‹ L'Argonne et ses borduresChapitre 134 sur 162 · D PE DUR · texte numérisé non relu

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des maïtres-verriers du val de Biesme, jaloux de leur quasi-monopole, entraînent l'arrêt du travail dans le vallage de l'Aisne. C'est probablement pour la seconde raison qu'une verrerie, érigée à Sainte-Menehould après la Révolution, n'a pu s'y maintenir. EHRER

Entre Saint-Rouin et le Four de Paris, l'industrie du verre aurait fait son apparition dès le XI° siècle. Il se serait alors agi, non pas d'ateliers fixes, mais de petits fours à pots isolés, transportables et se déplaçant plus ou moins avec les coupes. Nous en trouvons encore des traces, au sein de la forêt et à proximité des sources, dans toute la zone des domaines abbatiaux de Beaulieu et de La Chalade. Conscients de l'œuvre qu'ils accomplis- saient, les maïîtres-verriers ont obtenu, au XIV° siècle, leur anoblissement :

« Dès 1312, Philippe le Bel autorisait les gentilshommes de Champagne « à souffler le verre sans déroger. En 1448, une charte du Duc de Lorraine « les maintenait dans leurs anciens privilèges (1). » |

Peu à peu, les ateliers forestiers se regroupent, se réfugient dans les clairières de la Biesme où ils profitent de la route Saint-Rouin-Vienne-le- Château qui demeurera cependant jusqu'en 1910, en raison des charrois de bois et d'un trafic intense, une véritable suite de fondrières. La date de fondation de ces verreries fixes n'est pas connue, sinon celle de Courupt : 1582. Par contre, les critères de leur emplacement sont encore visibles en maints endroîts : noms de lieux-dits, infrastructure de bâtiment, débris de four et de verre.

«Il y en aurait eu quatre autour de Futeau : Courupt, Bellefontaine, Futeau et La Contrôllerie; quatre également en aval des Islettes : Le Neufour, La Chalade, Le Four de Paris et La Harazée, alors que le bourg central en était lui-même dépourvu. Les documents ou la tradition orale nous rapportent l'intérêt et la vitalité de ces entreprises d'aspect artisanal, employant de vingt à trente ouvriers et se servant de fours à pots, non continus.

Nous connaissons mieux la dernière venue d'entre elles, celle des Senades, qui avait acquis sur les autres, sur Courupt notamment, la supériorité. Ici, une centaine de souffleurs lançaient annuellement sur le marché (Champagne, Lorraine, Paris, voire Belgique et Hollande), au milieu du XIX° siècle, outre le verre à vitres, la cloche à melons (25 à 30.000) et surtout la bouteille, type « champenoise » (1.500.000 environ). Ici, était tenté avec succès, vers 1900, le soufflage mécanique du verre. Peu après, les moîtres-verriers prirent la décision de transférer leur usine de l'écart des Senades aux Islettes — car nous sommes désormais en présence d'une usine moderne —, où elle pourra disposer d'une liaison directe avec la voie ferrée. Trois fours à grande capacité sont édifiés, qui utilisent non seulement le bois (100 stères de chêne et de hêtre par jour), maïs aussi le charbon (1/4 du combustible). On embauche jusqu'à 220 ouvriers et spécialistes. En 1928, nouvelle étape : le soufflage à la bouche est strictement réservé à la fabrication des cloches. Le rendement augmente d'un tiers: de 1925 à 1935, la verrerie sort près de 2.700.000 champenoises par an, un maximum. Il convient maintenant d'y ajouter : les bouteilles à bière (200 à 300.000), le litre blanc de modèle courant (250 à 325.000) et le bocal à conserve, de marque « Idéal », dont les Islettes détiennent le brevet.

Cette verrerie, mieux placée et mieux outillée, fonctionnera jusqu'en 1937. Plus qu'un défaut de modernisation — un effort soutenu ayant été fait en ce sens —, la concurrence, la mévente du champagne entre 1930 et 1940, la crise économique générale et un grave accident survenu aux fours à cette époque sont responsables de sa fermeture.

