FLEUVES
Les progrès économiques de la République Argentine sont intimement liés aux développements de ses voies de communication. Ce sont les chemins de fer et les ports qui ont été les principaux facteurs de la prospérité du pays, puisque, en facilitant l'écoulement des produits agricoles, ils permettaient à la terre de prendre toute sa valeur. Il y a donc lieu de faire connaître, avec quelques détails, quel est, à ce point de vue, l'outillage de l'Argentine et son rôle dans le développement commercial du pays.
Par la disposition vraiment providentielle de son sol, l'Argentine est non seulement un territoire merveilleusement fertile, mais encore une contrée largement ouverte comme débouchés et offrant des facilités exceptionnelles au point de vue des échanges internationaux.
Une des particularités tout à fait remarquables de ce pays, ce sont ses fleuves, véritables mers intérieures accessibles aux navires du plus fort tonnage, et qui pénètrent jusqu'au cœur même des régions les plus fertiles, les mettant directement en relations avec l'extérieur. Ce qu'il y a de plus curieux encore à constater, c'est que ces fleuves coulent d'une façon presque constante entre deux berges à pic sur leur lit, de telle sorte que les rives forment de véritables ports naturels avec des quais indéfiniment prolongés. La nature a donc bien préparé les voies à l'œuvre des hommes.
Le système hydrographique de la République Argentine se divise en trois grands groupes : 1° les fleuves tributaires du bassin du Rio delà Plata; 2° les fleuves
38 l'argentine au XX«t siècle
et les rivières qui terminent leur cours dans les lacs et les étangs, ou qui se perdent ,en formant des marais ou des salines et sont ensuite absorbés par le sol poreux de la Pampa; 3° enfin les cours d'eau qui se jettent dans l'Océan.
Au premier groupe appartiennent tous les fleuves et rivières qui arrosent les Provinces de Corrientès, Entre Rios, Chaco, Jujuy et Salta, une partie de ceux de Santa Fé, Côrdoba et Buenos Ayres et les Territoires de Misionès et du Chaco. Au second groupe se rattachent tous les cours d'eau des Provinces de Tucuman, Catamarca, Santiago de l'Estero, La Rioja, San Juan, Mendoza, San Luis, la plupart de ceux de Côrdoba et une partie de ceux de Buenos Ayres. Au troisième groupe appartiennent aussi une partie des rivières de Buenos Ayres et tous les fleuves de la Patagonie. Comme on le voit, les courç d'eau de la Province de Buenos Ayres font partie des trois groupes.
Le fleuve le plus connu de la République, celui qui lui a donné son nom, c'est le Rio de la Plata, constitué par la jonction de deux fleuves non moins importants, le Parana et l'Uruguay. Il forme un immense estuaire, qui conduit jusqu'à l'Océan les eaux de tout un système hydrographique, vaste bassin occupant environ 4 millions de kilomètres carrés de superficie, soit le quart de l'Amérique du Sud. Cet estuaire accuse une largeur de 40 kilomètres à son point de départ et s'élargit progressivement pour atteindre 350 kilomètres à l'endroit où les eaux du fleuve se confondent avec celles de l'Océan; il a une largeur moyenne de 180 kilomètres et couvre une superficie de 35 000 kilomètres carrés.
A part quelques inconvénients tenant à la présence
d'îles ou de bancs de sable, le Rio de la Plata offre un accès relativement facile aux bateaux du plus fort tonnage se dirigeant vers Buenos Ayres ou vers l'intérieur. Son niveau est influencé par les marées de l'Océan, et, de plus, il subit d'assez forts déplacements, lorsque les vents de l'Est et du Sud-Est chassent les eaux de la mer dans son estuaire.
Le fleuve qui continue le Rio de la Plata vers le Nord et forme avec lui l'artère vitale de l'Argentine, c'est le Parana ; son développement est de 4 800 kilomètres, dont la moitié environ s'étend sur le territoire argentin. Sa largeur varie entre 35 et 50 kilomètres; son débit moyen annuel est estimé à 30000 mètres cubes par seconde, ce qui représente environ une fois et demie le débit du Mississipi, deux fois celui du Gange, quatre fois celui du Danube, cinq fois celui du Nil et près de cent fois celui de la Seine. Il reçoit à son tour, comme affluent, le Paraguay, fleuve qui traverse le pays du même nom et le met ainsi en communication avec la mer, par la voie du Parana et du Rio de la Plata.
Ce réseau de voies fluviales présente ainsi un bel enchaînement. Venu des provinces centrales du Brésil, le Parana passe à travers les riches régions forestières du Chaco, communique par son affluent avec le Paraguay et le Sud Brésilien, puis il s'écoule à travers les Provinces de Corrientès, d'Entre Rios, de Santa Fé, c'est-à-dire dans les contrées des grands bois et des grandes cultures, et se déverse ensuite dans cette véritable mer qu'est le Rio de la Plata, où il se mêle avec le Rio de l'Uruguay, autre voie de communication des provinces de l'Est vers l'Océan Atlantique.
En ce qui concerne ses conditions de navigabilité,
40 L'ARGENTINE AU XX e SIÈCLE
voici quelques renseignements extraits d'une intéressante brochure de M. Georges Hersent sur le port de Rosario :
« Durant neuf mois, la navigation depuis la mer jusqu'à Rosario ne présente aucune difficulté pour les grands navires transatlantiques, et Ton peut dire que leur tirant maximum est limité par la profondeur du « canal Nùevo », chenal nouveau de Martin Garcia. Les navires de 22 à 23 pieds de tirant d'eau peuvent donc charger à Rosario et en partir directement pour la haute mer, ou inversement venir y décharger des marchandises.
