ensuite, puis résolvez-nous à priser la volonté que j'ai eue de glorifier le duc et la duchesse d'Urbin, mais non à louer le style d'aussi faibles vers. De Venise, le 7 de novembre mdxxxvii.
Si le célèbre Apelle, parla main de l'art, Représenta d'Alexandre le visage et le corps, Il ne rendit pas pourtant de son rare modèle Cette noble vigueur qui est le partage de l 'âme.
Mais Titien qui a reçu du ciel meilleure part,
Manifeste toute pensée invisible,
Et le grand-duc dans sa figure peinte
Découvre toutes les gloires éparses dans son cœur.
LES LETTRES î33
11 porte la terreur entre ses deux sourcils,
Le courage dans $«s yeux et la fierté sur son front,
Dans l'ampleur duquel siègent l'houneur et la raison.
Dans son torse armé et dans ses bras dispos Brûle celte valeur qui garde du péril L Italie confiée à ses glorieuses vertus.
L'harmonie des couleurs, que le pinceau De Titien a étendues, exprime en dehors Sa concorde qui gouverne en Leonora Toutes les puissances de son noble esprit.
Avec elle siège la modestie dans une humble altitude,
L'honnêteté réside en sa parure,
Lui cache la poitrioe lui voile la chevelure,
Son regard seigneurial lui fixe l'amour.
Pudeur et beauté, ces ennemis éternels,
Se répandent sur ces traits, et entre ses sourcils
Le royaume des grâces se discerne.
La prudence garde sa vertu et lui conseille
Le beau silence ; mais ses autres vertus intimes
Lui ornent le front d'un éclat merveilleux.
AU TITIEN
SUR SON TABLEAU DE l'aNNONGUTION
Vous vous êtes sag-ement avisé, cher compère, en vous décidant d'envoyer l'image de la Reine du ciel à l'impératrice de la terre. La hauteur de votre esprit, dont vous lirez les merveilles de la peinture, ne pouvait placer plus haut le tableau où vous avez peint l'Annonciation. On est ébloui par la lumière fulgurante qui sort des
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rayonnements du Paradis, d'oà arrivent les arrq-es accommodés en diverses attitudes sur dès nuées blanches, vives et éclatantes. L'Esprit-Saint, environné des éclairs de sa gloire, fuit entendre le battement de ses ailes, tant est vraie la colombe dont il a pris la forme ! L'arcen-ciel traversant l'air du paysage, qui découvre le bianchissement de l'aurore, est plus vrai que celui que nou3 voyons après la pluie du soir. Mais que dirais-je de Gabriel, le messager divin? Emplissant tout de lumière, resplendissant dans la salle d'une splendeur inconnue, il s'incline si doucement dans l'attitude du respect qu'il faut bien croire qu'il s'est présenté ainsi devant Marie.
Il a la majesté céleste sur le visage et ses joues frémissent de cet éclat tendre fait du sang- et de lait que reproduit au naturel l'harmonie de votre coloris. Su tête se tourne avec modestie, tandis qu'avec gravité il abaisse suavement les yeux; ses cheveux, disposés en boucles tremblantes, montrent pourtant qu'ils sont en désordre. Son habit léger d'étoffe jaune, qui no gêne point la simplicité de son allure, voiletoute lanudité sansen rien cacher; il semble que l'écharpe dont il est ceint joue avec le vent. On n'a point encore vu d'ailes qui égalent les siennes en variété de plumage ni en souplesse. Le lys qu'il porte dans la main gauche embaume et brille d'une blancheur inaccoutumée. Bref, il semble que la bouche dont sortit le salut qui fut notre salut dise en sons angéliques : Ave. Je ne dis rien de la Vierge d'abord adorée, et ensuite' consolée par le courrier de Dieu, car vous l'avez peinte de toile façon et si fort à merveille que les yeux éblouis par l'éclat de ses yeux pleins do calme et de pureté ne- la peuvent regarder. C'est ami que nous ne pourrions louer, à cau*e de l'étrangeté de ses beautés, l'histoire que vous peignez dans le palais de Saint-Marc, en l'honneur de nos Seigneurs et pour écraser ceux qui, ne pouvant nier votre génie, vous
donnent à vous le premier rang seulement dans le portraitet à moi dans l'art de médire, comme si l'on ne voyait pas le monde et» vos- œuvres- et les miennes. De Venise, le 9 de novembre mdxxvh.
AU FILS DU TITIEN pour l'encourager a l'ktudb
Monsignoriho Pomponio, votre père, Titien, m * donné les bonjours que vous m'envoyez et qui m'ont presque autant fait plaisir que deux coqs sauvages que je me suis offert à moi-même, votre père m'ayant dit d'en faire cadeau en son nom à quelque signor. Et pour que vous voyiez ma libéralité, je vous en renvoie mille qui chantent toute la nuit, comme dit l'autre, en vous priant de donner les plus maigres à votre petit frère Ûrazio, pour avoir oublié de me faire dire où en est sa fantaisie de dépenser autant qu'on peut dans ce monde etdans l'autre. Votre seule économie suffira sans doute à qui gagne l'argent, puisqu'étant urètre il est à croire que vous ne sortirez pas des règles de Melchissédec. Ce que je vous dis n'est que du bon sens, ou môme pis ; il est grand temps de revenir à l'étude, caria campagne, selon moi, ne tient pas école, et d'ailleurs la ville est une bonne pelisse pour l'hiver. Allons, venez donc, qu'en faisant, ave^. les douze ans que vous avez, quelques bon repas d'hébreu, de grec, de latin, je veux que nous fassions désespérer tous les docteurs de la mappemonde, comme font enrager tous les peintres d'Italie les belles choses que fait messer papa. Suifît, soyez bien portants et en bon appétit.
Le 26 de novembre mdxxvii.