‹ L'Argonne et ses borduresChapitre 140 sur 162 · GRANGE · texte numérisé non relu

GRANGE

© Porte cochere

© Piece d'entrée @ Porcherie

© Poulailler

Fig. 31. — Sainte-Menehould : la Haute-Maison.

L'habitation, dont les murs sont en gaize pour le rez-de-chaussée et en torchis — avec revêtements de lattes de bois — pour l'étage, est donc bien distincte des dépendances, hormis toutefois la réserve à bois et la porcherie attenantes. À ce plan s'applique la conclusion de Demangeon : 5

« L'armature profonde reste et traduit le but de la maison : grouper les « organes vitaux de la ferme autour d'une cour enclose où tout se passe « sous l'œil du maître. »

A Saint-Hilairemont, sur le terroir de Courtémont, commune de la vallée de la Bionne, les Templiers de la Commanderie de Reims avaient construit pour leur propre usage un solide édifice de pierre, petit prieuré d'allure cossue et comportant cinq grandes pièces donnant sur un large corridor allant d'une extrémité de la cour à l'autre. Le logis du fermier, beaucoup plus modeste, est accolé à l'étable, près de la porte voûtée précédée d'un pont sur un fossé rempli d'eau. Lo ferme de Bignipont, entre Sainte-Menehould et Chaudefontaine, totalement bâtie en brique rouge, donne plus encore que la précédente, avec ses murs extérieurs aveugles et sa fière tourelle d'angle devenue un simple pigeonnier, l'impression d'une maïson

fortifiée.

Il est compréhensible que, dans ces zones forestières ou pré-forestières, l'homme ait cherché autrefois à réunir en un même lieu, et le bétail qui, en vertu des rigueurs hivernales, ne pouvait demeurer dehors pendant la

mauvaise saison, et tout ce qu'il était possible d'y rassembler, non seulement sis par un souci d'organisation et de direction toujours valable aujourd'hui, mais encore, en certains cas, par une obligation de défense contre les

dangers éventuels venus de l'extérieur. Citons en exemples les fermes primitives de La Grange-aux-Bois, des Grangettes et des Chalaites, celles-ci incluses dans un bastion détaché du châtelet de Saïnte-Menehould, qui, placées sur le chemin des Isleties à proximité de la frontière d'Empire, furent au cours d'une histoire mouvementée maintes fois pillées et rançonnées. Il semble que ce fut aussi le sort, peu enviable, de La Renarde, de Martincourt et des Loges, de La Converserie, installées respectivement dans

les autres défilés, à Vienne-le-Château, à Marcq et Grandpré, à Quatre-

Champs enfin.

Origine et répartition. — La dispersion des fermes et leur isolement . A 2 =. = . - , aux extrêmes limites des territoires communaux attestent encore d'une

implantation faite, à partir du XII siècle, au hasard des défrichements. Les.

noms qu'elles portent, ceux qu'elles ont donné aux lieux-dits, aux hameaux, parfois même aux villages dans lesquels elles sont maintenant noyées, nous renseignent assez exactement sur leur destination originelle.

Ici ce sont les NOUES, établies comme la Noue-Saiïnt-Vanne des Islettes

et la Noue-Naviaux de Vienne-la-Ville, sur les premières pentes ou sur le rebord des vallées et dont les terres ont été gagnées, par essartage sur la forêt, par assèchement sur les marécages et les aulnaïes. Aüïlleurs, nous trouverons des CENSES, terme fréquemment rencontré dans le pays wallon et en Ardenne. Attachée à des fondations abbatiales comme celle de La Converserie, l'expression s'est propagée au travers de l'Argonne en même temps que le régime auquel elle était liée; maïs elle ne subsiste dans la toponymie quel sur le fief de Chôâtrices, avec les censes Brissier et Robert. Les plateaux gaizeux de La Croix-aux-Bois et de Florent ont connu ou connaissent encore des GRANGES et des BATIS, tels que les Hauts-Bûtis de Talma et La Placardelle de Vienne-le-Château. Les « Hocarderies » du Morthomme et de Moiremont, où les hocards fabriquaient des sabots, semblent indiquer que les activités à l'intérieur de l'enceinte ne se sont pas toujours limitées, au début du moins, aux uniques travaux des champs. A Quatre-Champs, il vient s'adjoindre ainsi au bâtiment d'habitation un ou plusieurs locaux pour des ateliers de réparation du matériel, de menuiserie, de tonnellerie et de vannerie. Lorsque ces petits métiers complémentaires ont émigré vers le village, les pièces qui leur étaient réservées, devenues

vacantes, ont été, soit abandonnées, soit affectées à des destinations les plus diverses.

