‹ L'argent: rentiers, agioteurs, millionnairesChapitre 11 sur 27 · COULISSIERS. COURTIERS · texte numérisé non relu

COULISSIERS. COURTIERS

La Coulisse, comme au théâtre, représente on peu le côté fantaisiste de la Bourse. Elle pèse de toute la force de ses poumons sur le cours delà rente, et nous Ta vous vue près du parquet à gauche, comme la corneille de mauvaise augure,|^ — Cornix sinistrà — * crier

des mots inconnus, et battre des ailes avec fureur. ^

Nous pourrions commencer cette petite étude, en donnant méchamment le texte de la loi. Nous renvoyons au^èglement,nous con* teniant de jurer que la coulisse n'est pour ainsi dire h la Bourse qu'un parti de tolérance; mais elle a plus d'importance, la bonne lille, qu'une compagnie autorisée, et c'est elle, pour parler son langapio , qui souvent donne le branle, précipite la hausse ou la baisse.

Ce n'ost pas senlement la-bas, dans le coin, • sur le tîiéàlrede la guerœ, qu'elle exerce son autorité. Le; CQuliiisier plante sournoisement son carnet, comme un aventurier son drapeau, sur chaque trottoir ou chaque parquet qu'il peut occuper. Malgré la guerre acharnée que la-police lui a faite, la coulisse a toujours tenu bon, et, presque toujours, elle est restée maîtresse (lu champ de bataille. Il y a eu de longs moments de trêve, dans celte lutte sans cesse rei|Ouve!('o. . ■. , , ./.•.-•

Les (oulissiers se tenaient autrefois au.

bout (lu })assaij;e de TOpéra. Plus tard» ik se réfugi/ renl dans une salle attenant ^uCasipo^ ruçde.la Chaussée-d'Anlin. Ils jouirent dans leur non veaii séjour d'une tranquitlUé par-

faite. C'étaiV>>îen \h l'endroit qui leur convenait. Quand l'heure de fermer lé camet était arrivée, Us allaient se mêler aux quadrilles que menaient joyeusement dans la salle du bal les dames du quartier Bréda, dont les couHssiers ou plutôt leurs commis sont fort amateurs. Mais hélas! on vint bientôt les arracher aux délices de Capoue, et le préfet de policeleur intima l'ordre, non-seulement de quitter le Casino, mais encore de ne plus tenir de réunions. Or, comme il est permis à tout citoyen Français de fumer son cigarre sur le boulevard, entre la rue Drouot et la rue Lepelleiier, c'est là que ces messieurs se donnèrent rendez-vous, et ils ne dédaignèrent pas de faire leurs afl'aires en plein vent. On ne pouvait leur interdire le boulevard ni le café, mais ils n'avaient le droit ni de s'arrêter, ni d'inscrire. leurs affaires sur le carnet. La police, tous les soirs, se trouvait représentée par un nombre considérable de sergents de ville chargés de faire circuler les soi-disant promeneurs, et, dès qu'ils entendaient une demaudeou une offre, qu'ils a percevaient le bout d'un carnet, ils mettaient la main sur le collet du délinquant, et l'emmenaient impitoyablement chez le commissaire do police du quar-

tier. Cette rigueur dura quelque temps seulement ; puis, comme par le passé, l'oa devint plus tolérant, et les coulissiers finirent par ne pas être plus inquiétés sur le boulevard qu'au Casino. Il y avait cependant toujours un certain nombre d'agents de police, mais ils fermaient les yeux.

Qu'est-ce donc que cette Coulisse? et quelle est son utilité? Nous le savons déjà, la coulisse est hors la loi. Comme la Compagnie des agents de change, cependant, elle a une Chambre syndicale, et n'est {)as coulissier qui veut.. Il faut d'abord être agréé par la Compagnie et pouvoir déposer un cautionnement. Une certaine défaveur s'attache malgré tout à ce nom de coulissier ; peut-être à tort. Car il y a dans la coulisse, comme partout ailleurs, d'honnêtes gens et des fripons.

Les coulissiers ne négocient qu'une valeur, le 3 pour cent. Les agents de change n'ont jamais réclamé contre cette usurpation de la coulisse, parce qu'ils y trouvaient leur avantagée Les coulissiers sont pour eux de très bons clients, ils ne diminuent en rien le nombre de leurs affaires. Souvent ils sont bien aise de les trouver pour les reports, dans une liquidation difficile. Disons ici, en passant, que

— 107 ~ les agents de change, tout en ayant pour certains coulissiers la plus profonde estime , ne souffrent jamais qu'un de ces messieurs monte au parquet^ c'est-à-dire devienne un jour leur collègue.

La coulisse» avons-nous dit, n'opère que sur le 3 pour cent. Elle fait toutes les opérations à terme que nous avons déjà expliquées, les achats et ventes fermes, les achats à prime» les ventes fermes contre prime, etc., etc. Elle possède de plus que le parquet des primes de 5 sous et des primes de 2 sous.

Ce sont ces primes qui ont toujours fait Tétonnement des bons bourgeois et de ces dames qui , passant sur le boulevard , entre sept et huit heures du soir, entendaient un individu dire mystérieusement à un autre:

J'ai deux sous pour demain , ou bien encore : Envoyez cinq sous pour demain !

La prime de 2 sous ne se n^ocie que du jour au lendemain. Vous achetez 1,500 à prime de 2 sous, à la Bourse, ou le soir sur le boulevard, et la réponse de votre prime a lieu le lendemain à la Bourse de 2 heures.

Il y a donc à la coulisse, tous les jours, une réponse de primes. Les primes de 5 sous se font également du jour au lendemain.

Il est aisé de comprendre combien c^ primes et leur bon marché facilitent et augmentent les opérations de la coulisse* A cause même de ce bon marché, dles ne peuvent pas se faire fin de mois. L'écart serait beaucoup trop grand pour qu'il y eût quelque chance de bénéfice.

Dans l'attente d'une bonne nouvelle , vous pouvez acheter pour le .lendemain 5,000 dont deux soîis.

