LES DEBARDEURS ET LE TRANSPORT DU BOIS
SORTIE DE COUPE. — Par des chemins provisoires qui partent du chantier, recoupent les triages, empruntent parfois les layons, tous les produits enlevés à la futaie et aux taillis sont d'abord débardés jusqu'aux routes forestières plus accessibles à tous les moyens de transport.
Cette première phase soulève de sérieuses difficultés lorsqu'il s'agit de déplacer les grumes de fortes dimensions sur les argiles du Bas-Pays, sur les limons argileux du plateau et, à plus forte raison, dans les fonds de la chênaie humide, où le sol détrempé, fangeux, est vite sillonné d'ornières profondes. Les pentes accentuées des versants, sur lesquels l'opération n'est guère moins délicate, gardent encore la trace de petites sentes transversales, toujours étroites : au milieu du XIX° siècle elles en facilitaient l'accès au mulet, chargé de descendre les grumes à la traînée, les bûches et les rondins au moyen du bôt. Assurant avec le cheval les débardages pénibles des vallons, les mulets, primitivement propriété des corporations de « brioleurs » dont nous connaissons la plus réputée, celle des muletiers de Binorville, étaient devenus celle des exploitants de coupes. Ils se rendaient seuls chaque matin de l'écurie aux chantiers en forêt, à de grandes distances, en groupe de vingt à cent et sous la conduite de l'un d'entre eux, toujours le même. Leur emploi dans les bois est désormais exceptionnel, les charroyeurs ne possèdent plus que deux ou trois mulets pour dix chevaux, ou plus. Aujourd'hui, les débardeurs utilisent de préférence le cheval pour enlever les grumes des fonds tourbeux et des versants, élargissant à cette fin les anciens sentiers de mulet. Les bois de feu déjà débités sont conduits au bas des pentes à l'aide de traîneaux aux montants recourbés, suivant un procédé semblable à celui des schlitteurs vosgiens.
La sortie des troncs volumineux commence à s'effectuer au moyen du tracteur court, muni de palans et spécialement aménagé. Sur le plateau, il entre en concurrence avec le cheval, auquel il enlève la plus grosse partie du travail, 75 % environ. Ailleurs, l'état du sol ou la déclivité rendent ses services aléatoires. Après plusieurs jours de charrois, par temps pluvieux, on est obligé de recourir aux fascines et aux claies, pour rendre le chemin viable. Depuis 1945, une entreprise industrielle a ouvert, avec une niveleuse à chenilles, la voie d'accès vers des coupes importantes pour assurer le passage sur l'argile d'engins mécaniques à grand débit, tracteurs lourds et camions de fort tonnage. Mais à la moindre pluie, il fallut franchir des ornières, des zones boueuses de plus de 80 cm de profondeur, si bien que le rendement du débardage en fut considérablement diminué.
Vêtus de pantalons bruns de velours côtelé maintenus par une large ceinture rouge ou verte, chaussés de grandes boites, débardeurs et « charretiers » sont peut-être, avec le bûcheron, les types les plus représentatifs de l'Argonne, évoquant ceux d'autrefois. Ils avaient conservé jusqu'en 1925 le monopole de la sortie de coupe et des transports. Depuis cette date, ils continuent à s'engager tous les ans lors de la louée d'automne. Mais ils sont demeurés fidèles à la traction animale. Aussi, pour assurer le service des tracteurs, les exploitants ont du faire appel à des conducteurs venus d'autres professions.
VENTE ET ACHEMINEMENT. — L'achat du bois de feu et l'estimation des grumes interviennent au moment où les produits vont quitter la coupe ou bien lorsqu'ils arrivent dans l'une des réserves principales constituées aux carrefours en étoile, à l'intersection des routes forestières avec plusieurs layons, les Mensognes de Chôâtrices, la Croix de Pierre de la Haute- Chevauchée, par exempie.
Il n'existe pas de règles fixes pour procéder aux ventes, pour déterminer les modalités du transport, la question du débardage lui étant toujours Die ou moins liée. Trois cas peuvent se présenter :
— L'achat est effectué sur le carreau de la coupe. L'acquéreur, une scierie, une entreprise de construction, engage alors des charroyeurs qui
se chargent des deux opérations et font parvenir les grumes ou les bûches à leur destination hors de la forêt.
— Le «marchand de bois », outre l'exploitation, assure généralement le débardage à ses frais. L'estimation et la vente ont lieu dans les dépôts provisoire des carrefours.
— Dans le troisème cas, tout le travail d'abattage, de manutention et d'enlèvement est effectué par le propriétaire lui-même, comme l'ont fait les maîtres-verriers d'autrefois pour alimenter leurs fours. Une telle organisation a été réalisée récemment par certaines scieries ou usines, mais pour une petite partie seulement de leur approvisionnement en bois d'œuvre.
Sous ce rapport, on peut dire que l'Argonne est demeurée fidèle à un système d'économie traditionnel.
