M. Alfred Neymarck a démontré combien était fragile et
C'est donc dans ses rapports avec la situation économique et les conditions de développement d'un pays, que peut et doit être évalué le poids de la dette. Ainsi, en faisant cette enquête dans la République Argentine, on constate qu'il s'est produit, parallèlement à l'augmentation de la dette, une notable progression de la richesse publique, qui doit inspirer aux créanciers toute tranquillité, quant à l'exécution des obligations contractées envers eux par l'État et que l'on pourrait croire disproportionnées avec ses moyens.
Si l'on prend comme signe révélateur de la richesse la valeur des produits exportés, on trouve le résultat suivant : dans la décade 1890-1899, la valeur de l'exportation s'éleva de 100818000 à 184 917 000 piastres or. En 1900, elle était de 154 millions; en 1901, de 167 millions; en 1902, de 179 millions. En 1903, elle atteignit 220 millions, et, en 1904, s'éleva jusqu'aux environs de 264 millions.
De même que la production exportable, les revenus de la Nation ont pris également une expansion extraordinaire, qui a permis au Gouvernement de réaliser d'importants travaux publics, de perfec-
privée de base scientifique la légende de la dette par tête d'habitant.
« Nous avons successivement passé en revue, dit cet économiste, les divers pays d'Europe, et, en nous appuyant sur des faits et des chiffres précis, nous pensons avoir démontré que, dans l'évaluation du crédit d'un pays, du prix de ses rentes et de leur taux de capitalisation, le quantum par « tête d'habitant », n'avait aucune signification, aucune valeur. De telles statistiques, employées un peu partout, en France et à l'étranger, par la force de l'habilude et la routine, sont absolument inexactes et défectueuses; elles n'ont qu'un résultat certain : fausser l'esprit et le jugement de ceux qui s'appuieraient sur elles. » (Journal Le Rentiei'des 7, 17 et 27 septembre et 7 octobre 1904.)
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tionner l'administration, d'acquérir et d'équiper la première escadre de l'Amérique du Sud, de répandre l'instruction primaire et secondaire dans tout le territoire et de pousser son action civilisatrice jusqu'aux dernières limites du pays.
En 1898, les recettes ordinaires en or s'élevèrent à 32082201 piastres, tandis qu'en 1903 elles atteignirent 44397110 piastres et, en 1904, 46 728540 piastres, avec cette particularité qu'en 1899 existaient des droits additionnels d'importation, qui sont aujourd'hui supprimés.
La même plus-value s'observe pour les recettes encaissées en papier-monnaie; en 1898, elles atteignaient 47 744 213 piastres, en 1903, 64883 509 piastres, et, en 1904, elles s'élevèrent à 69167 771 piastres, bien que l'impôt sur les vins ait disparu durant le premier semestre de cette dernière année.
Donc, un pays où la richesse et les ressources du Trésor ont un mouvement de progression si rapide, se trouve dans d'excellentes conditions pour supporter, sans grande inquiétude pour l'avenir, le poids de sa dette, quelque énorme qu'elle puisse paraître.
Ces considérations ne doivent pas toutefois inciter l'Administration argentine à* violer, dans le maniement des finances, les principes d'ordre et d'économie et à accroître les dépenses publiques dans une proportion injustifiée pour faire face à des besoins parasitaires ou à des exigences électorales. Ce qui donne lieu à ces craintes, c'est que lorsqu'il s'agit d'œuvres d'une certaine importance, destinées à donner de l'impulsion au progrès matériel ou bien à doter le pays de nouvelles constructions, le budget ne dispose jamais d'aucune ressource, et il faut alors avoir recours à des émissions de dette intérieure. Aussi
celles-ci se répètent-elles avec fréquence : de 1902 à 1904, il a été effectué 7 émissions, formant un total de 52 millions de piastres.
La République a eu, dans les années 1902, 1903 et 1904, une production d'élevage et d'agriculture comme elle n'en avait jamais vu, en beaucoup d'années de sa vie économique. Cette double production, fruit d'efforts énergiques favorisés par un climat propice, a été non seulement très abondante, mais, encore, elle s'est vendue, sur les marchés internationaux, aux prix les plus élevés qui aient été atteints jusqu'à présent. Tout indiquerait donc, comme conséquence de ces faits, que le Trésor argentin devait déborder d'argent, et être en état de faire face à tous les frais courants nécessaires au soutien de son administration, comme aussi à beaucoup de dépenses extraordinaires réclamées par un pays en formation, pour l'impulsion de son progrès matériel.
Malheureusement, il n'en a pas été ainsi. Les revenus ordinaires, comme la production, ont accusé une élasticité merveilleuse, mais, malgré cela, ils ne sont pas arrivés à couvrir les dépenses ordinaires, et le Gouvernement argentin s'est vu obligé, en certains cas, de puiser au Fonds de Conversion (12 millions de piastres or), en d'autres, d'employer l'argent provenant de la vente de vaisseaux de guerre, et, enfin, de procéder à l'émission continue de titres de la dette intérieure, dans les buts les plus divers, ce qui a fait monter celle-ci à 52 232500 piastres, en même temps qu'on jetait sur le marché les derniers soldes des emprunts extérieurs ou intérieurs qui existaient dans les caisses du Trésor ou dans celles de la Légation Argentine à Londres.