Si la nouvelle que vous attendez n'est pas arrivée et que vous soyez obligé d'abandonner votre prime, vous perdez 10 c, c'est-à-dire 100 fr. Vous pouvez, du reste , recommencer plusieurs fois votre opération , et, le jour où votre attente ne sera point trompée, vous aurez sur 3,000 un bénéfice qui couvrira évidemment les pertes que vous aurez pu faire avec vos primes.

L'écart entre le ferme et les primes de 5 sous est naturellement moins grand que Tocart entre le ferme et les primes de 2 sous.

Leiparchédes primes de 10 sous et de 1 fr.

pour la fin de mois est aussi fort large dans la coulisse, et les gros spéculateurs, les banquierseux-mêmes sont souvent obligésd'avoir recours à elle, parce qu'ils ne trouvent pas au

parquet la même facilité pour les opérations à prime sur le 3 pour cent.

L^on fait à la coulisse une opération de prime qui n'existe pas au parquet : jusqu'à présent, nous avons vu que l'acheteur à prime était seul libre d'accepter ou d'annuler lé marché, attendu que, dans aucun cas, il ne peut y avoir désavantage pour le vendeur. Ici c'est le contraire : le vendeur donne à celui qui veut bien faire TafFaire une prime de...*, pour l'obliger à recevoir tel jour, à un cours indiqué, une certaine somme de rente. Le marché est libre pour le vendeur. — Supposons, par exemple, que la rente soit à 70 francs. —

Un individu vous donne 200 fr. pour, avoir le droit de vous faire accepter le lendemain 3,000 à 70 fr. 50 c. Si vous croyez à la hausse, vans acceptez le marché. Car, si la rente monte à 70, 80 , le vendeur n'aura pas intérêt à vous donner3,000 à 70, 30, etvous aurez gagné votre prime. Si la rente baisse, au contraire, il vous forcera à devenir acheteur de 3,000 au prix indiqué, à 70, 30. C'est à vous, dans ce cas, à prendre des précautions contre la baisse. Cette opération est donc une opération à la baisse pour le vendeur^ à la hausse

— 110 ~ pour Tacheteur. C'est ce qu'on appelle prime à recevoir.

La coulisse, comme le parquet , fait à la tm du mois la liquidation sur le même modèle que celle des agents de change. Seulement chez elle les compensations sont beaucoup plus nombreuses, et elle ne lève ni ne livre presque jamais de titres.

Nous avons dit que les agents de change prenaient 25 fr.de courtage sur 1,500 et sur 2,250. La coulisse ne prend que 1 2 fr. 50 sur 1,500. Elle oflfre encore un autre avantage, c'est de ne pas faire payer le courtage à l'acheteur sur les primes abandonnées.

Les coulissiers font parfois les grands seigneursj ils dédaignent de faire leurs attaires eux-mêmes, et se font remplacer dans la mêlée par des commis.

Si les ngents de change ne font pas d'affaires pour leur propre compte, il n'en est pas de même des coulissiers. Quelques-uns même n'en font que pour eux. Aussi a-t-on vu de nos jours quelques-uns des leurs réaliser de brillantes et rapides fortunes , et être assez sages pour les conserve: — ce qui est peut-être plus difficile. —

D'autres, au contraire, ontde bonnes et so-

— iil ~

Jides maisons, et font encore, bien que ne prenant que la moitié du courtage perçu par les agents,! 00 ou 150,000 fr.de courtage par an. Tous les coulissiers n'en sont pas là, mais en général, s'ils se contentaient de leurs courtages, et surtout si leurs clients payaient bien les différences, ils feraient de fort bonnes affaires. Malheureusement ils n'ont aucun recours contre leurs débiteurs pour affaires de Bourse^ et la justice leur rirait au nez s'ils osaient réclamer. C'est donc à eux de prendre leurs précautions.

Il y a aussi ce que l'on appelle la p^ft te coulisse, composée d'individus presque tous juifs, à qui l'on ne peut même pas donner le nom de courtiers. Cette petite coulisse s'occupe spécialement des nouvelles actions non encore cotées au parquet, et en général de toutes les mauvaises valeurs. L'on y négocie les Mouzaïa, la Gastronomie, les Télégraphes, les Rîcher, les Doks et les Palais, etc., elc.

Si la Probilé venait habiter la terre, la petite coulisse serait, sans contredit, le dernier endroit qu'elle choisirait pour s'y fixer.

Leurs clients se composent presque tous de braves gens ayant ,? à force de travail et d'économie, amassé quelques sous. N'étant

pas assez riches pour s'adresser à un agent de change, ils viennent se jeter dans la gueule du loup. C'est l'histoire du malade trop pauvre pour consulter un bon médecin, et qui^ s'il a recours a un charlatan, est victime de sa pauvreté.

Courtiers. — Il faut disiinguor à la Bourse différentes espèces de courtiers. Nous n'avons pas à nous occuper des courtiers de marchandises qui, reconnus par la loi, possèdent de véritables charges et n'ont à faire qu'aux négociants. Leur Bourse se tient de 5 à 5 heures, après celle des agents de change, ir y a encore les courtiers de change qui négocient le papier et qui ne sont autre chose que les intermédiaires entre les différents banquiers. Us vont chaque matin chercher des affaires chez leurs clients. Un banquier, par exemple, reçoit une traite sur Amsterdam ou sur Londres, il la fait négocier par un courtier qui sait que tel autre banquier a t>esoin de papier sur Londres ou sur Amsterdam.

Si, au contraire, vous avez besoin de papier sur telle ou telle autre ville, vous chargez votre courtier devons en trouver, ce qir'0

fait moyennaol un courtage de %8 pour cent.

Mais ces courtiers n'ont aucun rapport avec ce qui nous occupe dans cette brochure^ c'est-à-dire avec les affaires de Bourse.