Fonderies et forges. — La guerre de 1914-1918 détruisit, à Apremont, l'unique forge qui rappelait encore une métallurgie concentrée en val d'Aire

(1) G. Chenet: Argonne, p. 18.

et ayant rayonné sur l'Argonne entière. Quelques années plus tard, les deux fonderies de Saïnte-Menehould, émules de celles de l'Aire, se voyaient contraintes, à leur tour, de licencier leur personnel. L'existence de tels ateliers, bien modestes d'ailleurs, n'avait rien de paradoxal, pas plus au moyen âge qu'au XVII ou au XIX: siècle : ils avaient pour eux le bois, l'eau, le fer oolithique, contenu dans les argiles jaunes aptiennes de la minière du Boïs des Loges, et la main-dœuvre. Trois à quatre cents ouvriers, réportis entre une douzaine de forges et de fonderies rurales, dont les plus imporlantes se trouvaient à Exermont, Montblainville, Apremont, Cornay et Grandpré, livraient des tôles, des socs de charrue, des outils divers pour l'agriculture et le bûcheronnage, des grilles, des cloches, des bénitiers et des plaques de foyer. Depuis la Révolution, Apremont fournissait aussi, en quantités réduites mais assez régulièrement, du matériel de guerre. A l'inverse des vallées ardennaïises de la Semoy et de la Meuse, l'Argonne ne s'était, à aucun moment, franchement orientée vers la boulonnerie. Nous rencontrions enfin quelques petites fonderies rivales, analogues aux précé- dentes et essaimées, les unes à Vouziers ou à Sainte-Menehould, les autres dans les vaux de la Biesme, à Futeau, aux Islettes et à Vienne-le-Château, et de la Fournelle, autour de Quatre-Champs. Mais leur activité était beaucoup plus limitée et leur clientèle restreinte aux villages voisins.

Après épuisement du gisement du Bois des Loges (1870), le val d'Aire dut faire appel, pour son minerai, aux bassins de Longwy et de Briey. Substituant ensuite partiellement le charbon au bois, il se soumettait à une autre servitude : importer son combustible du Nord ou du Pas-de-Calais.

Termes

Æm /onderie et Forge Petite forge Ancienne minière

Csrrière ou graviére

Brigueterie luilerte

Nodules de Phosphates

Artisans du bois Montblainville ®

Tisserends FUN Vérennes

ÉDIÈN AC

Fig. 28. — Industries du val d'Aire, au XIX® siècle.

Engagé dans une lutte inégale, éloigné de ses fournisseurs en matière première et mal desservi par la voie ferrée de Challerange à Apremont, il fut vite distancé, notamment par les régions de Charleville et de Saint- Dizier. De là résulte l'élimination rapide d'un des petits groupes métallurgiques du Nord-Est de la France.

Autres « arts du feu ». — À toutes les époques de son histoire, l'Argonne a modelé ses argiles. Il n'est point de vallée où affleure le gault au sein de laquelle n'ait été exercé une semblable industrie.

— De la préhistoire, nous sont parvenus les urnes noirâtres d'Haulzy, vernissées intérieurement, et les vases à fond plat de cette station ou polychromes de celle de Marson.

— Au Il siècle après Jésus-Christ, les gallo-belges de la vallée de la Biesme connaissaient, nous dit Chenet, les secrets de la terre sigillée. Ils

moulaient quantité de poteries sobrement décorées de figurines de chasse, que l'atelier du Pont des Rêmes, au Claon, exportait, grâce à la voie romaine, vers Metz, Trèves et le Rhin de Coblence. Le Claon «a vraisemblablement détenu le plus important des fours échelonnés sur les rives de la Biesme, de l’Aire, de la Buanthe — Avocourt — et peut-être de la Fournelle — Noirval. Au lendemain des invasions germaniques, les artistes rénovèrent leurs procédés et se spécialisèrent dans les vases décorés à la molette.

— Les fondations abbatiales et communales du moyen âge ont favorisé l'éclosion de nouvelles fabriques qui, demeurant dans la ligne de conduite instaurée par leurs ancêtres, n'ont jamais pris par la suite les proportions de manufactures ou d'usines. Entre les XI° et XIX° siècles, plus de cinquante d'entre elles, très diversifiées dans leur orientation, verront le jour sur le pourtour et au centre du massif des gaizes, ainsi qu'à Montfaucon et à Avocourt, autre lieu de prédilection du travail de l'argile albienne :

