DU COURTAGE
En voyant le chiffre fabuleux du courtage fait chaque année par les agents de change, ©» serait tenté de crier : Au vol ! Il n'est pourtant perçu qu'un courtage bien faible au comptant, plus faible encore sur les opérations à terme. C'est grâce seulement au grand nombre d'affaires qu'il atteint des proportions gigantesques. Le courtage au comptant est de 1/8 pour cent. Pourrait-on prendre moins?
Pour 1 ,200 francs de capital , vous payez 1 fr. 50 de commission. Il n'est pas perçu de courtage moindre que 1 fr. 50, quel que soit le capital de la négociation.
Vous achèteriez une obligation du Nord de
300 fr. , une obligation foncière de 97 SO; vous paieriez 1 fr. 50 de courtage, autant que pour un capital de 1,200 fr.
Pour les obligations, et en général pour toutes les actions au-dessous de 400 fr. , il est exigé un courtage de 50 c. , ce qui fait, par conséquent, plus de 1/8 pour cent. Du moment que l'obligation ou l'action vient à dépasser le cours de 400 fr., on prend 1/8^ ce qui est plus avantageux. Ainsi l'ordonne la Chambre syndicale.
Pour les actions au-dessous de 200 fr., telles que le Palais, comme ce serait prendre plus de 1/4 pour cent que de prendre 50 c. par action, la loi autorise à ne prendre que 25 c.
Si l'action baisse au-dessous de I00fr.,le courtage de 25 c. représente plus que 1/4 pour cent: c'est, du reste, le seul cas, car la loi défend de prendre plus de 1/4 pour cent.
c Les agents de change ne pourront jamais j> percevoir moins de 1/8 pour cent, ni plus de * 1/4 pour cent, sur chaque opération au » comptant ou à terme dont ils auront été » chargés, ainsi que les négociations des let- » très de change. i> Délibération delà Chamj> bre syndicale, 9 janvier 1819.
» Les agents de change et courtiers ne
» pourront exiger aucune somme au-delà àei » droits qui leur sont attribués par le tarif, sous » peine de concussion. »
Arrêté du 24 septembre 1724.
Les fonds étrangers , le Piémont excepté, les piastres Espagnoles, TÂutrichien, etc., paient un droit de 1/4 pour cent. Les agents sont aussi autorisés à percevoir 1/4 pour cent de commission sur les rentes que les tribunaux se chargent de vendre d'oflSce.
Les valeurs industrielles sont soumises au même tarif, à moins cependant que 50 cent, par action ne représentent un courtage plus fort.
Dans ce cas on prend 50 centimes.
Vous le voyez, on n'a pas laissé échapper une occasion de prendre le plus de courtage possible.
C'est là ce qui l'élève, ce courtage si faible en apparence !
Ne vous en plaignez pas à l'agent de change ; il vous montrera le tarif de la Chambre syndicale, et, sur ce tarif, il lui est expressément défendu, sous peine d'amende, de prendre un courtage moindre que les courtages indiqués.
Aussi pour les banquiers, les courtiers, — à
qui l'agent de change fait une remise» — prendon sur les bordereaux le courtage tel qu'il doit exister véritablement , afin de ne pas se mettre en contravention, quitte ensuite à leur en rembourser une partie de la main à la main.
En liquidation le courtage est fixé ainsi :
25 fr. sur 1,500 et sur 2,250, ce qui ne fait pas 1/8 pour cent, (il faudrait pour cela que la rente tombât à 40 francs.)
Et 1/8 pour cent, comme au comptant, sur les chemins de fer et sur la rente Piémontaise.
Le Crédit mobilier, le Crédit foncier, sont rangés dans la catégorie des chemins de fer.
En liquidation, de même qu'au comptant, pour les chemins dont le courtage ne représenterait pas 1/8 pour cent, comme le Dieppe, la Teste, la Rive gauche qui sont au-dessous*de 400 fr., on prend 50 c. par action.
Lorsqu'on fait en liquidation une vente et un achat dans la même Bourse, soit sur la même valeur, soit sur une valeur différente, on ne paie qu'un courtage, mais toujours sur le capital le plus fort, bien entendu !