« Pendant la période des basses eaux, qui ne dure guère que trois mois dans Tannée, de septembre à fin décembre, il n'existe que deux passes avec moins de 21 pieds de profondeur, celle de « las Hermanas » et celle de « Paraguayo ». A la première, l'île de « las Hermanas » sépare le lit du fleuve en deux bras, dont l'un, le plus généralement fréquenté jusqu'à présent, n'a que 20 pieds d'eau sous zéro. Mais les navires peuvent aujourd'hui l'éviter, depuis que Ton a balisé le bras situé à l'Ouest, où la profondeur d'eau est plus que suffisante.
« La seconde passe, qui présentait quelques difficultés, était celle du « Paraguayo » où il n'y avait que 17 pieds d'eau sous zéro. Cet état de choses ne doit pas heureusement se prolonger, car le gouvernement national a fait exécuter, en cet endroit, des travaux de régularisation et d'approfondissement du Parana, qui ont dû être achevés dans le courant de l'année 1904.
« Nous pouvons ajouter que l'État s'est engagé à maintenir, sur une largeur minima de 100 mètres, une profondeur de 5 m. 80 d'eau sous marée basse dans
le chenal de Martin Garcia et de 6 m. 50 sur l'ensemble du cours du Parana jusqu'à Rosario. Cette convention n'aura à s'appliquer en fait qu'à quelques parties du fleuve, puisque celui-ci présente généralement des profondeurs beaucoup plus considérables. »
Ainsi que nous l'avons déjà dit, ce qui contribue à donner au Parana toute sa valeur au point de vue commercial, c'est la disposition de ses rives, constituant sur son parcours de véritables ports naturels. Les berges forment en maints endroits des parois presque verticales par rapport au lit du fleuve, et comme celui-ci accuse d'une façon à peu près constante une profondeur de 25 pieds, il en résulte que les gros navires peuvent non seulement remonter le fleuve jusqu'à la Ville de Rosario ou même de Colastiné, mais encore s'amarrer en quelque sorte à quai, sans que l'on ait dû faire pour cela aucuns travaux.
Sur des points, comme à Rosario par exemple, la berge proprement dite est encore dominée par des falaises formant une sorte de promontoire élevé de plusieurs mètres au-dessus du fleuve, de telle sorte qu'il est encore possible d'utiliser cette différence de niveau pour le chargement des navires. Par des plans inclinés appelés (( canaletas », les marchandises placées dans les entrepôts établis sur ces dunes, sont conduites,, à la faveur de la pente, jusqu'aux navires amarrés le long des berges. Ce sont là, on en conviendra, des conditions vraiment exceptionnelles pour la navigation et qui expliquent l'extraordinaire développement d'un pays où la nature s'est ainsi surpassée.
Envisagés comme voies de communication, ces fleuves remplissent un rôle de premier ordre, en ouvrant un accès facile vers la mer, sans transbor-
42 L'ARGENTINE AU XX e SIÈCLE
dément, à des Provinces distantes de plus de J 000 kilomètres de l'Océan, telle, par exemple, que celle de Corrientès ou le Chaco.
Le Rio de la Plata relie par une voie naturelle, accessible à tous les navires, Montevideo et Buenos Ayres, que sépare une distance de 200 kilomètres. Tous les grands vapeurs transatlantiques qui s'arrêtaient, il y a quelque temps, à La Plata, remontent aujourd'hui jusqu'à Buenos Ayres, devenu tête de ligne d'une dizaine de puissantes compagnies faisant le service d'Europe.
Par suite des travaux faits pour l'approfondissement du Parana et la régularisation de son cours dans les passes sablonneuses, les grands vapeurs, même de 10000 tonnes, peuvent atteindre aujourd'hui jusqu'à Rosario; ceux de 6000 tonnes arrivent facilement jusqu'à Parana ou Colastiné; des bateaux spéciaux, faisant le service de la rivière, peuvent remonter jusqu'à Corrientès et, de là, vers le Paraguay et le Brésil ou vers l'Uruguay, c'est-à-dire à plus de 2000 kilomètres.
En outre de ces « chemins qui marchent », il est nécessaire d'en citer d'autres qui, bien que de moindre importance, sont cependant destinés à exercer une influence bienfaisante sur la vie économique de la première province argentine et le développement de sa production agricole, grâce au bon marché des transports qu'ils détermineront dans l'avenir. Nous nous référons au réseau de canaux que le Gouvernement de la Province de Buenos Ayres a mis à l'étude ou en construction.
L'un de ces canaux, dont la construction sera terminée dans un an, possède une longueur de 253 kilomètres, depuis Mar Chiquita (son point d'origine)
jusqu'à Baradero (son point terminus), embrassant dans son trajet les centres suivants de production et d'élevage : Laforcado, Junin, O'Higgins, Chacabuco, Salto, Arrecifes et Baradero.
Au moyen de ce canal, toute cette riche zone agricole et d'élevage de la Province de Buenos Ayres pourra transporter à bon marché ses produits, jusqu'à un port que l'on creusera à l'embouchure de la rivière Baradero dans le Parana, et cela dès que cette rivière aura été assez approfondie pour la rendre navigable aux navires d'outre mer.