Nous trouvons encore d'autres courtiers qui négocient les valeurs industrielles cotées à la Bourse. Pour ces intermédiaires, la loi est la même que pour les coulissiers. Ce qu'ils font leur est expressément défendu. Dieu sait cependant, s'il en manque à la Bourse! Non* seulement ils abondent , mais encore les agents les tolèrent, les soutiennent, et se sei> vent d'eux en maintes et maintes circonstances. Il existe en effet des valeurs fort; bonnes qui, bien que cotées par le parguet, sont introuvables quand il s'agit de les acheter, et dont on ne peut se débarrasser quand on veut les vendre. Chargez un agent de vous avoir des actions d'une Compagnie d'assurances, d'une Compagnie de gaz, des Omnibus, etc. L'agent ne refusera pas certainement votre affaire, mais ne croyez pas qu'il la fasse lui-même ; il appellera son courtier habituel, et le chargera de votre opération. Le courtier aura son courtage, et l'agent de change le sien. Vous y perdrez peut-être un

peu, mats pourquoi vous avisez-vous d'acheter des valeurs peu courantes ?

Ces courtiers, du reste, sont des hommes la plupart du temps intelligents et toujours nécessaires. Ils perçoivent ordinairement un courtage de 25 c. ou 50 c. par action. Il faut absolument se lier à leur bonne foi, car il n'y a pas de cote pour vous guider, et ils peuvent impunément vous carotter 5 fr. par action. Quand un courtier ne vous demandera pas de courtage pour une affaire, soyez sûr qu'il s'est payé et bien payé de ses propres mains. Certains coulissiers, mais en très petit nombre, s'occupent aussi des valeurs industrielles. Ce sont les bonnes et solides maisons dont nous avons parlé tout-à-l'heure.

L'AtîENTDE CHANGE. '

, L^agent de change, tel que biea des gens ^6 le Ogurent, est le plus souvent un être ims^ginaire.

Les femmes qui ne le connaissent point se le représentent riche, cela va sans dire, beau^ élégant, spirituel au besoin, généreux jusr qu'à la profasion.

C'est l'amant qu'espère la femme du demi?

monde, ou quelquefois même la femn^te du monde entier, qui veut jouir largement de 1^ vie dans ses beaux jours, posséder une villa à Montmorency, ou dans quelqu'autre. Heu,

— tt6 — m petit bôtel à Paris, et terminer cependant sa joyeuse ëxistenee au sein de quelques rentes.

C'est Te ïlaari rêvé par lit jeune ftHe qui n'a d'autre ambition que ceHe de devenir une femme à la mode, de porter des cachemires les plus K)ngs possible, et d'avoir un équipage attelé de deux chevaux gris, tout ce qu'il y a de plus pommelé.

Pour tous enfin, c'est un homme heureux, puisqu'il est bien convenu qu'aujourd'hui la fortune fait le bonheur.

Il est toujours pénible de faire tomber une illusion, quelle qu'elle soit. Disons-le cependant, l'agent de change n'est ordinairement ni beàtî, ni élégant, ni spirituel. lî a presque toujours passé l'âge de la beauté et 'dé Fêlégiancé, et ses affaires ne lui laissent pas le temps de songer à FeSprit. Heureux f quand elles ne lài enlèvent pas celui dont il peut être naturellement doué. Là, comme partout ailleurs. Ton rencontre du reste des exceptions, mais elles sont plus rares. ' -^

L'agent de change est simplement un faomitie comme un autre, un homme comme tl y en à tant, un honnête bourgeois, décoré quelquefois, vivant paisiblement avec sa femme et

^es enfants, quand il en a, ne se refasant iJès, itestvvai(et il n'a piis toii^àrl0iKi^)X>t); mais ce n^est pas, comme on se Te^f^l^gteoaips ôfgarép et: <;oEame on: se Je :6gi^r^ jpn« «0»^ ira ikm &é({ii«n i^.b^iiK^ra^^rf^urant le&a<ytintQrœ gsbuites; ^^omifr^^i/à'ov la route i|n doitle^ttener^u bofrlieii^^ r , ' L'agent dâiohange est en gânérMfSp^iiin- «opino, {m|tr lie pas dire ifif^flatiovii ^»? le f»]^poi«.deB\affaîres^ qwsouslers^ du

œoHidpi Bien 4es gcas^vie^s«iM»§eotîiiijar^ ^tloutdo gui: réaesit^ s'imagin^^T^^'ilr^st î««pos|^ibIe degagoer taM d'argeat^iÂut-^lait

' ^ # no«is ' noi|s permèltonB v. r df O j i cette ^t«dev de soulever d'U»e anaîa . iadisorète , ^^^éÉ^aiiK» fio^œ du nœtier^ .Bana n'^Fons ]^s d^liiteniîonr méobante. L'a^nt dfeidb«nge, liOMle prôdMSMs d'abord hàBteroajrt» est 'MnècèM de quelques abiBi: qu'îLigbofe le pliis sottveilt et qu'il «e sauirait"em(iêdier. ILes'uns' veulent qu'il &s$e à la Bonme des ^aflEslTres pour son propre tïomptjeiet'Aéalise ainslt d^itMniehses bénétlees^ txMilDen 'o6nq[)rom^itAM tes^ fonde ^i^ lui mM^oAaSâB. Les àlittie^ ^ ceui^-là sodt les plus bardib) prétetideriiqtt^il abuse de^temps^eniteiiqpû^ là

sîiii^lièîté diï client. Tout cela est cotafAèfeh metitlaux. .

l^ position de ragent de change a bien chàn^ depuis quelques annéesa Autrefois, 'A est-VrâS , lorsque les affaires de Bourse o'a^ valent pas encore pris cette exteïi^ûii ïifu'èiies ont auj<itird*hiiî, que les cbemins dé fer eiixi mêmes' n'étaient pas cotés au parquet, et que le eotlfï*tagé par conséquent était moindre^ Fagènt de change, bien que la loi s'y op^M^Bâl forniâtement, sous le nom d'un client swp posé, faisait des affaires pour son propre compté. Qiwrfqu'il eût pour cela toutes tes facilités possibles, il était cependant samaaisi conotoè l^derniie^r de ses clients, aux fluètuations^ dés coai^s, aux événements impréviiBl; et, s*il avait la cbaiice de pouvoir s'cmÊtbir promptement, il courait aussi le rifsque dç faire de mauvaises affaires. On agirait pu citer à cette ^oque le! agen t qui étsiirt à liiir mèmeisoft meilleur dient. Àtissj» qu'arrivai^* il ? quofqu'agents de cbangey il» obéisi^içiit à la Ai commune, et ne trouvaient,p{i^f||i fortune dans le jeu de Bourse* Le^ uns finis* saient mal, comme cela est arrivé, çt d'autFjes se retnraîent des allai res sans la fprtune^qnjJs aurai$i)it dû y acquérir, s'ils âivatèjKrt Ihit:.^^

plement leur métier. Aujourd'hui il n'en est pas ainsi.

