LES DOMAINES ABBATIAUX ET LEUR GESTION
ïl ne nous appartient pas de faire ici le procès de ce qui fut appelé la troisième civilisation d'Argonne, pas plus que de mésestimer le rôle joué par la forêt depuis les Gallo-Romains. Nous verrons seulement comment les défrichements furent effectués, comment la propriété des arbres laissés sur pied fut répartie entre quelques grands monastères, comment enfin l'attitude prise à l'égard des immenses réserves fut, au moins en ses débuts, teintée d'une certaine prudence.
è PARTAGES INITIAUX. — Si des ermites, comme Saint-Rouin, fondateur de Beaulieu et Saint-Balderic, premier abbé de Montfaucon d'Argonne, si des précurseurs comme les pionniers de Saint Remy de Reims, venus à Moiremont, ont introduit l'esprit de règle au sud ou à l'est des plateaux d'entre Aisne et Aire, la nouvelle étape ne se dessine réellement que trois siècles plus tard, avec les premières années du deuxième millénaire. La puissance des fiefs ecclésiastiques, plus ou moins amenuisée avec le temps, leur permettra de conserver jusqu'à la Révolution de 1789 la majeure partie du patrimoine acquis.
De l'An Mille date la rénovation de Beaulieu, laissée à l'abandon par les successeurs de Saint Rouin. En 1120, une communauté s'organise à La Chalade, dans le val de Biesme. En 1219, le prieuré de Landèves, près de Quatre-Chomps, dernier venu, est érigé en monastère. Entre ces trois dates, quelques abbayes privilégiées — une dizaine en tout — et un petit nombre
de châtellenaies, moins favorisées, tailleront leurs biens, attaqueront de front des surfaces boisées de beaucoup supérieures aux quarante cinq mille hectares d'aujourd'hui et essaieront de délimiter leurs lots respectifs.
Dix à vingt kilomètres de forêt tiennent d'abord ces fiefs éloignés les uns des autres: leur contrôle primitif ne s'exerce que sur les districts
rapprochés. Mais les prieurés se multiplient bientôt, qui étendent les juridictions en tous sens, jusqu'à empiéter sur le domaine, souvent mal défini, des voisins. Des litiges, des querelles s'en suivent. Il faudra plusieurs siècles pour que les finages soient fixés, la part de chacun précisée.
Dans la région des sources de l'Aisne et de la Chée, Dieu-s'en-Souvienne aura les Argonnelles et Lisle; Monthiers, Belnoue: Belval, la forêt qui porte
son nom. Châtrices et Moiremont à l'ouest, Beaulieu et La Chalade à l'est occuperont, sur le plateau, quatre quartiers séparés par le val de Biesme et les bois appartenant, au centre, aux châteaux de Clermont et Sainte- Menehould. Entre la boucle de Vienne-le-Château et l'Aire de Grandpré, une même prise de possession s'effectuera au profit de Chéhéry, Saïnt-Thomas, Senuc. Dans le triangle: Vouziers, Le Chesne, Grandpré, le Mont-Dieu, Landèves et Longwé s'attribueront des tenants inégaux qui, par la suite, formeront les bois de Boux et de Mazarin.
Commencée avec Beaulieu au sud-est, la colonisation s'achève par le nord, le tout en moins de deux cents ans.