En revanche, l'acheminement s'est modernisé : camions, camionnettes, trucks et palans de tous modèles, mis en service par des initiatives individuelles — quatre à cinq véhicules au plus — ont pris la place du cheval dans la presque totalité des transports aux grandes et moyennes distances. La réfection des chalaides ou chavées (1), des chemins empierrés où la lumachelle a remplacé la gaize qgélive sur les pentes les plus occentuées, la création de chaussées militaires dans la zone de guerre, l'ouverture de routes stratégiques entre 1930 et 1936 à Châtrices comme à Lançon, ont facilité la pénétration du moteur au centre des bois. Si l'accès aux entrepôts ou aux coupes n'est possible que par temps sec, l'enlèvement devant être terminé dans les délais prescrits, l'adjudicataire établit alors de nouveaux dépôts intermédiaires au terminus ou en certains points des voies carrossables macadamisées.
EVOLUTION RECENTE DE LA MAIN D'ŒUVRE FORESTIERE. — Sur les lisières et à l'intérieur des principales futaies, büûcheronnage, sortie de coupe et transports n ‘occupent, en 1947, que 6 à 7 % de la population, alors que cent années auparavant, une personne sur quatre, et dans plus de quinze communes, une famille sur deux, vivait des travaux en forêt. La crise qui s'ouvre à partir du milieu du XIX° siècle entraîne, soit un abandon pur et simple de ces occupations, soit une émigration définitive vers d'autres régions boisées. Elle ira en s'accentuant jusqu'à la fin de la guerre de 1914-1918. Depuis lors, l'appel à des ouvriers venus de l'extérieur, la résorbtion de l'émigration temporaire, le retour enfin des anciens bûcherons indigènes ou de leurs fils au métier de leurs ancêtres, indiquent que les conditions de main-d'œuvre se sont stabilisées sinon améliorées, que la situation actuelle permet de fournir aux coupes les bras qu'elles réclament.
DIMINUTION DES ACTIVITES FORESTIERES. — Si les villages de Brizeaux et de Waly, composés, à l'origine de communautés bûcheronnes,
(1) Le terme de chavée désigne les chemins de bois régulièrement entretenus de la région du Chesne, celui de chalaide étant réservé à ceux du centre du plateau des gaizes.
avaient groupé et conservé 400 habitants chacun, dont la majorité trouvait, en 1850, un emploi dans les bois de Beaulieu ou de Clermont, soixante-dix ans plus tard, ils n'en comptent plus qu'une centaine, la diminution portant principalement sur les forestiers, réduits à une dizaine environ et presque tous âgés. Toutes les agglomérations d'Argonne, en particulier celles des vallées de l'Aisne ou de l’Aire, dans lesquelles les métiers de la forêt ne constituent pas l'unique ressource, subissent des pertes analogues, quelquefois plus considérables encore. Rue ns
À Futeau, en val de Biesme, on constate une évolution un peu différente. Vers 1870-1880, la moitié des foyers de cette commune est occupée dans les futaies voisines, l'autre moïtié travaillant aux verreries de Courupt ou des Senades qui absorbent presque entièrement le produit des coupes. Les hommes, bûcherons et muletiers, passent au bois la majeure partie de leu existence. Ils ne se retirent dans leur habitation fixe du village qu'à la fin de leur vie, souvent après soixante-dix ans. Outre l'enlèvement des broussailles et la confection de fagots qu'elles transportent à la hotte, les femmes, aïdées par les enfants, se livrent à la cueillette des fruits, framboises, fraises, myrtilles et noisettes vertes, à la récolte des champignons. Cette dernière est restée en honneur et, ici comme à la Grange-aux-Bois, comme dans l'ensemble de la forêt, une centaine de personnes l'écoulent sur les marchés de Sainte-Menehould ou du Chesne, d'où les grossistes l'expédient vers Paris, Reims, Charleville. Mais ce commerce ne forme qu'une source de profits secondaires. Si, en 1920, il y «a maintenant à Futeau trois hommes sur quatre pour se rendre aux coupes, sans être assurés d'ailleurs de trouver du travail à la saison suivante, leur nombre total « diminué des quatre cinquièmes environ depuis 1870. Durant cette période, les verreries ont restreint leur personnel, puis fermé leurs portes.
Les habitants de Beaulieu vivaient du boïs depuis la fondation de l'abbaye. Après sa destruction et jusqu'aux premières années du XX° siècle, en septembre, la plupart des familles quittaient temporairement leurs demeures, les unes pour hiverner au loin dans les huttes, les autres pour les ravitailler. On comptait vers 1890 cent à cent-vingt de ces « ambulants », porteurs d'eau, étameurs, cordonniers (1) ou marchands de «bricole» qui parcouraient les exploitations forestières de Châtrices à Grandpré et visitaient les hameaux. En 1920, cinq ou six foyers seulement se dispersent dans les coupes éloignées, les ambulants ont perdu leur raison d'être. Leur : départ définitif et celui des bûcherons enlèvent à Beaulieu l'essentiel de sa population active.
Un semblable déficit de main-d'œuvre se produit dans les communes, qui, à l'exemple de la précédente, consacrent la somme de leurs activités ou presque, aux travaux de la coupe et du débardage: Boult-aux-Bois, Belleville au nord de Grandpré, Lançon, La Chalade au centre de l'Argonne.