Éliminant ces ombres qui obscurcissent le tableau
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de la situation économique et financière de la République, on peut conclure néanmoins que les prêteurs qui ont placé leurs capitaux en tilres de ce pays doivent être pleinement rassurés quant à leur scrupuleux service.
Bien que la plupart des emprunts n'aient pas eu la destination prévue lors de leur émission, il n'en est pas moins vrai que, par ce moyen, il a été effectué certains travaux d'utilité nationale, qui n'auraient pas pu être exécutés sans ces ressources. Pour n'en citer que deux, nous rappellerons que, dans la construction des chemins de fer, la Nation a employé 54 881 520 piastres or, et, dans les travaux de salubrité de Buenos Ayres, 32650000 piastres or.
En outre, il ne faut pas oublier, comme l'a dit le grand financier argentin, M. Ernest Tornquist, que si le pays évita la guerre avec le Chili, ce fut en engloutissant quinze millions de livres sterling en navires ou en armements, et, ceci, sans recourir à aucun emprunt extérieur, et après avoir employé, à l'intérieur, en préparatifs militaires, non moins de 4 millions de livres sterling 1 . Ces sommes, représentant presque le quart de la dette actuelle, furent dépensées pour éviter une guerre fratricide, qui eût coûté dix fois plus.
Indépendamment de cette féconde application des ressources demandées à l'emprunt, les créanciers de l'Argentine doivent aussi considérer les sacrifices qu'ont fait les divers Gouvernements pour défendre et maintenir le crédit argentin. Le service du premier
1. Suivant le Message remis au Congrès par le Gouvernement, en même temps que le projet de budget pour 1905, la République, depuis 1889 jusqu'en 1903, a dépensé 62 223 000 piastres or en acquisitions militaires ou navales.
emprunt contracté par le pays, en 1824, fut suspendu, comme on le sait, durant la triste époque de la tyrannie et de dissolution nationale; mais, à peine la famille argentine fut-elle réunie et un Gouvernement régulier fondé, que celui-ci s'empressa de reprendre l'exécution des engagements qui avaient été contractés. Le Président Avellaneda l'a rappelé éloquemment, dans un moment solennel :
« Il existe un peuple nouveau, dit-il, qui naquit, possédé du sentiment de sa grandeur, soit par une hallucination puérile de l'orgueil, soit par la révélation de ses destinées. Il arrive à peine à former un Gouvernement, que, déjà, il imagine de vastes projets, demande et obtient de l'argent à Londres, parce que le capital, bien que représenté comme dur et sans entrailles, a parfois de rapides attendrissements pour les chimères.
« Celles-ci se dissipèrent bien vite pour ce peuple ; puis, survint l'anarchie avec ses évanouissements longs et douloureux, dans laquelle se jettent les sociétés naissantes, par la faiblesse même des éléments qui les forment, jusqu'à ce qu'elles tombent dans les mains de fer de la tyrannie, comme ce fut le cas pour l'Argentine. Et cette tyrannie dura vingt ans! Pauvre peuple argentin, à peine entendait-on sa voix sortant du fond de l'abîme....
« Les Bons de la dette étaient cotés à la Bourse de Londres; avec le temps, ils cessèrent de l'être, parce qu'ils avaient perdu toute valeur et leur cote n'existait même plus de nom. Un jour vint, cependant, où les enfants des créanciers primitifs allèrent chercher ces Bons parmi les papiers oubliés et les Bons leur furent payés. Pour beaucoup, ce fut un jour de légitima surprise ; les porteurs offraient leurs
titres à n'importe quel prix à leurs débiteurs, alors qu'on leur disait qu'ils seraient remboursés pour leur valeur écrite. Il leur suffisait d'être payés à l'avenir, et voici qu'on leur annonçait que même l'arriéré des intérêts et de l'amortissement serait réglé au moyen de nouveaux titres sous le nom de Bons différés.
« Quand un pays possède, à son actif, un trait semblable dans sa vie, — et ce trait est unique dans l'histoire financière des peuples, — il a le droit de marcher la tête haute, en affirmant son honneur et son crédit. »
Depuis cette date, et pendant trente-six ans, le pays a fait scrupuleusement le service de sa dette, jusqu'à cette malheureuse époque de 1890, où, par suite de la crise financière et politique la plus profonde qui se soit jamais déchaînée sur le pays, le payement de la dette extérieure commença à devenir, pour les gouvernants, une très sérieuse préoccupation. Divers moyens furent proposés pour aider l'État à traverser ce moment difficile, mais aucun d'eux n'avait pour base la répudiation de la dette. Le Gouvernement qui était à la tête du pays accepta le plus onéreux, parce que c'était celui qui convenait le mieux aux intérêts de ses créanciers.
L'arrangement qui intervint alors, connu sous le nom d'emprunt moratoire ou emprunt Morgan, a été, depuis, la matière de sévères critiques; mais, ce que l'on n'a pas discuté et que l'on ne discutera pas, c'est l'intention patriotique et noble qui inspira les auteurs de cette opération et les détermina à sauvegarder toutes les bonnes traditions du crédit argentin. En observant, le respect des engagements vis-à-vis de l'étranger, ils servaient les véritables intérêts du pays et respectaient l'esprit de la Constitution, qui veut
que le crédit, et surtout le crédit extérieur, soit la grande ressource constitutionnelle, mise entre les mains des gouvernants « pour les besoins urgents de la Nation ou pour des entreprises d'utilité natio nale ».