Au comptant, cet avantage n'existe pas réellement. Si le client réclame, on viole le règlement, et Ton fait quelquefois droit à la réclamation.
Si, dans la même Bourse, Ton fait deux opérations contraires, l'une au comptant, l'autre en liquidation, on ne paie également qu'un courtage.
Le courtage est pris sur la valeur nominale de Faclion. Une action de 500 fr. sur laquelle il n'y a que 250 fr. de versés, ne représente réellement avec une prime de 1*0 fr. qu'un capital de 390 fr. Le courtage devrait être alors de 50 c. Mais on prend le courtage sur la valeur nominale, c'est-à-dire sur 640 fr., soit 80 c.
On a souvent débattu cette question :
Le courtage doit-il être pris sur la valeur nominale de l'action ou sur le produit net de la négociation ?
*Bien que l'auteur du Manuel du spéculateur prétende que la Chambre syndicale a toujours statué, en cas de contestation, pour qu'on ne prit le courtage que sur le produit net, nous nous croyons autorisés à dire que les agents qui perçoivent le droit de 1/8 pour cent sur la valeur nominale de l'action , et ils le font tous, se conforment aux r^lements de la Chambre syndicale.
Les coulissiers, nous le verrons , ne prennent sur la rente que la moitié du courtage
~ 93 — perçu par les agents, soit 12 fr. 50 c. sur 1,500, 3 pour cent.
Les courtiers retiennent un droit de 50 c.
par action qu'ils négocient.
Quelques réflexions.
Acheter ferme ou à prime pour vendre ensuite, c'est-à-dire opérer à la hausse, vendre d*abord pour racheter plus tard, c'est-àdire opérer à la baisse ; voilà en quoi consiste aujourd'hui toute la spéculation, à la Bourse.
Il ne s'agît d'un côté et de l'autre que de faire des bénéfices, mais il faut pour cela savoir saisir le moment favorable de vendre ou d'acheter.
Ce sont donc les causes devant produire la hausse ou la baisse qu'il est nécessaire d'étudier, de connaître, de deviner !
Le spéculateur doit courir les nouvelles,
songer à tous les événements qui peuvent avoir qnelqu'influence sur les cours. Mas qu'il prenne garde et ne s'y trompe point !
Il est dangereux, vous le savez, d'accueillir fièrement les rumeurs qui montent de côlé et d'autre. Des gens intéressés répandent des bruits mensongers, ou défigurent tellement les nouvelles qu'il serait difficile de les reconnaître. Il est inutile de rappeler à ce propos le mouvement que produisit à la Bourse le fameux Tartare, qui semblait pourtant n'être pas un canard.
Il faut être bien habile et bien connaître la Bourse, pour savoir apprécier l'eflFet qu'y produira telle ou telle nouvelle bonne ou mauvaise.
Il ne saurait y avoir de théorie sur ce sujet, mais que le spéculateur le sache bien!
à la Bourse on escompte les événements et les faits. S'il doit arriver quelque chose d'heureux, l'on montera jusqu'au jour de l'accomplissement, et l'on baissera le lendemain. On pourrait citer mille exemples à l'appui de ce que nous avançons. Prenons un des plus saillants.
La Bourse, après le 2 Décembre, fatiguée des secousses qu'elle venait d'éprouver, crai-
— 96 — ■ gnait de voir renaître les jours difficiles qu'elle avait traversés, la Bourse désirait TEmpire. Les fonds montèrent donc rapidement, tant qu'il en fut question: ilsbaissèrent^ de 2 francs, le lendemain du nouvel Empire.
Achetez en vue d'un événement heureux ; mais vendez avant le fait accompli » si vous voulez profiter de la hausse.
Nous l'avons déjà dit, quand nous avons traité des opérations de la Bourse, la seule manière de jouer ou de spéculer (ces deux mots sont ici synonymes, ne l'oublions pas), avec quelques chances de succès, sans des chances égales de perte, c'est, dans notre opinion, l'achat des primes. Cette sorte d'opération, menée habilement, réussit presque toujours, et c'est la seule spéculation que des gens raisonnables doivent se permettre à la Bourse.