L'appauvrissement des coupes, les ravages causés dans les futaies par la guerre, la réduction des besoins en combustible consécutive à la dispatition des fonderies et des verreries régionales, entraînent pour beaucoup de bûcherons un chômage forcé. Leurs conditions de vie sont précaires, parfois misérables, même pour ceux qui trouvent à s'engager au bois.
Elles imposent aux uns de se faire conducteurs d'attelages, menuisiers ou simples manœuvres, soit dans les entreprises de construction des bourgs, soit dans les usines de Reims ou de la vallée de la Meuse. En 1900, on en retrouve même parmi les ouvriers du fer, à Saint-Dizier, parmi les employés du réseau de l'Est. L'äbandon de la cognée ne concerne cependant qu'une petite fraction des büûcherons et des muletiers: les autres, 80 %
(1) Egalement connus sous le nom de chouffliks.
environ, continuent à exercer leur métier en se louant pour une, puis plusieurs saisons, hors de l'Argonne, principalement dans les forêts du Der et du Perthois, à Trois-Fontaines et à Wassy. Lorsque ces nouvelles coupes leur procurent, sinon de meilleures conditions d'existence, du moins un travail assuré, ils ne reviennent plus au pays. Ils s'expatrient plus loin encore : tel est, par exemple, le cas de six familles de la Grange-aux-Bois qui, parties vers la Brie en 1890, se regroupent et s'installent près de Nogent. L'émigration s'étend en direction du centre du Bassin de Paris, de la Haute-Marne, du plateau de Langres, voire du Morvan.
En même temps elle a pris des proportions inquiétantes. Au lendemain de la guerre, le pourcentage moyen de la main-d'œuvre forestière n'est plus que de 8,5 % dans les cantons boisés de Sainte-Menehould et de Clermont. Le problème qui se pose alors aux exploitants dans toute son acuité, est de trouver un personnel suffisant pour effectuer les coupes.
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| | DIMINUTION DES ACTIVITES EN FORET (chiffres globaux pour dix communes du centre du plateau)
population totale 6.700 | 4.560 | 3.450 | 3.400
Personnes employées au bois | 1.600 | (a) 400 125 160
L'APPPEL À LA MAIN D'ŒUVRE EXTERIEURE ET LA SITUATION ACTUELLE — 1920-1947. — Si les départs définitifs de bûcherons cessent de se manifester, l'émigration temporaire pour deux à trois hivers consécutifs dans le Der, le pays d'Othe, les forêts de Rocroi ou la Brie, se prolonge jusqu'en 1937, en s'atténuant progressivement. Elle ne porte plus que sur des isolés, en très petit nombre, et sur des échanges. Ses causes sont liées à des conditions particulières, que seuls le manque d'engagement dans les districts rasés par les combats, et le souci d'indépendance du bücheron d'Argonne peuvent expliquer. Pour compenser le déficit, des ouvriers étrangers le remplacent aux coupes: À Passavant, en 1935, on compte sept Italiens sur les dix hommes travaillant dans les bois domaniaux de Châtrices. A Florent, les Portugais et les Espagnols forment, avec les Belges, plus de la moitié de la main d'œuvre. Ils y ont fondé une famille et certains d'entre eux habitent même en permanence dans les huttes.
L'introduction des éléments nouveaux qui, au nord de Grandpré, comprennent surtout des Belges mêlés à de rares Polonais, gagne l'ensemble de la forêt. Forte partout, elle n'atteint pas toujours des taux aussi élevés que ceux de Passavant.
En un quart de siècle, le pourcentage moyen des personnes employées au bois est passé de 8,5 à 6,5 % dans les cantons précédemment considérés. mais depuis 1935, l'accroissement n'est plus imputable au seul apport d'étrangers.
Si des échanges existent encore, ils se produisent en sens inverse d'autrefois : plusieurs familles de la Brie viennent régulièrement installer leurs huttes à Courupt ou à Belval. Par ailleurs, tel bûcheron, dont les parents avaient besogné dans le Perthois, revient aux coupes de l'Argonne, et parmi les jeunes générations, quelques hommes choisissent maintenant le dur métier de la cognée.
Les conditions de transport, améliorées, leur permettent d'éviter l'hivernage, de se rendre facilement sur des chantiers parfois très éloignés
a) Les chiffres de 1850 à 1900 sont approximatifs.
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du village où ils habitent. La vallée de la Cousances, qui ne possède pas de bois, peut ainsi envoyer ses forestiers dans les disiricts de Hesse ou de Varennes, redevenus exploitables. É STE
Bien que limités en nombre, ces retours, favorisés par la revalorisation des futaies, l'aménagement de la « zone rouge », la rénovation de l'industrie locale du bois, sont liés également à li mise en application des nouvelles lois sociales. En vue de pallier aux aléas de la louée, insuffisante il y a vingt ans pour assurer le budget de leur famille, les bücherons et les débardeurs ont adhéré à des syndicats professionnels, rattachés à des organismes qui dépassent en général le cadre régional. L'ouvrier qualifié, fort recherché à l'automne, reçoit désormais un salaire appréciable, qui lui permet de rester au pays, souvent au service du même exploitant.