Les faïenceries, « dont plusieurs étaient issues également d'ateliers de « poteries antiques et dont tous les fours sont depuis longtemps éteints, « connurent pendant le XVIII siècle et partie du XIX’, une belle période « de prospérité. Maintenant encore, leurs pièces au brillant décor sont « recherchées des collectionneurs. La faïencerie la plus connue était celle « dite des Islettes, Bois d'Epense, qui existait antérieurement à 1750. Celles « de Salvanges, Montgarny, Clermont, Froidos, Waly, Lavoye et Rarécourt « ont fabriqué également d'intéressants produits (1). »

Plats et assiettes à roses ou « islettes » qui garnissent aujourd'hui les dessus de cheminées, les murs et les vaisseliers en restent, à peu près, les uniques souvenirs. Mais ce n'est pas seulement par ses faïences renommées que le val de Biesme concurrençait, dans ce domaine, les autres secteurs. de l'Argonne.

La vaisselle de terre d'usage domestique fut ici l'œuvre de petits artisans groupés par trois ou quatre dans les villages et les hameaux, aux Islettes, aux Senades et à Futeau notamment. La Biesme fut cependant devancée par le Bas-Pays, avec Triaucourt, Passavant et Laheycourt, et surtout par Froidos où s'élève encore « la demeure des anciens maîtres-faïenciers, tout auprès de laquelle un potier continue à cuire ses fournées ».

Tuileries et briqueteries s'étaient hôtivement multipliées lors de la colonisation du haut moyen âge. Elles eurent ensuite des fortunes assez inégales. Il y en eut jusqu'à trois autour de Grandpré, des Islettes et de Givry, trois aussi à Passavant qui produisait annuellement, vers 1880, outre des drains, et des briques jaunes ou ocres, près de quatre millions de tuiles rondes « canal », quatre à proximité de Vouziers, cinq sur les plateaux gaizeux, recouverts d'argile rouge, de Sainte-Menehould et dans la ville elle-même. Il suffit de consulter les feuilles de la carte d'état-major au 1/80.000 pour relever la présence, entre les noyaux précités, de ruines d'une vingtaine de briqueteries rurales qui n'avaient pas toutes fonctionné simultanément. Compte tenu de cette restriction, le nombre des ateliers encore en service au début du XX° siècle pouvait paraître exagéré. Il l'était certainement et la guerre de 1914-1918 qui, par ses destructions, a prolongé leur existence

(1) G. Chenet : Argonne, p. 19.

de quelques années, l'a prouvé. La brique rouge et la tuile mécanique universelles, de format différent, ont alors supplanté les traditionnels matériaux de construction. À l'exception des fours de Sainte-Menehould et de Vouziers, seul est susceptible d'être mentionné aujourd'hui celui des Petites Islettes, restauré, modernisé et doté d'un équipement électrique.

Broyage des phosphates de chaux. — D'origine récente, l'extraction des nodules n'est apparue en val d'Aire que vers 1865, à Grandpré. Sur toutes les terrasses s'ouvrent des carrières et des puits, défonçant le gault et les sables verts inférieurs qui contiennent trois bancs suffisamment abondants pour justifier leur exploitation. En moins de vingt ans, puits, ateliers de lavage et moulins hydrauliques aménagés pour le broyage fleurissent sur les rives de l'Aire, gagnent la Forêt de Hesse et le couloir des Islettes qui deviendra bientôt le principal centre d'extraction et d'apprêt des coprolithes OU « coquins ».

La zone de production s'étendra finalement de Chôâtillon-sur-Bar à Laheycourt, par Grandpré, Varennes, Aubréville, Les Islettes, Rarécourt et Triaucourt. Moins fructueux furent les essais, tentés à l'ouest de Saiïnte- Menehould, pour retirer les nodules des sables verts supérieurs de la craie glauconieuse. En 1900, les rendements atteignent leur maximum et la production s'élève à près de 20.000 tonnes pour les seuls cantons de Clermont, Varennes, Triaucourt et Laheycourt. Durant la décade 1900-1910, un fléchissement commence à se dessiner. Les gisements, d'ailleurs très variables, deviennent plus difficiles à exploiter ou s'épuisent. L'Argonne souffre déjà de la concurrence de la Picardie, mieux située : Triaucourt manque totalement de débouchés, Apremont et Grandpré n'ont, pour exporter, qu'une voie ferrée secondaire. La guerre fera le reste. L'industrie des « coquins », qui avait embauché les ouvriers des fonderies et des briqueteries de l'Aire, disparaîtra aussi vite qu'elle était venue.

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