‹ L'argent: rentiers, agioteurs, millionnairesChapitre 15 sur 27 · EMPRUNTS · texte numérisé non relu

EMPRUNTS

Jadis le gouvernement, quand il voulait faire un emprunt, faisait venir des banquiers, des financiers, des capitalistes , aux reins puissants, et l'on mettait l'emprunt eh adjudication. Ces messieurs étaient assez exigeants, tenaient presque la dragée haute, et comme ils paraissaient indispensables, — Hors de Rotschild point de salut, — on finissait par faire à peu près leurs volontés, et l'on passait sous les fourches Caudines sans trop de honte. Gomment s'en tirer et qui donnera les millions ? qu'ils prennent l'emprunt à cinq ou six francs plus bas que le cours actuel de

la rente, et que tout soit dit! Ces messieurs ne se le faisaient pas répéter, et la bande réalisait au détriment de l'Etat de monstrueux bénéfices.

Il appartenait au gouvernement actuel de secouer le joug, et ce coup d'Etat ne rencontra pas d'ennemis.

On a laissé de côlé les vieilles traditions, tranché le nœud gordien, on entre hardiment dans la voie du progrès. Si l'Etat ne peut emprunter sans faire un sacrifice, pourquoi faire profiter de la prime un juif et deux anglais? Appel au Peuple !

Emprunteur et prêteur se donnent la main et tous deux y gagnent.

Trois emprunts sont faits successivement sous cette nouvelle forme et le dernier de 750 millions est conduit de main de maître.

Au lieu d'une différence de 5 ou 6 francs qui existait autrefois entre le cours de la rente et celui de l'emprunt, il n'y a plus aujourd'hui qu'une différence de 50 c. pour le 4 1/2 et de 65 c. pour le 3 pour cent.

Celte différence suffît cependant pour que le souscripteur recueille un bénéfice raisonnable.

En effet le gouvernement a décidé que le

capital souscrit sera payé de la manière suivante : Un dixrènfie au moment de la souscription» et le surplus de mois en mois en dix-huit termes égaux.

Voilà donc l'employé, Fouvrier, le pauvre diable, qui va pouvoir devenir rentier. Il souscrira, et la souscription est sacrée! Chaque mois il paiera sa rente, au lieu de porter son argent à la Caisse d'épargne, il achète des londs publics à tempérament, comme il achetait un paletot, une montre ou un lit:

tant par mois.

Pour le gros capitaliste, l'avantage devient encore plus sérieux, puisqu'il touche l'intérêt d'une rente qu'il n'a pas encore payée, et fait valoir en attendant l'argent destiné à cette rente. En second lieu, il peut libérer sa rente. 11 reçoit alors un escompte et peut aller vendre son titre comme du 4 1/2 ou du 3 pour cent ancien. Il trouve ainsi un second bénéfice dans la différence existant entre le cours de l'emprunt et celui de la rente.

Pour ceux même qui n'avaient ()oint souscrit, c'était une spéculation toute trouvée que d'acheter de l'emprunt, de le fairejibérer, de profiter de l'escompte, et de le revendre comme de la rente ordinaire.

Rien n'empêchait de renouveler vingt fois celle opération , pourvu que l'on trouvât de l'emprunt à acheter.

Cet emprunt s'adressait aux masses: on avait décidé que les souscriptions de 50 fr. et au-dessous ne seraient pas susceptibles de réduction.

On rogna les gros sacs et l'on rogna beaucoup, puisqu'au lieu de 750 millions l'Etat trouva 3 milliards 652 millions 591 mille 985 francs.

3,652,591,985 fr.

On s'est beaucoup extasié sur ce chiffre et l'on a eu raison, il parlait très haut. Mais qu'on ne s'y trompe point ! Un grand nombre d'individus souscrivirent pour une somme beaucoup plus forte que celles qu'ils auraient pu verser, sachant bien qu'ils seraient réduits, mesurant le chiffre de la demande à la grosseur de la somme qu'ils voulaient réellement consacrer à l'achat des rentes. On eut été certes bien embarrassé s'il eut fallu verser les 3,652,591,985 fr.

Du i*e§te jamais emprunt n'a eu de si heureux résultants, jamais on n'avait songé comme ^lors à sauvegarder l'intérêl de tous. C'était UQ enthousiasme ! On se battait à la porte

d€S mairies, pour porter la souscription) On passait des nuits entières aGn d'être du nombre des élus. Ajoutons à ces considérations que la bourgeoisie aidait volontiers TEtat à terminer une guerre qui, tout en nous couvrant de gloire, nous coûtait des hommes et de l'argent, de la poudre et du sang! Qu'on relise les pièces officielles , décrets , rapports, etc., qui se rattachent à ce dernier emprunt. Ces pièces font désormais partie de l'histoire fmaneière du pays ; on peut en les étudiant bien se faire des idées [nouvelles sur les hommes et les choses de son temps, et re* connaître à ne pas s'y tromper les signes heureux du progrès sur chaque page des décrets.

CflÂPITRE in.

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