‹ L'ArétinChapitre 73 sur 89 · POUR METTRE EN PARALLÈLE SON ART ET LA NATURE · texte numérisé non relu

POUR METTRE EN PARALLÈLE SON ART ET LA NATURE

Ayant, seigneur compère, dîné seul, contre ma . coutume, ou, pour mieux dire, en la compngmie fastidieuse de cette fièvre quarte qui ne me laisse plus goûter la saveur d'aucun mets, je me levai de table rassasié du désespoir où elle m'avait mis. Et ainsi, le bras appuyé sur le plat de ia corniche d'une fenêtre, et la poitrine abandonnée dessus, comme aussi presque tout le reste de ma personne, je m'adonnais à regarder l'admirable spectacle que faisaient les barques sans nombre, qui, pleines d'étrangers et de citoyens, récréaient non pas seulement qui regardait, mais jusqu'au Grand Canal lui-même, joie de quiconque le sillonne. Et, dès qu'eut pris fin l'amusement donné par deux gondoles qui avec deux barcarols fameux se mirent à lutter à la course, je pris grand plaisir à voir la foule qui pour assister au divertissement s'était arrêtée sur le pont du Rialto, sur le quai des Camerlingues, à la Pescaria.au traghetto de Sainte-Sophie, et daLS la Casa da Mosto. Et puis, après que ces multitudes et ces autres encore furent en allées avec de gais applaudissements cbacun suivant son chemin, voici que moi, pareil à un homme qui, fâché contre lui-même, ne sait que faire de son esprit et de ses pensers, je retourne les yeux au ciel, qui, depuis que Dieu l'a créé, ne fut jamais embelli de tant belle peinture d'ombres et de lumières. Car l'air était tel que le voudraient représenter ceux qui ont de l'envie contre

238 L'AHérilt

vous, pour ne 'pouvoir point être vous. Admirez-le, dans mari récit : c'était d'abord les édifices, lesque';;, bien qu'ils soient faits de vraies pi aires, paraissaient de matières artificielles. Et puis, apercevez cette atmosphère, qu'en certains endroits je découvrais pure et vive, et, d'autre part, trouble et morte. Considérez encore la merveille que me firent les nuages composes et l'humidité condensée. Ces nuages se tenaient voisins des toits des édifices, moitié sur le premier plan et moitié à l'avant-dernier. Car le fond était plein d'une varpeuT tirant sur le gris noir. Je m'étonnai, certes-, dus couleurs variées qu'ils faisaient paraître. Les plus voisins flambaient comme les flammes du feu solaire, et les [riïîs 'oin'nins rougissaient d'une ardeur de minium. •■•. mcinsincHndesœntcseulvnrent. 0 de quels beaux traits les pinceaux de te nature peignaient l'air, làhaut, l'é r-artant des palais ainsi que le Veceliio fart des p;;vs qu'il ligure 1 De certains côfés apparaissait un vert ment composé pur la nuture, maîtresse des maîtres. L'atmosphère se fondait avec les clairset les obscurs, et mettait si bien en relief ce qu'elle y voulait mettre, ou savait si bien à son gré fondre ce qu'il lui plaisait de fondre, que moi, qui sais comment votre pinceau est le génie des génies, pur trois et quatre fois je m'exclamai : « 0 Titien, où donc êtes-vous ! » Par ma foi, si vous aviez peint ce que je vous narre, vous induiriez les hommes dans la même stupeur qui me consuma, lorsque contemplant une telle peinture, je m'en repus longtemps l'âme, bien plus longtemps que n'avait duré la merveille de ce spectacle.

De Mai, à Venise mdlihi.

LES- LUTTAIS 2$g

AU TITIEN

A PROPOS DE MICHEL ANGE, DE BRAMANTE, DE SÉBASTIEN DÉL P101ISO, DU SANSJVIN'O ET d'aUTRES ART1S.TA

Bien que je sois en colère avec vous peur m'avoir repris le moulage de la tête du seigneur Giovanni, sans l'avoir autrement représenté de votre main, et ensuite à cause de mon portrait plutôt ébauché qu'achevé, il n'en est pas moins vrai que vos lettres me sont très a gréa blés, surtout lorsque j'apprends les larmes qui ont baigné les yeux du Bembo, dès que vous avez transmis à la Seigneurie Révérendissime les salutations que je lui envoyais d'uue affection véritable, et comme son bien dévoué.Si sa bonté, en recevant mes compliments par votre bouche, a versé des larm.es, mais aussi, en écoutant les siens dans votre lettre, j'ai pleuré; et je n'ai pas pu ne pa-s m'émouvoir encore de tout mon cœur de toutes les amabilités qu'on vous montra et de l'accueil qui vous est fait par le Pape Notre Seigneur. C'-estune gnàce particulière de la maison Farnese d'abonder en quantité de paresses, car on sait qu'elles sont la mère des espérances inventées par la nature pour l'entretien des hommes qui se repaissent au moins de la certitude des promesses dans la grandeur de leurs doutes. Mais-tenant, que vous soyez peiné que ce caprice qui vous est venu à présent de vous transporter à Rome ne vous soit pas venu vingt ans plus tôt, je le crois fort bien; mais si vois en rest- z émerveillé, dans l'état où vous-la trouvez aujoniN d hui, qu'auriez -vous donc fait en la voyant dans l'état où je la laissai? Sachez pourtant que cette grande ville est dans les troubles de ses malheurs, semblable à un excellent prince maltraité par l'exil; si les incommodités de la misère le pervertissent, il n'en reste pas inoins lui-même en vertu de sa grandeur Toyale. Chaque heure

me semble un mois à attendre que vous reveniez, n fût-ce que pour entendre ce qu'il vous semble des anti ques dans les marbres, et en quoi le Buonarotti vaut plus ou moins qu'eux, et en quoi ne l'approche pas ou le dépasse Raphaël pour la peinture. Je me réjouirai à raisonner avec vous de la construction de Bramante à Saint Pierre etdes œuvresdes autres architectes et sculpteurs. Retenez bien le faire de chaque peintre fameux, et de notreFra Bastiano(i) spécialement. Regardez bien chaque entaille de Bucino, et n'oubliez pas de comparer en vous-même les figures de notre compère M. Jacopo avec les statues de ceux qui rivalisent à tort avec lui, ce qui les fait blâmer avec raison. En somme, infor- ;.i z-vous aussi de la cour, aussi des mœurs des eourtis ms, comme des œuvres du pinceau et du ciseau, et surtout faites attention aux choses de Brio del Vaga, car c'est une admirable intelligence. Cependant souvenez-vous de ne pas vous perdre tellement dans la contemplation du jugement de la Chapelle, que vous en oubliiez le départ, et que vous restiez absent tout l'hiver loin de moi et de Sausovino. D'octobre, à Venise,

MDXLV.

Page 1