LE RENDEMENT AGRICOLE
Après avoir ainsi fait connaître les progrès agricoles de l'Argentine, les surfaces ensemencées à diverses époques, les cultures qui y dominent, ainsi que les régions où l'agriculture s'est plus spécialement fixée, il nous reste maintenant à étudier ce travail agricole, dans ses résultats, c'est-à-dire dans son rendement, et à essayer de déterminer l'avenir plus ou moins immédiat qui lui est réservé.
Comme nous l'avons déjà dit, il n'y a pas ici de statistiques agricoles complètes, comme il en existe aux Etats-Unis, ou dans d'autres nations, faisant con-
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naître en détail les frais d'exploitation des établissements qui s'adonnent à l'agriculture et les prix que ceux-ci retirent de leurs produits, seule manière de pouvoir apprécier ce que chaque hectare ensemencé laisse de bénéfice net. Mais, malgré cette lacune, nous croyons pouvoir trouver les données dont nous avons besoin, en recourant à l'opinion de personnes compétentes en la matière, soit parce qu'elles pratiquent elles-mêmes l'agricultuhe, soit parce qu'elles se sont posées comme nous ce même problème.
Dans les bonnes terres des Provinces de Gôrdoba et de Buenos Ayres et dans la Pampa Centrale, l'hectare peut laisser 50 piastres au colon (110 fr.), s'il n'y a pas de grêle et s'il ne survient aucune des autres plaies de l'agriculture. Quelques terrains mêmes ont donné, cette année, jusqu'à 2000 kilos de froment, qui, à raison de 6 piastres par 100 kilos, donnent 120 piastres. En estimant les frais à 30 ou 40 piastres, il reste un bénéfice de 85 piastres, dont il y a encore lieu de déduire 15 piastres pour le loyer, de sorte que finalement il reste net au laboureur une somme de 70 piastres papier par hectare, soit 154 francs.
Dans un établissement particulier, situé non loin de la station de Laboulaye, sur la ligne de Buenos Ayres au Pacifique, le livret d'une famille de métayers, cultivant de 50 à 60 hectares et abandonnant le quart de la récolte au propriétaire, travaillant en outre dans l'établissement d'élevage les jours où les soins de la terre ne réclament pas leurs bras, accuse un solde annuel de 1000 piastres, ou 2200 francs. Ce serait donc un bénéfice de 16 à 20 piastres par hectare, en cultivant la terre comme métayers jouissant de 75 p. 100 de la récolte ; mais ceci est un bénéfice tout à fait net, vu que toutes les dépenses du laboureur,
telles que frais de nourriture, d'habillement et autres frais courants, sont portées sur ledit livret.
Mais il y a quelque chose de plus éloquent encore que toutes les démonstrations arithmétiques ou les cas particuliers que nous pourrions présenter, c'est ce fait notoire qu'un grand nombre d'agriculteurs deviennent chaque année propriétaires des terrains qu'ils cultivent ou en acquièrent d'autres dans des régions voisines. Il n'est pas exceptionnel que ceux qui cultivent un lopin de terre en retirent, en une seule année, l'argent nécessaire pour l'acquérir, tout en conservant de quoi faire face aux frais de semage et d'entretien jusqu'à la récolte prochaine.
A l'appui de ces indications, voici quelques détails plus précis sur le capital qu'exige la mise en valeur d'une terre et son rendement approximatif :
D'après un calcul qui nous a été remis par une personne très expérimentée en matière de colonisation, M. Firmin Maciel, représentant de la Banque Commerciale et Agricole du Rio de la Plata, le capital nécessaire pour une famillede 4 à 5 personnes cultivant 100 hectares de blé, y compris les frais d'installation de la première année, peut être évalué comme suit * :
Francs.
2 charrues 330
Herses el râteaux 99
1 rouleau 99
i égraineuse 880
8 paires de bœufs 1 408
4 chevaux 264
1 charrette 550
Harnais et chaînes 187
Maison, corral et puits 2 200
1. M. Maciel prend comme exemple une colonie à Villa Maria, Province de Côrdoba.
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La famille ou le colon qui ne possède pas ce capital, dit M. Maciel, trouve dans le pays de riches propriétaires ou colonisateurs qui lui fournissent tous les instruments, les bêtes de somme et la graine pour l'ensemencement, ainsi que les vivres nécessaires. La récolte faite, on en retire la graine que Ton sème; on décompte les frais de récolte, puis on partage le produit liquide en deux, une moitié pour le propriétaire et une autre moitié pour le colon; c'est comme cela que la majeure partie des immigrants ont commencé à gagner de quoi devenir propriétaires.