Les valeurs de toutes sortes qui depuis la rente, pour qui seule FinsUtution des agents de change avait eu lieu^ sont venues encombrer la Bourse, et bien pluis, cette soif ardente, cette fièvre, cette passion du jeu qui s'est emparée de tous, «mt tellement étendu les af»

faires et par suite augmenté les courtages de Tagent de change, qu'il peut aisément s'en contenter, sans courir lui-même les hasards de la hausse ou de la baisse.

Il serait bien simple en effet, cet homme, de se créer des tourments, de négliger les af* faires de ses clients, quand l'argent qu'il a mis dans sa charge lui rapporte (à celui du moins qui a acheté il y a quelques années), ^plus de cent pour cent.

A l'époque du deux Décembre, c'est-àdire au moment où les.affaii^ se sont développées et ont grandi d'une manière vraiment remarquable, une charge d'agent de change se vendait de quatre à cinq cent mille francs. On ne peut guère dire au juste xilaintenant combien rapporte une charge d'agent de change. Le prix connu, le prix officiel des dernières ventes est de deux

millions trois cent miUe francs. Avec cel»

Ton doit se faire à peu près un million de revenu, — de l'argent assez bien placé.

Voilà pourquoi les agents de change de nos jours ne restent que quelques années titulaires, et se succèdent rapidement pour pouvoir jouir à leur ai^ «d'aine fortune promplement acquise. L'agent de chaiigeiie joue donc plus à la Bourse : il n'en a même pas le temps. Il ne peut faire que de deux choses Tune, ses affaires ou celle de ses clients, et il choisit ce qu'il y a de plus sûr. C'est du reste vtne excellente garantie pour le client.

Ils se trompent également ceux qui pensent que l'agent de change ne se contente pas du courtage que lui paie le client, que de plus il l'exploite. Encore une fois, s'il y a des abus de ce genre, la faute n'en est nullement à l'agent de change qui n'en a même pas connaissance.

Mais il est des gens qui voient le mal partout et quand même, qui poussent toujours les choses jusque dans leurs derniers retranchements, et qui voudraient trouver dans les agents de change des flibustiers privilégiés. Pourquoi, diront-ils par exemple, lorsqu'un

pauvre homme possesseur de quelques mille francs qu'il a gagnés sou à sou à la sueur de son front , tourmenté par le Dieu du jour et poussé par le diable, se présente à l'agent de change, désirant faire quelques affaires, celuici ne le prend-il pas par les épaules et ne le met-il pas à la porte? D'abord, la façon d'éconduire ce brave homme serait un peu ca* valière^ et puis, diable! Ses intérêts avant tout! Autant vaudrait de suite que les cafetiers, les marchandes de tabac et bien d'autres encore missent leurs clients à la porte, sous le prétexte honnête qu'ils vont ruiner leur bourse et leur santé! D'autres voudraient que l'agent de change fût pour cet homme un guide sûr et fidèle, un gardien dévoué de ses intérêts : mais franchement les agents de change auraient trop à faire s'il devait en être ainsi.

Si le proverbe c que les petits ruisseaux font les grandes rivières > a jamais trouvé une juste application, c'est bien chez l'agent de change. Nous ne voulons pas parler ici seulement des affaires au comptant, où des courtages réitérés de 1 fr. 50 finissent par faire au bout du mois la somme assez ronde de 15 à 20,000 fr. Le comptant chez un agent de change n'est qu'un accessoire , dont il ne

s'occupe que fort peu, et cependant c'est la partie vraiment sérieuse de son affaire , c'est pour cela qu'il a été institué. Nous savons en effet que les affaires à terme ne sont que tolérées et nullement reconnues par la loi.

Les banquiers , les compagnies, les reporteurs d'argent fournissent , il est vrai , à l'agent de change d'assez beaux courtages, mais ce qui sans contredit lui rapporte le plus , c'est le casuel, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Ce casuel est fourni par ces petits clients opérant sur 1,500 ou 3,000 au plus, sur 25 ou 50 chemins, les nourrissant pendant un mois, deux mois, s'il le faut, et finissant toujours par manger en courtages le modique bénéfice qu'ils peuvent réaliser, quand bénéûce il y a. Puis, après avoir végété ainsi pendant quelque temps, après avoir eu des hauts et des bas, ils se trouvent avoir perdu, souvent sans s'en douter, la petite couverture qu'ils avaient apportée. Aussi, un beau jour, leur compte à peu près balancé, quand ils se présentent au bureau, l'agent de change se charge de leur apprendre qu'il lui est impossible de continuer les affaires avec eux, et qu'il n'exécutera plus désormais les

ordres qu'ils donneront, qu'il les exécutera eux-mêmes, c'est-à-dire liquidera leur position, à moins cependant qu'ils ne versent à la caisse une somme nouvelle comme garantie de leurs opérations futures.

Le malheureux client qui a perdu à peu près tout ce qu'il possédait, s'en retourne honteux et confus, heureux s'il jure, bien qu'un peu tard, qu'on ne l'y prendra plus.

C'est là, en peu de mois, l'histoire d'un grand nombre de clients venant à la Bourse, comme à la Roulette, tenter la fortune, et qui ne font que passer.