Si vous avez vendu à découvert, et que vous soyez déjà en bénéfice, par prudence couvrez-vous avec des primes; mais ne restez jamais, par exemple, du samedi au lundi sur unevente ferme. Rien n'est plus dangereux.
La moindre nouvelle, la plus petite note au Moniteur^ et vous êtes perdu.
A part quelques conseils dictés par la Pru-
<t^ce, il est Impossible de faire un cours (îe Spécnîàtion.
Tout dépend de la hausse ou de la baisse qui n*exislent que dans Tavenir.' Qui donc, encore^ une fois, peut se tïaller de connaître l'avenir ? ^ '
Nous ne pouvons nous empêcher, en parlant de spéculalion, de rappeler celle à la- "quèlle donnent lieu lès prêts de la Banque de ■f^rahce. - '
Ce mode de spéculation moins usité aujourd'hui , offrait d'immenses avantage, lors de la hausse qui suivit le 2 Décembre.
• • La Banque pr^Mait alors sur les actions 60 poûr cent de la valeur au cours du comptant de la veille, pendant deux mois , et il était permis de repouveler son engagement, L*inférêt que Ton payait à la Banque était de 4 pour cent. Que faisait donc le spéculateur ? Celui qiii avait quelques capitaux, tout en courant les chances de la Spéculalion, né laissait pas ces capitaux inaciifs. Il achetait <tes valeurs au comptant, puis venait les déposer à la Banque. Avec l'argent prêté parla Banque, H achetait d'autres titres, qu'il déposait de nouveau, et ainsi de suite. Puis, là hausse arrivant, au fur et a mesure rpVil
^ 98 — rendait ses titres, il les retirait de la Banque^ et recommençait ses opérations sur nouveaux frais*
Tout cela était bel et bien daiis un temps comme celui dont nous parlons, dans un temps où la hausse a duré un an et demi.
Mais quel danger pour le spéculateur, si la baisse Teut forcé à vendre quand même, pour rembourser la Banque! Celle-ci avait devant elle, comme garantie, une baisse de 40 pour cent. La marge était grande.
Les reporteurs d'argent empruntaient eux aussi à la Banque ; à un moment où les reports donnaient un intérêt fabuleux de l'argent, ils pouvaient encore par ce moyen doubler cet intérêt.
Ainsi, quand on avait reporté de îa rente, et que Ton était en possession de son titre, on allait le déposer à la Banque qui vous prêtait 60 pour cent. Avec cet argent , on reportail d'autres valeurs, lors de la liquidation du 15, et on lui faisait rapporter pendant le mois un double intérêt, intérêt qui montait alors jusqu'à 50 et 40 pour cent.
Ces opérations qu'il y avait tant d'avantages h faire, lors d'une grande hausse et au moment où les prix des reports étaient élevés ,
ne sont guère plus praticables aujourdlbui.
Les cours sont trop calmes^ et la Banque ne prête plus que 40 pour cent sur la rente, et 20 pour cent sur les autres titres. N'a-t-on même pas fait courir le bruit qu'elle ne préferait plus sur dépôts d'actions avant une époque peu éloignée ? Elie a même mis la menace a exécution .
Dans tous les cas , avec les conditions qui existent maintenant, il serait dilBcile de trouver une combinaison qui permit d'en retirer quelqu^avantage.
Voilà donc un moyen de spéculation de moins.
Que dire encore? recommander la lecture des grands journaux. Le Journal des chemins de fer de M. Mires est dévoré tous les samedis par les boursiers ; les paroles du Moniteur des journaux du gouvernement que Ton sup pose bien informés, sont commentées, discu lées, escomptées. Mais là, encore plus qu'ail leurs, il faut être sage et prudent. De l'audace toujours de l'audace, encore de l'audace, d sait Danton au peuple en haillons, assemblé dans le club des Jacobins. De la défiance toujours de la défiance, encore de la défiance dirons-nous à l'armée rangée en bataille
— 100 ~ contre les murs de la Bourse , puisque cette comparaison vient toujours sous notre plume, en écoutant ces clameurs puissantes et le frémissement terrible des intérêts.