‹ L'ArétinChapitre 75 sur 89 · POUR CENSURER LE JUGEMENT DERNIER · texte numérisé non relu

POUR CENSURER LE JUGEMENT DERNIER

Messer, En voyant l'esquisse tout entière de votre Jour du juîX'-'ment, j'ai achevé de reconnaître l'illustre grâce de Raphaël dans la charmante beauté de l'invention. D'autant que moi, en ma qualité d'homme qui a reçu le

(il Cf. Pierre Gauthiez, l'Arétin (Paris, Hachette, i8go). C'est la dernière lettre de l'Arétiu à Michel-Ange.

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saint baptême, j'ai honte de la licence si interdite « I esprit humain, que vous avez prise dans votre façon 4 exprimer les conceptions par lesquelles se peut rendre a fin ou aspire tout sentiment de notre foi très véritable. Ainsi donc, ce fttichel-Ange étonnant en renommee, ce Micfaet-Àng* remarquable en prudence, 0 Michel-Ange admirable a voulu montrer aux gens non moins d'impiété, d'irréligion que de perfectionne peinture ? r

Est il possible que vous.qui en votre votre qualité de divm ne damnez pas entretenir commerce avec tes hommes, vous avez fait cela dans le plus grand temple do Dieu' sur le premier autel de Jésus ? dans la plus grande chapelle du monde? où les grands cardinaux (i) del Eghse, où les pontifes vénérables, où le vicaire du Lhrist avec les cérémonies catholiques, avec les ordres sacres et les oraisons divines,confessent, contemplent et adorent son corps, son sang et sa chair ? Si ce n'était chose impie que d'alléguer une telle comparaison, je me vanterais de ma pracThomie dans mon ouvrage delà iSanna, préférant mon jugement à votre indiscrète conscience, attendu que, dans une matière lascive et impudique, je n'use pourtant point des paroles ambiguës et habituelles à cette gent, mais je parle avec des termes irréprochables et chastes ; et vous, dans le sujet d'une si haute histoire, vous avez montré lesangeset les saints ceux-ci sans aucune honnête terrestre, ceux-là privés ue tout céleste ornement. Vovez pourtant les Gentils quand ils sculptent, je ne dis pas Diane vêtue, mais quand ils figurent Vénus toute nue, ils lui font recouvrir avec la main les parties qui ne sauraient se découvrir : et pourtant voici qu'un chrétien, uour estimer lart au-dessus delà foi, tient pour un spectacle ma-ninque de ne point observer pareille décence envers le»

(i) Cardinal],-; peut-être il y a un méchaul jeu de mou «ur car- Ame, gond, ou même cardino, carrelet. (Note de AI. p. Gaulhiezj.

martyrs et les vierges, aussi bien que le geste de faire saisir un homme par ses parties génitales, tellement qu une maison mal lamée fermerait tout entière les veux pour ce ie point voir. C'est dans un bain de plaisir 'non dans le cœur souverain, que votre style convenait Ce serait moindre forfait de ne point croire, que de rabais ser en cette g-uise la crovauce chez autrui. Mais jusqu'ici 1 excellence de sitéraéraires merveilles ne demeura point impunie, puisqu'elles ont fait ce miracle de tuer votre renommée. Aussi, ressuscitez votre nom en faisant des flammes de feu avec les parties honteuses des damnés et transmuez celles des bienheureux en ravons de soleil' ou bien imitez la modestie des Florentins, 'laquelle d:ssimule sous de belles feuilles d'or celles de leur beau Colosse : et pourtant il est placé sur une place publique et non en un heu sacré. Or, que Dieu vous le pardonne aussi vrai que ce que je dis là n'est point inspiré par le ressentiment que j'eus de n'avoir point ce que ja désirais, car de satisfaire aux envois auxquels vous vous étiez engagé envers moi, vous auriez dû pourvoir à cela avec toute la sollicitude possiblc.d'autant qu'en agissant ainsi vous eussiez apaisé l'envie, laquelle prétend que seuls les Gherardi et les Tomai peuvent user de vous Mais si le trésor que Jules (1) vous laissa pour cette finque ses restes fussent placés dans le sépulcre de vos seul ptures, n'a pas été bastant à faire que vous observiez vos promesses, que puis-je espérer, moi ? Bien que ce soit non point votre ingratitude, ni votre avarice peintre fameux, mais la grâce et le mérite du Pasteur très grand qui est cause de cela. Attendu que Dieu a voulu que son éternelle renommée vive dans la simplicité de son tombeau, dans son essence propre et non dans laitière machine d'une sépulture faite par le talent de votre ciseau. Toujours est-il que le manquement à votre dette

(1) Jules II.

vous est attribué comme un vol. Mais attendu que nos âmes ont plus besoin du sentiment de la dévotion que de la vivacité du dessin, que Dieu inspire la Sainteté de Paul i), comme il inspira la Béatitude de Grégoire, lequel voulut premièrement faire disparaître de Rome la parure des superbes statues des idoles, plutôt que d'enlelever, grâce à elles, le respect dû aux humbles images des saints. Enfin, si vous eussiez pris conseil, pour composer l'univers, l'abîme et le paradis, delà gloire, de l'honneur (2) et de l'épouvante que vous esquissa l'instruction, l'exemple et la science, de la lettre que le siècle a lu de mon cru, je m'assure que jamais la nature et tout ce qui reçut quelque vertu du ciel ne se fussent repenties que le ciel vous eût donné un entendement tant illustre, qu'aujourd'hui, en mérite suprême, vous avez l'air d'une merveille ; mais la Providence qui voit tout prendrait soin d'une telle œuvre, jusqu'à ce que l'ordre qui régit les hémisphères s'y trouvât conservé. De novembre, à Venise, i545.

A présent que j'ai un peu évaporé ma colère contre la cruauté dont vous avez payé ma dévotion, et que je vous ai montré, ce me semble, que si vous êtes divino, moi je ne suis pas d'acqua, déchirez cette lettre, tout ainsi que je l'ai moi-môme mise en pièces, et décidezvous donc, puisque je suis un homme auquel rois et empereurs font réponse.

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