Prenez chez un agent de change les carnets de liquidation de 1852 et ceux de 1856, et sur cent noms de clients, vous constaterez qu'il n'y en a peut-être pas dix de semblables. A quoi cela tient-il? la conclusion est facile à tirer. De ces clients, les uns ont quitté leur agent de change, parce qu'ayant mangé leur couverture, on ne voulait plus faire d'affaires pour eux : la plupart ont même fait perdre quelques centaines de francs à la maison. Les autres se sont empressés d'aller tenter la fortune ailleurs, avant que leur crédit ne fût complètement mort à la Bourse. Mais tous, sans aucun doute, ontper-

du le peu d'argenl qu'ils pouvaient avoir* Ce serait certainement une bonne et utile leçon « si Ton pouvait faire faire à bien des gens cette comparaison que nous venons d'indiquer, au moment où ils s'apprêtent à venir enfouir à la Bourse leurs modestes capitaux.

ITne anecdote de rviitvep*.

— Un jeune homme qui avait mené à Paris une vie plus qu'orageuse y mourait des suites de ces désordres^ et^ voulant que sa mort fût au moins utile à ses amis^ il les fit appeler à son lit de mort et les rendit témoins des ravages qu'avait exercés sur lui la débauche. Un semblable spectacle était bien fait pour dégoûter ses amis d'une vie déréglée. En furentils plus sages ? Non, dit Veuillot. — A la Bourse, comme ailleurs, l'expérience ne fait rien ; les exemples sont inutiles^ et cependant n'est-ce pas là qu'ils devraient être salutaires, surtout à ces petits joueurs qui jouent leur argent, il est vrai, mais qui compromettent ainsi non-seulement leur position» leur avenir, mais encore l'avenir de leur famille? Il fau-

125 — drait leur faire, au moment où ils mettenl Fe pied chez un agent de change, un tableau si effrayant et en même temps si frappant deâ réalités delà Bourse, qu'ils n'eussent plus qu'à s'enfuir épouvantés et comme poursuivis par le diable. Âquoi a servi ce petit calcul que l'on a souvent fait des avantagesprélevés en général par tous et en particulier par les agents de change à la Bourse ? Chaque agent de change fait en moyenne (et nous prétendons ne rien exagérer) 650,000 francs de courtage par an, depuis quatre ans seulement, bien entendu, et comme ils sont 60^ cela fait déjà 39 millions. Il n'y a pas à aller contre; avant de mettre en poche un sou de bénéfice, il faut que les clients déboursent ces courtages . ce qui augmente la perte des uns, tout en diminuant

le bénéfice des autres

Mais, répondra l'agent de change, vous le disiez vous-même, ces clients dont vous parlez, puis-je les mettre à la porte? Et s'ils sor« tent de chez moi, n'iront-ils pas chez un autre? ^— D'accord — mais pour vous du moins, vous aurez fait votre devoir, et votre conscience n'aura rien à vous reprocher. Et puis que n'appliquez-vous tous, sans exception, la loi delà Chambre syndicale, cette loi

si sage mais si désagréable à suivre qui exige de chaque client une couverture de 100 fr.

par chemin ? Celle loi existe-t-elle vérilablement ou n'est-elle qu'une fable? C'est dans son applicalion que siège le seul et véritable remède à la fièvre du jeu et aux perles qu'éprouvent constamment à la Bourse ces clients d'un jour.

Pour 1 ,000 fr. de couverture, un agent de change vous permet d'opérer sur 50 chemins ousur 3,000 de rente, quelquefois plus. Si, de ces petits clients, l'agent de change exigeait une couverture de 5,000 fr. pour 50 chemins seulement, ce serait une manière honnête et polie de leur faire entendre qu'on ne veut pas faire d'affaires pour eux, car aucun ne serait capable de donner une pareille somme.

Pour ceux qui peuvent l'avoir, ils veulent bien risquer 1,000 fr., mais se décideraientils à en risquer 5,000? Ils y regarderaient à deux fois. Peut-être en sortant de chez l'agent de change, iraient-ils à la coulisse, où l'on serait moins difficile! Qu'importe ? Dans tous les cas, la responsabilité des agents serait à couvert. Mais pourquoi cette loi de la Chambre syndicale, fort prudente, et pour l'agent de change en cas de grands mouvements, et

pour le client, puisqu'elle met un frein à ses opérations, pourquoi cette loi n*a-t-elle pas son effet? Pourquoi? La Chambre syndicale qui l'a faite ne se compose que d'agents dé change , qui sont les premiers à n'en point tenir compte. Pourquoi? parce que l'agent de change aime mieux courir quelques risques de plus et voir grossir ses courtages, et que l'application de cette loi lui en enlèverait peut-être un tiers.

Il n'y aurait plus alors que les banquiers, les compagnies, les riches spéculateurs, c'està-dire ceux dont on n'exigerait pas la dite cx)uverture, qui pourraient faire des affaires à la Bourse. Et où serait le mal ? C'est pour ceux-là seuls que la spéculation peut offrir des avantages sérieux, et qu'elle revêt un grand caractère.

c Les grands mangent les petits > autre proverbe qui reçoit à la Bourse une application journalière. Eh bien! qu'ils se mangent entre eux, les gros boniiets, une fois que vous aurez forcé à la retraite les pauvres clients incapables de soutenir une pareille lutte. Il se passe à la Bourse ce qui se passe dans toutes les maisons de jeu, à part quelques rares exceptions. Ceux-là qui ont le

plus d'écus devant eux , assez d'argent pour supporter longtemps le sort contraire, ceuxlà seuls finissent par gagner. Ils peuvent attendre patiemment une veine, et, lorsque cett« veine arrive^ se dédommager amplement des pertes qu'ils viennent d'éprouver.

Nous n'ignorons pas qu'on ne peut empêcher les gens de courir à leur perte ; nous savons que bien des clients, ne trouvant pas chez l'agent de change Les facilités nécessaires à leurs opérations, se tourneraient dû côté de la coulisse, et qu'ils ne feraient que tomber de Gharybde en Sylla. Mars beaucoup aussi se fient avec raison à un agent de change, qui n'accorderaient pas une confiance itlttnitéeà un coulissier , et ceux-là seraient forcés de placer sagement leurs fonds, an lieu d'aller les risquer sur la Rouge ou la Noire, ' '

La confiance entre l'agent de change et son client doit être réciproque.