REDUCTION DES ETENDUES BOISEES. — Cultures et prairies mordent sur taillis et haute futaie. Le processus d'exploitation suivi par les nouveaux propriétaires fut partout le même: grignoter tout ce qui était labourable: les meilleures terres d'abord, les marécages ensuite, la gaize enfin. Moines, convers et roturiers procèdent par rayonnement, au fur et à mesure des besoins. Ils pratiquent l'essartage dont les « essarts » figurant fréquemment
sur les terriers et les cartes des districts d'Argonne perpétueront le souvenir. 3 | SE /
A Quatre-Champs, dans le val de la Fournelle, Landèves fonde, vers 1190, la cense de la Converserie, protégée par l'Hôtel-Dieu de Reims; ses pièces cultivées, agrandies peu à peu aux dépens de la chênaie reléguée sur la gaize, rejoignent bientôt celles de la ferme de la Normande; une clairière continue prend corps. Se
A l'autre extrémité du plateau, sur les berges de l'Aisne, Chäirices ‘colmate les fonds alluviaux encombrés de joncs, défriche deux vallons marécageux, aménage huit étangs artificiels, dégarnit la rive gauche de ses futaies, pénètre enfin sur les rebords gaizeux de la rive droite où l'arbre cède la place à quelques rouillies et novales. |
Nous pourrions invoquer nombre d'exemples analogues; ils traduiraient tous un profond recul de la forêt sur l'ensemble du terroir argonnais; plusieurs d'entre eux illustrent l'ampleur du résultat acquis au prix d'un effort collectif:
— à cette époque remonte en effet la séparation des bois de Boux et de Mazarin. L'abbaye Saint-Remy de Reims ayant établi un prieuré dans une lande située au long de la route Reims-Sedan, non loin de la Bar, terres, vergers et pâquis gagnent rapidement en extension au cours du XI° siècle. Un bourg, le Chesne Populeux, est né, qui obtiendra sa charte dès 1208; plus de dix noues et censes l'entourent: au total, près de mille hectares dégagés; les lambeaux de Mazarin et de Boux ont cessé d'être jointifs.
— le cas le plus typique est sans conteste celui de la «trouée» de Triaucourt. Les démêlés entre ce courtil et Beaulieu, les actes qui aboutiront à l'octroi de chartes montrent l'envahissement de la clairière en gestation par les dépendances du monastère. De 1200 à 1290, Beaulieu y a essaimé sept prieurés, trois au pied des coteaux, quatre en plaine, plus de cent manses sur les sept cents qui gravitent autour de l'abbatiale. Un village comme Brizeaux ne comprendra, au début, que des familles de bûcherons. D'après les archives du monastère, Lemaire estime à quatre mille cinq cents hectares la part soustraite aux forêts de Beaulieu et de Belval. La « trouée » deviendra effective lorsque les seigneurs de Passavant, installés vers 1240 . aux confins des domaines de Beaulieu et de Châtrices, auront rapidement défriché les fonds de l'Aisne, de l'Evre et du Hardillon en direction de Villers et de Charmontois.
Dans les espaces ainsi destinés aux labours, chaque communauté laisse subsister quelques boqueteaux qui subviendront à ses propres besoins en combustible. Ils correspondent aux plus mauvaises terres et se situent, sauf exception, à la périphérie des terriers. Nous retrouvons aujourd'hui encore, la plupart de ces bouquets ornant d'une mosaïque le pourtour de la lentille des gaizes.
Entre les berges de l'Aisne et de l'Aire où la futaie constitue un seul bloc, l'œuvre poursuivie sans relâche du XI° au XIV° siècle par quatre abbayes, cinq châteaux, dix communes naissantes, conduisit à la disparition de la chênaie humide, maintenue seulement dans les gorgeons secondaires, à l'enlèvement, sur la ligne Binarville-Moiremont-Florent-Verrières, d'une large bande de la chênaie sèche. Les défrichements massifs seraient peut-être moins spectaculaires qu'à Triaucourt ou au Chesne Populeux:; les encoches pratiquées à Binarville jusqu'au ravin de l'Homme-Mort, à Moiremont sur les hauteurs de Florent, à la Grange-aux-Bois vers la Côte de Biesme, auront néanmoins amorcé le tronçonnement des bois de la rive orientale de l'Aisne. Maïs ici, comme à La Croix-aux-Bois ou à Châtrices, l'introduction hâtive de granges sur les Hauts et Petits Bâtis aux sols trop pauvres sera bientôt jugée illusoire; on y laissera repousser le taillis.