Pour les immigrants sans famille, il existe une autre forme qui leur donne de bons résultats : ils se placent chez les colons ayant un capital, comme valets intéressés dans la culture, prêtant leurs services depuis le moment de la préparation de la terre (1 er mars), jusqu'au fauchage du blé et du lin. Ils , reçoivent, pour leurs services, la nourriture et le logement, plus 6 ou 7 p. 100 du produit brut de 100 hectares. Ils placent à intérêts les sommes reçues pendant trois ou quatre ans et ont alors le nécessaire pour acheter les instruments aratoires et devenir colons locataires. Trois ou quatre ans plus tard, ils achètent des terrains payables à termes et deviennent de grands propriétaires, car c'est par centaines que l'on peut compter ceux qui, après avoir suivi cette marche, sont devenus possesseurs de grandes zones et ont aujourd'hui réalisé une fortune importante.
Dès qu'il est propriétaire, le colon ou l'agriculteur argentin a déjà devant lui un avenir presque assuré, parce que les bénéfices liquides qu'il obtient chaque année vont s'accumulant en progression géométrique, à moins que, comme cela arrive fort rarement, la fatalité ne le poursuive. Pour apprécier quels peu-
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vent être les bénéfices nets, il est bon de tenir compte du calcul suivant qui nous a été fourni par le même M. Maciel * :
Calcul approximatif des frais et du produit de 100 hectares semés en blé.
Francs.
Préparation d'un terrain pour le semage et frais
d'un valet 440
6 000 kilos de semence à 5 piastres les 100 kilos. 660 Frais de journaliers pour le fauchage et la mise
en meules 660
Pour un rendement moyen de 1 000 kilos par
hectare, battage à piastre 80 les 100 kilos. 1 160
1 700 sacs à piastre 20 l'un 748
Frais de forgeron, de menuisier et remplacement d'outils durant la récolte 550
Nourriture pendant l'année 1 760
Loyer de la terre, 12 p. 100 du produit brut. . 1 320
Total de frais 7 898
Vente de 100 000 kilos de blé, produit de 100 hectares, à 5 piastres les 100 kilos 11 000
A déduire les frais de culture 7 898
Bénéfice net pour le colon 3 102
Pour le lin, on peut se servir du même tableau, en mettant à 9 piastres les 100 kilos de semence, prix actuel, et le prix de battage à 1 piastre 20, aussi par 100 kilos. Dans cette zone, la culture du lin comporte certains risques, à cause des pluies rares et des gelées tardives; quelquefois le rendement est de 7, 8 et 10 quintaux métriques par hectare, généralement de 3 à 4 seulement.
1. Dans les années normales, si la terre a été bien travaillée, on eompte en moyenne un rendement par hectare de 1 000 kilos pour le blé, 2 500 kilos pour le maïs et 900 kilos pour la graine de lin. Dans les terres vierges les résultats sont par fois beaucoup plus intéressants, car il n'est pas rare d'obtenir un rendement de 1 400 kilos de blé par hectare. Le résultat bénéficiaire atteint alors pour 100 hectares de 3 à 4000 piastres.
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Mais, pour que ces chiffres représentatifs de la rémunération qu'obtient le travail agricole soient l'expression exacte de la vérité, il faut tenir compte qu'en outre de la récolte de blé, l'agriculteur peut en obtenir une autre de maïs, également rémunératrice, et qu'il peut encore augmenter ses recettes en s'adon nant à l'engraissement des porcs, à l'élevage de la volaille et autres produits faciles à vendre dans les centres voisins.
Ces exemples ne peuvent être considérés, bien entendu, comme étant la loi générale; le produit net dépend naturellement du coût de production et du rendement de chaque récolte, et ces deux facteurs peuvent varier à l'infini, lorsqu'il s'agit de cultures aussi étendues que celles de l'Argentine. Ce que l'on peut cependant affirmer, c'est qu'à côté d'exploitations agricoles en jachères, il y a des centaines de mille hectares de terre vierge, à bon marché, où il suffit de jeter la semence, après un travail superficiel, pour en obtenir une splendide récolte. Dans des conditions aussi favorables, et en se servant de machines agricoles permettant de cultiver de grandes surfaces avec peu de main-d'œuvre, il y a donc toujours de sérieuses probabilités de succès pour l'agriculteur. C'est là ce qui explique l'augmentation considérable des cultures, réalisée durant ces dernières années, soit dans des terres vierges subdivisées et vendues par le propriétaire, soit dans les terres mises en location moyennant un loyer payable en espèces ou l'abandon d'un tant pour cent de la récolte.