Le client en effet ne possède aucun reçu de la somme qu'il dépose comme couverture chez son agent. Il a le droit seulement de faire inscrire cette somme devant lui sur les livres de caisse.

L'agent, de son côté, n'a souvent comme garantie que la moralité de son client, les

couvertures étant presque toujours insigui* fiantes, si l'on considère l'importance des opérations. Lisez la loi :

« Il est défendu aux agents de change de

* prêter leur ministère pour des jeux de

> Bourse, sur quelques effets que ce soit. »

— N Loi de Tan IV et de Tan X.

c L'agent de change doit se faire remettre

> à l'avance les effets qu'il est chargé de ven- » dre, ou les sommes nécessaires pour payer

> ceux qu'il est obligé d'acheter. »

— Arrêté du 27 prairial an X. Art. 13, Code pénal,

Ârt« 421 . •— c Les paris qui auront été faits » sur la hausse* ou sur la baisse des effets

> publics, seront punis des peines portées

* par l'art. 419. »

Art. 422. — V Sera réputé pari de ce genre

> toute converitiowde vendre ou de livrer des

* effets publics qui ne seront pas prouvés par

> le vendeur avoir existé à sa disposition au

> temps de la livraison. »

Le jeu de Bourse est donc complètement interdit par les lois, et les fripons ont beau jeu, s'ils ne veulent pas payer les différences* Aussi, chaque année, les agents de change sont-ils victimes de quelques puffs, sans pou-

Toir demander aide et protectioD à la justice.

Combien de chevaliers d'industrie toujours prêts à recevoir mais jamais à rendre, qui font des affaires à la Bourse^ réalisent d'abord des bénéfices et en achètent des immeubles!

Puis> le jour de la débâcle arrivant, lorsqu'il s'agit de solder un compte débiteur, ils font voir les talons, se réfugient dans leur nouvelle propriété, s'y engraissent, attendant que l'oubli leur permette de revenir à la charge.

Les agents de change étaient parfois punis trop sévèrement de leur tolérance, ou plutôt de leur confiance.

La loi vient de leur donner enfin une arme dont ils sauront se servir au besoin.

Du moment qu'il aura été reconnu que l'acheteur à terme possédait à l'heure de l'achat, d'une façon ou d'une autre Ja somoie nécessaire pour lever ses titres, il sera condamné à payer la différence entre l'achat et la vente, puisqu'il sera censé avoir vendu des titres dont il était propriétaire, et dont seulement il n'avait pas pris livraison. Avis aux fripons! , V Associé. ^Toul le monde saitqu'il n'existe

pas un agent de change possédant la charge à lui seul. On a assez souvent parlé des quarts et des huitièmes d^agent de change.

Il arrive même quelquefois que le Titulaire — dans le bureau, le patron — ne soit pas le plus intéressé dans la charge , et cependant il est seul responsable: la loi ne connaît que lui.

L'agent de change a donc plusieurs commanditaires, que l'on nomme Associés.

H y a deux espèces d'associés, ceux qui n'apportent dans la charge que leurs capitaux, et ceux qui y joignent leur travail. On connait à peine les premiers. Quant aux seconds, ce sont les rouages nécessaires de la machine ; ce sont eux qui cherchent, trouvent et amènent les clients à la maison. Le patron n'a pas le temps de s'en occuper. A lui les banquiers, les directeurs de Compagnie, dont il va tous les matins chercher les ordres, et chez qui il aie plaisir de faire anti-chambre.

Chaque associé a ses clients qu'il voit tous les jours, qu'il soigne, qu'il aide de ses conseils, qu'il mène le plus souvent à son gré, et qu'il exploite un peu au besoin.

Si l'agent de change ne fait pas d'affaires pour son compte, il n'en est pas de même de l'associé.

L'associé est , en général , ce que Toa nomme à la Bourse, carottier par excellence.

Comme il ne paie pas de courtage, ou du moins qu'il en paie le moins possible, peu lui importe le nombre desesaffaires.il vendra ses chemins à 1 fr. 25 c. ou 2 fr. 50 de bénéfice, et la rente 15 ou 20 c. plus cher qu'il pe l'a achetée. Il aime mieux tenir que courir, et ne reste jamais longtemps sur une affaire.

L'associé qui a l'esprit curieux, inquiet, entreprenant, est le cauchemar du patron. Il fait son malheur pendant toute la Bourse, en lui passant et repassant les petits bulletins dont nous avons parlé et qu'il ne ménage pas. Mais on est bien obligé de le supporter sans mot dire. Si vous avez des renseignements à demander , adressez- vous à l'associé j il est toujours beaucoup mieux renseigné que le patron.

Il est à la piste de toutes les nouvelles ; il sait ordinairement d'avance quel sera le dividende donné par telle ou telle action, et prévoit l'avenir de telle ou telle ligne. Le samedi, il lit avec avidité le Journal des chemins de fer y en commente les articles, en tire des conséquences' plus ou moins justes, et inculque ses idées aux clients dont il dirige lesaf-

^ 135 ~ faires. Mais il n'est pas infaillible. S'il se trompe, c'est un malheur..... pour le client! Il existe donc ici un danger bien réel, qu'il est bon de signaler; le client succombe tou* jours, quand, surtout, il n'a pas une grande habitude des affaires. Il se laisse alors mener par un homme qu'il croit avec raison bien informé, et auquel il accorde toute sa confiance.

Le désir de gagner de l'argent, l'espoir de réaliser de grands bénéfices, lui font rêver des hausses qui n'arrivent jamais, ou dont il ne sait pas profiter.

L'associé a toujours sous la main une ou plusieurs affaires qu'il chauffe. Tantôt ce sont les mines de la Loire; tantôt la Vieille-Montagne, le Blanc de zinc, ou les glaces d'Aix-la- Chapelle.

Il commence par ramasser un certain nombre d'actions, avant d'ébruiter l'affaire ; puis, à un moment donné, il lâche dessus le malheureux client, et lui en fait part comme d'un secret.

Il est sûr d'une hausse de 100 fr., c'est la pîremière valeur de la place! Elle doit donner un dividende énorme ! Il n'y a qu'un malheur, on ne peut en trouver à quelque prix que ce soit !

