‹ L'Argonne et ses borduresChapitre 102 sur 162 · ROLE ANCIEN · texte numérisé non relu

ROLE ANCIEN

Les témoignages : vestiges, stations préhistoriques, tradition orale ou écrite, toponymie, ne nous fournissent, sur les premières étapes de l'évolution forestière et sur les relations entre l'homme et le bois au début de l'occupation des sols argonnaiïs, que des renseignements épisodiques. Il nous faudra patienter jusqu'au XI siècle pour voir s'entrouvrir le velum des frondaiïisons.

Bénéficiant de conditions climatiques moins rigoureuses, la chênaie parsemée de hêtres ou de bouleaux a succédé à la chênaie mixte, à pins, bien avant l'aurore des temps historiques. Elle devait alors se composer de futaies très denses sinon très riches en espèces, et recouvrir, d'une manière presque ininterrompue, l'ensemble du terroir régional.

La multiplicité des tourbières et la parenté de leurs éléments polliniques d'une part, leur position excentrique dans les vallées de la Bar, de l'Aire, de l'Aisne et de la Tourbe d'autre part, soulignent cette continuité des masses boisées hors des limites imparties aux résidus actuels, en particulier sur la rive gauche de l'Aisne, à proximité de la rivière et de ses aflluents.

Le défrichement des clairières du Chesne Populeux et de Triaucourt ne devenant effectif qu'au Moyen-Âge, la jonction entre les groupes de Boux et de Mazarin au nord, de Beaulieu-Chôtrices et de Belval-Belnoue au sud, était primitivement assurée. On conçoit aisément que les historiographes gallo romains, que les chroniqueurs des VI et IX° siècles de notre ère aient pu, parlant de l'Aisne supérieure, confondre les forêts :

« axuenna quod fluxit juxta arduennam sive argonnam »

disait Vital (1) à propos du roi Lothaire poursuivant Othon.

S'il paraît hasardeux de préciser l'extension des chênaies originelles en. direction des plaines champenoises de la craie, la succession régulière de bouquets bien conservés sur l'arc Barricourt-Romagne-Montfaucon-Hesse- Souhesme-Vaux-Souilly-Pierrefitte, permet de reconstituer, par contre, un bloc d'un seul tenant jusqu'à la Meuse. Sur ce point, nous adopterons l'opinion de Richer qui préconisait une soudure entre les futaies d'Argonne et celles du Verdunois.

(1) Brouillon : Histoire de l'Abbaye de Chôtrices, d'après les archives de ce monastère.

Les surfaces prélevées sur les bois en vue d'y établir des parcelles cultivées et des pâquis se situent généralement dans les fonds de vallées, dans le Bas-Pays ou sur les alluvions des terrasses. Lorsque les colons des Il et VI siècles, puis des XI° et XIII siècls après Jésus-Christ, entreprirent, outre les défrichements, de multiples travaux de drainage, d'assèchement et d'assainissement, ils les firent d'abord aux dépens de la chênaie humide et de son cortège d'aulnaies ou de marécages. Celle-ci occupait donc auparavant une place considérable: c'est elle qui a le plus régressé.

Les peuplements initiaux, néolithiques, nous ont légué quelques unes de leurs installations coïncidant,, pour la plupart, avec les coteaux du pourtour du massif gaizeux. Des vestiges de cités lacustres laissent cependant présumer que la plaine d'inondation de l'Aisne n'était pas totalement délaissée. Dans ce milieu forestier, l'homme dispose de vastes espaces pour se livrer à ses activités favorites : chasse et pêche; parmi le mobilier des stations figurent, en bonne place, la hache en silex et le poignard en fer. Il y trouve aussi un refuge, à l'écart des voies d'invasions qui déjà se frayent un passage au travers de l'Argonne (1). Ayant maîtrisé le feu, il pourra, à l'abri des enceintes, travailler le fer et tourner les urnes funéraires.

Certains indices fournis par la toponymie traduiraient l'existence de clairières au sein des fourrés dès l'époque celtique. Elles auraient été localisées à la lisière des forêts modernes de Boux et du Chesne-Populeux, dans ie défilé de Quatre-Champs-Les Alleux où se rencontrent des lieuxdits qui, selon Leroy, auraient une consonnance celtique: «Les Chamiots » dériveraient ainsi de Calm, expression employée pour désigner les landes: « Balay », de Balaen ou landes à genêts: « Cambes », de Cambo ou terres cultivées. Au sud de Grandpré, vers Sainte-Menehould, nous n'avons plus d'exemples d'une telle appartenance.

Les futaies s'aèrent devant les voies romaines qui accèdent aux plateaux de la Fournelle et de La Chalade ou en suivent le faîte du Sud au nord. Sur leurs parcours, aux abords des vallées principales, ateliers de potiers, de céramistes et de verriers utilisent à profusion le combustible que dispensent abondamment les taillis contigus aux établissements. Employaient-ils le cheval pour exporter, par le Pont des Rêmes, leurs produits vers la Meuse et le Rhin, voire pour débarder ? C'est fort probable : : les collections de M. Mauget présentent, à cet effet, trois fers attribués au Bas-Romain — l'un de grande taille, rare; les deux autres de dimensions moindres, plus communs — et provenant, soit du ruisseau de Saint-Mardsur-le-Mont, soit des environs de Sainte-Menehould et d'Axuenna (Viennela-Ville). Ce cheval qui, selon Mauget, ne se rattacherait pas à la race ardennaïise importée beaucoup plus tard aurait d'ailleurs eu un ancêtre en ÂArgonne même, puisque Mauget a recueilli, sur le territoire de la commune de Moiremont, un fer rustique à six clous en forme de chevilles de violon, plus ancien que les précédents et de type gaulois.

La présence de ruines contemporaines de la civilisation gallo-romaine au cœur des groupes forestiers du XX’ siècle, ne seraient-ce que celles de la verrerie des Houïs, florissante au IV‘, ou celles, controversées, des Germeries — puits et infrastructures difficilement identifiables — montre que des zones défrichées autrefois ont été, depuis lors, à nouveau envahies par la chênaïe.

Bien que nous sachions peu de choses des colons germaniques agri-

(1) Conférer : Atlas, feuille n° 9.

culteurs, introduits à deux reprises avant ue XI° siècle, il ne semble pas que les gains réalisés sur le bois aient atteint des proportions démesurées. Le capital est à peine entamé. -

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