LES ARBRES FRUITIERS
L'Argonne forestière est entourée d'une ceinture presque continue d'arbres fruitiers qui, gagnant sur les plateaux, envahissent les clairières et se prolongent parfois, au delà de l'Aisne, jusqu'au pied du talus des craies. Cette masse de verdure aux lisières de la futaie offre un singulier contraste avec les étendues découvertes des bordures champenoises ou lorraines dont la dénudation s'exprime au « Poirier de Lavoye », lieu-dit qui doit son nom à quelques poiriers isolés dominant plusieurs centaines d'hectares de calcaires arides. Pour le paysan qui, en même temps que bücheron ou artisan était aussi quelque peu cultivateur, l'arboriculture fut un profitable complément à ses autres activités. Dans le paysage rural, les pommiers, mirabelliers et cerisiers s'associent selon les lieux soit aux terres labourées, soit à la prairie. Objet d'une exploitation traditionnelle, l'arbre fruitier a récemment progressé, se multipliant surtout sur les pentes de la gravelle gaizeuse ou sur les sables argileux masquant la pierre-morte des plateaux:
Champs plantés. — Nous en retrouvons la trace dans les actes de Passavant et de Villers, à propos de la mise en valeur de nouvelles terres au XVI° et au XVII siècles. Il est possible, à Beaulieu notamment, qu'ils aient fait leur apparition en Argonne beaucoup plus tôt, dès le XIT° siècle; mais nous n'avons pas de preuves certaines de leur présence ici durant le haut Moyen-Age. Aujourd'hui, à la Grange-aux-Bois, un cinquième des cerisiers se trouve encore enclavé dans des parcelles cultivées; il semble d'ailleurs que, la récolte des fruits se produisant avant la moisson, le premier souci du paysan soit plutôt pour l'arbre que pour le champ lui-même. Au contraire de ce qui se passe en Basse-Bourgogne, nous rencontrerons rarement, au milieu des blés ou des avoines, des pommiers et des noyers dont la maturité tardive permettrait de faire la cueillette après la moisson.
A l'exemple de La Grange-aux-Boiïs, toutes les communes du centre de l'Argonne possèdent toujours de nombreux champs plantés de modestes dimensions.
Vergers. — Ils ont une double origine. Ils forment partout des bouquets d'arbres assez denses, groupés à la périphérie des villages et leur donnant l'aspect particulier de véritables oasis. Ailleurs, dans la plupart des cas, le verger résulte tout simplement de la transformation de champs plantés en prés naturels; d'où des alignements réguliers d'arbres, retraçant ceux des parcelles primitives. C'est sur ces terroirs que l'on a procédé au maximum,
depuis 1900, à la multiplication des pieds, sans toutefois négliger leur implantation dans des prairies qui n'avaient jamais été labourées jusqu'à présent. 5 7 ATATEES AL
Zones de production. — Très répandus dans l'Argonne entière, les arbres fruitiers excellent principalement au sud et au nord du massif des gaizes.
— ils se concentrent d'abord, à l'orée des bois ou en leur sein, dans la région comprise entre Waly, Villers et Binarville. Comme dans le Bos- Pays de Givry où ils étaient cependant plus espacés, les pommiers viennent en tête; mais, certaines communes tendant à se spécialiser, nous assistons, à Brizeaux ou à Passavant, à une sensible régression des pommes (Réaux et Jean Tondeur (1) devant d'autres espèces. s =
La prune (Saint-Christophe — Bleue d'Argonne — Rouge de Lorraine) progresse aux environs de Sainte-Menehould. A Villers, Waly et surtout Passavant, l'effort des producteurs s'est porté sur la mirabelle (deux variétés : locale et lorraine) qui s'exporte partiellement vers Reims ou Paris et qui sert à la fabrication sur place d'une eau-de-vie fort appréciée, maïs dont la réputation ne dépasse pas le cadre de la région. Cinq villages, Waly, Brizeaux, Moïremont, La Grange-aux-Bois et Florent — dans l'ordre d'importance croissante — se sont orientés vers la cerise qui compte ici au moins autant que la pomme et la poire réunies. Il s'agit en général de « cœurs » ou de « bigarreaux », expédiés vers Metz, Paris et parfois même l'Angleterre. Ajoutons que certaines cerises aigres sont, à Florent, destinées à la distillation, afin de produire un kirsch consommé localement et qui, sans être mis en parallèle avec celui des Vosges ou de l'Alsace, n'en demeure pas moins goûté des indigènes. ,
— Sur les plateaux sablonneux de La Croix-aux-Bois et des Alleux, sur les versants bien exposés des fonds de Beaurepaire, de Quatre-Champs et de Voncq où le verger a supplanté la vigne, existe également une zone au moins aussi importante que celle que nous venons de décrire. Elle se poursuit, au-delà des limites de l'Argonne, vers Tourteron, le Chesnois Auboncourt et le nord-ouest ardennais. En plus des espèces mentionnées ci-dessus, la prune « Reine-Claude » qui, avec le pommier à cidre et devant le poirier — ou accessoirement le noyer — arrive au premier rang.
— Le val de Biesme vient en troisième position. Plus froid, il n'admet guère que les variétés de pommiers qui, fleurissant assez tardivement, échappent ainsi aux gelées de printemps. Aux Vignettes, sur les pentes de la côte de Biesme, leur extension en bordure de la route nationale Paris- Metz a fait, depuis 1900, reculer quelque peu la futaie. De ce fait, les plantations rejoignent presque celles de La Grange-aux-Bois.
— Dans la vallée de l'Aire, sauf peut-être à Varennes et à Chôtel- Chéhéry, l'arbre fruitier (pommier), déjà moins dense, reste localisé dans les jardins et les petits vergers entourant les habitations.
Toutes les communes que nous avons citées, d'autres encore, se livrent depuis une cinquantaine d'années, à la production intensive des fruits Durant la période 1920-1940, l'essor est remarquable. A Passavant, vers 1880, on estimait le nombre des arbres à quelques centaines de pieds seulement, avec une réduction des deux-tiers par rapport aux évaluations, d'ailleurs contestées, du milieu du XIX' siècle. Actuellement, grâce à une sélection des espèces les plus résistantes et les mieux appropriées aux sols argilo-sableux (pommier) ou sablonneux (mirabellier), on arrive au total élevé de plus de vingt mille pieds, inégalement répartis entre 250 proprié. taires. Des gains aussi nets sont à signaler dans la région des Alleux, au profit de la Reïine-Claude.
(1) Variété régionale (Florent ou Moiremont).
À Florent et à La Grange-aux-Bois, la densité des arbres est comparable à celle de Passavant. Ici, cependant, on s'est d'abord appliqué au rajeunissement des vergers trop vieux; ce n'est que vers 1940 que l'on a abordé le deuxième stade : la multiplication des pieds. . Dans toute l'Argonne, la récolte non seulement des cerises, des mirabelles et des reine-claudes, maïs encore des pommes, pour le cidre, s'est intensifiée. L'accroissement de l'arboriculture a favorisé, à Sainte- Menehould notamment, l'éclosion de pépinières.
L'ELEVAGE