Le client alléché donne Tordre d'acheter quand même.

C'est alors, qu'à la Bourse, l'associé fait coter par le patron un cours imaginaire, attendu que ces valeurs se négocient toujours fort peu: puis il va trouver le client, lui montre la cote, et le décide enfin à acheter à ce prix.

Il lui cède donc les actions qu'il a achetées lui-même quelques jours auparavant, et Tftus n'a pas perdu sa journée... Quant au client, s'il s'en tire sain et sauf, il doit s'estimer fort heureux, mais le tour est joué sans qu'il s'en doute.

Cependant il peut arriver que l'associé et le client y trouvent leur compte, mais le pre»

mier toujours bien plus que le second. D'ailleurs, s'il n'avait parfois une bonne aubaine, ce pauvre client, il serait trop vite dégoûté des affaires, et le courtage en souffrirait sensiblement.

L'on rencontre aussi des associés dévoués à leurs clients, qui leur font gagner de l'argent, ou qui, s'ils leur en font perdre, trouvent à peu près le moyen de compenser la perte.

Néanmoins, 11 est toujours dangereux de se

fier uniquement à un, homme^ serait-il de bonne foi. Si vous n'êtes capable d'avoir des idées à vous et des idées bien arrêtées (car si vous tergiversez à la Bourse/vous êtes perdu), si vous n'avez pas les reins assez solides pour supporter quelque temps au moins des pertes réelles , ou pour lever vos valeurs , soyez habile comme Machiavel, ou vous serez demain pauvre comme Job.

Notre homme est fort intéressé. Il calcule toujours qu'une dépense dont il profite entiè» rement sera payée par cinq ou six, qu'il n'en paiera donc qu'un sixième, et il en profite le plus possible. Bien placé pour s'enrichir, avec sa part dans la charge d'abord , par ses affaires ensuite, et cela presque sans aucun risque , il ne tient nullement à devenir titulaire.

Lorsqu'un agent s'absente, c'est un associé qui tient le ciirnet, et fait le plus souvent les affaires lui-même, bien que la Chambre syndicale exige que ce soit un confrère.

Aujourd'hui les agents s'absentent pour un oui pour un non , surtout au moment de la chasse.

Autrefois il n'en était pas ainsi, et l'on pourrait aisément compter les jours d'absence

d'un agent de change qui vient de se retirer après vingt-quatre ans d'exercicCr

Sa santé chancelait, et, après bien des instances et des prières, sa famille le décide à faire seul un petit voyagejau Havre.

Il n'y avait pas encore de chemin de fer:

une chaise de poste est donc commandée, et notre agent s'embarque un beau matin pour aller respirer Tair de la mer^

Certes, il ne quittait pas Paris, le cœur gai et content. Tout le long de la route, il était rongé d'inquiétude et de remords. Ne pas être à la Bourse! mais cela ne lui était jamais arrivé! Que va-t-on penser, et qu'arrivera-t-il pendant son absence ! Il n'y tient plus.

Déjà Ton était à Mantes, « Postillon, s'écriet-il, en regardant sa montre, tournez bride, et à Paris! J'arriverai encore à temps. »

En effet, ce jour là, notre agent faisait trembler de sa voix sonore les voûtes de la Bourse.

Quel exemple !

Tout n'est pas rose dans les attributions du patron. 11 est vrai que, pour remplir la charge d'agent de change, point n'est besoin d'être un aigle. Mais il faut posséder de l'argent d'abord, une bonne voix et une bonne poi-

trine : trois conditions nécessaires. On se figureaisément la fatigue qu'un homme éprouve à crier pendant deux heures de toute la force de ses poumons: J'ai vingt-cinq Midi, cent Mobiliers, etc., etc. !

Lorsque la Bourse a été un peu animée, le patron revient harassé, exténué, et, s'il attrape en hurlant de beaux bénéfices, il peut aussi bien attraper une extinction de voix , voire même une fluxion de poitrine.

Vous le trouvez peut-être amplement dédommagé; il fait mille francs de courtages à l'heure ; et, si vous étiez à sa place, vous voudriez sans doute que la Bourse durât plus longtemps.

L'associé ne crie qu'aux jours où il remplace le patron. Le reste du temps, il l'ennuie, le fatigue, l'assomme. Mais il a fait les fonds, il lève le client, il travaille au bureau. — La plaie de l'homme, c'est la femme ; la plaie de l'agent de change, c'est l'associé. —

Le Commis, le Remisier. — Peut-être les a-t-on faits pour vous, peut-être les avez- vous faits vous-même, ces rêves éclos dans le cerveau des bons papas, lorsqu'il s'agit de mettre au collège l'enfant, espoir de la famille, spem palriœ ! « Il ira à l'Ecole Polytechnique, di-

—.lussent les plus ambitieux, j» Les plus modestes veulent de Saint-Cyr ou de FÉcole Normale.

Mon fils sera médecin ! dit celui-ci. Mon fils, ajoute un autre, sera Taigle du barreau de Brives !

C'est ainsi du moins que cela se passait de notre temps, et, si ces projets d'aveni^ne se réalisaient pas toujours, ils apportaient, pour quelque temps, la joie et Tespérance dans les familles. Le mioche marchait bravement, ses bouquins sous le bras, à la conquête d'une position sérieuse.

Ce n'est plus cela aujourd'hui. Les jeunes gens trouvent qu'il faut trop bûcher pour aller à l'Ecole Polytechnique, même à Saint- Cyr. Pour être médecin ou avocat, on est trop longtemps sans gagner d'argent; il est impossible de rester h Paris avec les douze ou quinze cent francs donnés par la famille ; et qu'il est dur de vivre bourgeoisement, sans émotions et sans Champagne, au milieu d'un luxe qui semble insulter à votre médiocrité !