GESTION ABBATIALE. — Si les monastères ont taillé en pièces le
À capital forestier afin d'instaurer une agriculture qui leur paraissait être le meilleur mode d'utilisation des terres, ils ne semblent pas, par ailleurs, avoir
toujours dilapidé outre mesure les futaies laissées sur pied. Leur gestion fut longtemps réputée néfaste. Une opinion contraire, récemment formulée à l'égard de la Lorraine au Moyen-Age, serait, croyons-nous, également applicable à l'Argonne. Les documents écrits, archives et chartes, relatent le souci, pour les abbés, de se réserver le droit non seulement de stricte propriété dans leur juridiction, mais encore de coupe et d'abattage, de houpie, de chasse et de paisson du bétail. Jusqu'à quel pou ont-ils su le faire respecter ?
Une cense de Dauer Chonee. datant de Philippe-le-Bel, le Houpillard,
réunissait une centaine de roturiers dont un tiers, pas plus, se livrait “aux travaux des- champs. Les autres accompagnaient les bûcherons pour
élaguer et fagotter les cimes d'arbres, les branchages légers, les fascettes. Ce métier, surveillé par des convers et des moines, fort répandu en Argonne, était sévèrement réglementé.
Ayant largement usé de l'essartage, des coupes à blanc étoc, l'homme
à pu disposer d'énormes quantités de bois, donc protéger les réserves. Cette politique heureuse n'eut qu'un temps. À partir du milieu du XI
siècle, les défrichements se ralentissent, arrivent parfois à saturation. Pour parer aux demandes élevées en combustible et en bois d'œuvre, on puise désormais dans la haute futaie résiduelle. Les coupes s'effectuent sous le contrôle de l'abbaye et par ses soins; elle répartit ensuite les grumes et
les rondins entre les communautés, conservant pour elle-même les vieilles
écorces. Une rotation régulière, portant sur vingt à trente années, devient
coutumière au XVI siècle. Il est toutefois difficile de préciser, sauf à Beau-
lieu — 1580 — à quel moment elle est entrée en vigueur dans toute la contrée. De très bonne heure, Beaulieu et Châtrices ont abandonné un certain nombre de coupes aux censes, aux prieurés indépendants et aux
communes, tout en affectant les meilleurs fûts à leur usage personnel.
Dans tous les districts se pratique la paisson du petit bétail. De curieux chapiteaux, à Sainte-Menehould et la Neuville-au-Pont notamment, évoquent la glandée du porc qui, chaque année, revient avec l'automne. Les monastères ont perdu leur droit de pacage; la glandée n'en survivra pas moins jusqu'à la fin du XIX° siècle.
Hêtre, charme, bouleau et chêne sont dirigés d'abord vers les fours au verre, vers Ceux des forges et de faïenceries ou poteries, pour y être indistinctement brûlés. Une notable fraction des grumes de chêne est cependant destinée à la construction des habitations, à la fabrication des tonneaux et d'un mobilier dont il reste des pièces remarquables : armoires, vaisseliers, coffres et bahuts rustiques ornés de feuillage ou de glands moulés. Bien que plus récent, le monumental pressoir de Beaulieu serait une des plus belles réussites de cet artisanat.
Pour accroître leurs ressources et parer à des difficultés de trésorerie, Châtrices et Landèves expédient leurs chênes vers Châlons et Reims. Plusieurs confréries se répartissent le soin de les débarder et de les transporter au moyen de bâts et de charriots à prolonge. L'une d'entre elles, les muletiers de Binarville, bénéficiait d'une sorte de monopole; elle prêtait ses attelages et ses conducteurs expérimentés non seulement aux abbayes — La Chalade, Saint-Thomas, Moïiremont — limitrophes, mais encore au Mont-Dieu, à Landèves et à Montfaucon. Elle commerçait avec Reims et Sedan. Presque toutes les communes du centre de l'Argonne faisaient appel à sa compétence lors des charrois délicats. Sa renommée et son prestige sont demeurés intacts jusqu'à la Révolution.
Si les fiefs ecclésiastiques ont jalousement veillé, durant | pts de huit
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siècles, sur les grands ensembles qui deviendront, en 1792 et 1794, les Bois Domaniaux, ils ont du, entre temps, rétrocéder une partie de leurs propriétés initiales. A la longue, leurs droits et leurs privilèges se sont amoindris.