Les jeunes gens aussitôt échappés des bancs, reçus ou non bacheliers (le Diplôme n'est plus qu'un meuble inutile) veulent mordre à ce fruit défendu qu'on appelle le Plaisir et jouer

bien vile à rhomrae. Ils ont si souvent entendu parler de la Bourse, on a dit si souvent, devant eux, qu'on y faisait de brillantes et rapides fortunes, qu'ils n'ont plus qu'une ambition, celle d'enlrer chez un agent de change. Malheureusement là, comme au Paradis, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, et ceux qui ne peuvent arriver au but de leurs désirs, se rejettent sur la coulisse.

La besogne d'un commis d'agent de change est on ne peut plus commode, bien quesouvent fatiguante. Il ne faut pas être un Phénix, pour savoir en quelques mois (et c'est beaucoup) tout ce qu'il est possible de savoir. Mais aussi a-t-on l'avantage, si Ton vient à quitter sa place, d'être incapable de quoi que ce soit. Vous n'avez rien appris des affaires, vous avez seulement acquis une assez triste expérience des hommes et des choses.

Ce n'est donc pas le travail qui est difficile chez un agent de change, mais il y a près de là un écueil sur lequel l'inexpérience du jeune commis doit nécessairement faire naufrage.

Comment pourrait-il en être autrement ?

Ude petite réflexion, banale, mais sage: un jeune homme qui a quiifze ou dix-huit cent francs d'appointements, fréquente tout d'un

coup, à la Bourse, une masse déjeunes gens habitués au plaisir, souvent beaucoup plus riches que lui, ou qui, s'ils ont trois mille francs de revenus, vivent comme s'ils en avaient six mille. L'exemple est contagieux : il contracte vite des goûts de luxe et de dissi* pation : Ces goûts, il faut les satisfaire! avec cent cinquante francs par mois, c'est un peu difficile.

Les femmes, le cigare !

Si l'on se risquait à jouer un peu ? Mais si Ton allait perdre, sans avoir de quoi payer ? Adieu la place et la fortune que l'on avait rêvée ! Cependant il faut boursicoter pour l'acquérir, cette fortune. Ah ! c'est bien tentant ! et quel plaisir de pouvoir, comme tant d'autres, satisfaire tous ses caprices, aller au bal de l'Opéra, souper à la Maison d'Or, elc, etc.

Etre l'instrument de la richesse pour autrui, quand soi-même on la rêve, quel supplice !

La vue de cet or qui glisse tous les jours entre ses doigts l'emporte, l'enivre; il ne sait plus ce qu'il fait, et, s'il y a lutte, il se laisse presque toujours entraîner.

L'on est à peu près sûr de gagner: et puis,

Ton sera prudent : on ira doucement d'abord.

On se risque enfin, et l'on est perdu !

Quelles tentations pour un jeune homme de vingt ans à l'imagination ardente, dévoré du désir de connaître la vie, et l'on ne peut guère la connaître sans argent, puisque tout s'achète aujourd'hui ; c'est jouer avec le feu!

Mettez un homme qui n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures devant un pâté qui ne lui appartient pas. Vous verrez ce que deviendra le pâté. Il est aussi difficile de commander à ses passions qu'à son estomac ! Et qui n'a pas de passions à vingt ans ?

Pourquoi tenter le diable ?

Si la fortune voulait donner de suite à ces jeunes gens une bonne et sévère leçon, peutêtre ne se perdraient-ils pas. Mais il semble que la fatalité s'en mêle. Gomme les enfants qui n'ont pas encore touché une carte, ils ont la main heureuse, et le sort commence toujours par leur être favorable. C'est alors qu'ils ne se connaissent plus. Cet or gagné sans fatigue ni travail ne tient pas entre leurs mains, et leur aplanit la route des plaisirs faciles. Ils mettent à le dissiper moins de temps qu'ils ne mirent à l'acquérir, et, lorsque la

fortune lassée les abandonne, en un mot, lorsqu'ils viennent à perdre» ils n'ont plus de quoi payer les différences.

Vue de haut, la Bourse apparaît grande et belle. Mais que viennent faire ces mousses sur le pont du navire? Voilà pourtant l'histoire de bien des jeunes gens égarés chez les agents de change.

Dieu merci, il n'en est pas ainsi pour tous, et l'on trouve des gens raisonnables, même sur ce terrain difficile.

Le commis sage et sans passions, ressemble à l'employé de Balzac. S'il ne demeure pas avec sa famille, il habite ordinairement Montmartre ou les Batignolles. Quand ses occupations ne le forcent pas à revenir le soir au bureau, il descend de ses hauteurs pour passer la soirée aux Français ou dans quelque autre théâtre honnête, tandis que son collègue, dont nous venons d'esquisser rapidement le portrait, cherche les aventures aux Bouffes ou au Conçert-Musard. L'un dîne chez loi ou à sa modeste pension , l'autre chez Bonnefoi. Le premier rentrera tranquillement dans sa couche, entre onze heures et minuit, le second passera la nuit à souper chez Leblond ou chez Vachette. Celui-ci fera

" 143 — son chemin et l'autre ne fera jamais rien.

Heureux les pauvres d'esprit !

Remisier.— l] est un autre espèce de commis bâtard que Ton appelle Remisier. Le remisier. chezTagent de change, n'a point d'appointements fixes. Il a ses clients à'iui, et, sur le courtage des affaires qu'il apporte à la maison, on lui donne une remise de vingtcinq ou trente pour cent : Inde nomen.

Certains agents de change ne souffrent pas de remisiers chez eux, et, selon l'opinion commune, ils n'ont pas tout-à-fait tort. Il y a plus à perdre qu'à gagner avec eux.

Le remisier , en effet, n'est pas toujours très scrupuleux sur le choix de ses clients.

Que ceux-ci lui donnent beaucoup d'ordres et lui fassent gagner beaucoup d'argent, c'est tout ce qu'il demande. Il n'y regarde pas de si près.

Il y a aussi quelque danger pour le client à confier ses intérêts au remisier, et, dans ce cas, comme dans bien d'autres, il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints.

Cependant le remisier ^est ordinairement un homme sûr, plus âgé que le commis d'agent de change, partant plus prudent et plus sage, et dont la position serait encore plus

périlleuse que celle du commis, si cette prudence et cette sagesse ne le mettaient à Fàbri du danger.

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