L'exitrème multiplication de ces fermes n'était, certes, pas en rapport avec les faibles possibilités agricoles des sols gaizeux, d'où leur inégale durée. Hâtivement installés, les premiers occupants cherchent d'abord à se suffire à eux-mêmes. Les dépendances ne comprennent donc initialement que la grange et, au plus, une étable ou une bergerie de fortune. On ajoute au fur et à mesure des besoins, au gré voire à la fantaisie d'exploitants venus parfois de contrées fort différentes, les annexes devenues indispensables. Cette implantation ne témoigne guère d'une ordonnance rationnelle des constructions dispersées autour de la cour. Celle-ci n'est même pas loujours fermée. Certains domaines situés à l'écart des grandes routes, tels le prieuré de Beauchamp et Alliépont, ont leur grange et leur logis de part

et d'autre d'un chemin de terre, l'arrière donnant immédiatement sur les pièces cultivées ou les prairies.

Nous touchons ici à une des principales différences qui existent entre

MT en

Carre

4 he 1 SANT CR SEE r)

les vieilles fermes d'Argonne, de brique ou de bois, fortifiées ou non, aux plans les plus variés, et les maisons semblables de la Champagne comme de la Lorraine voisines. :

L'espace venant à manquer dans l'ensemble primitif, il fut ensuite édifié aux carrefours les plus facilement accessibles du terroir des granges isolées pour remiser l'excédent, tantôt de fourrage, tantôt de grain que l'on battait sur place. Certaines censes en posséderont deux, trois ou quatre qui deviendront quelquefois à leur tour le noyau de nouvelles exploitations indépendantes. Devant l'évolution de l'agriculture, les fermes les plus pauvres ou trop proches les unes des autres ont disparu. Les granges se sont effondrées. Il n'en subsiste plus qu'un nom sur la carte, notamment au sud de l'abbaye de Landèves, dans les fonds du ruisseau de Beaurepaire, dit des Noues, et aux environs de Moiremont, sur les districts forestiers des Hauts-Bâtis ou sur les plateaux des Grangettes. Il en résulte, dans la répartition actuelle des. habitations avec cour, de grosses variations de densité. Leur fréquence aux abords et au sein même des vallées principales est encore élevée :

— on en compte près de quarante, de divers modèles, éparpillées à raison de deux ou trois par commune sur les coteaux qui, de Vouziers à Givry, encadrent l'Aisne et son affluent l'Ante. Il n'y en a que quelquesunes dans la plaine d'inondation; mais elles deviennent nombreuses lorsqu'elles sont édifiées sur les meilleurs sols argilo-limoneux de Termes et de Chestres au nord, de La Neuville-au-Pont, de Saïnte-Menehould, de Villers et de Daucourt au sud.

— Dans le secteur Grandpré-Varennes où les villages se succèdent assez régulièrement sur les deux rives de l'Aire, les grosses fermes isolées — Martincourt, Les Granges de Chéhéry et Le Mesnil, par exemple, — se sont établies de part et d'autre de la rivière, alternant aïnsi avèc les agglomérations. En revanche, de Varennes à Clermont et Waly, en face de Neuvilly et de Rarécourt, elles se sont réfugiées sur la rive gauche, au pied de la côte des gaizes couvertes de forêts. Rochamp, Maison Faillette et La Grange Le Comte, pour ne citer que les plus caractéristiques, sont, tantôt de solides constructions de pierre, ornées d'une vigne ou d'une glycine, tantôt des « bâtis » plus rustiques, en réalité d'anciennes maisonsbloc transformées par adjonction d'une étable séparée, et perdues, à

. l'orée même des futaies, au milieu de leurs vergers. Au total, plus de quinze de ces domaines subsistent à l'heure actuelle sur les pentes argileuses descendant vers l'Aire.

— Quoique présents à l'intérieur du massif des gaiïzes, ils s'y font beaucoup plus rares. Dans le val de Biesme, ils se concentrent autour des Islettes ou forment la structure des hameaux environnants : ainsi en est-il de Broda, des Noues, de La Maïison-Dieu et de La Thibeaudette, autrefois ateliers de fondeurs ou de potiers, prieurés, léproseries même autant qu'exploitations agricoles. Dans la région de La Croix-aux-Bois, à Grandpré comme à Quatre-Champs, les lourdes masses blanches et grises de Talma et de Fumuy, de La Noue-Adam et de La Converserie, dont les corps de bâtiment, agrémentés de clochetons, sont faits de calcaire et de bois, dominent de quelques mètres les fonds, les unes, du ruisseau de Talma:; les autres, de la Fournelle.

Enfin, sur les plateaux eux-mêmes, il ne reste que les petits groupes de La Grange-aux-Bois, de La Placardelle, de Beaurepaire et des Alleux. Leur maintien est lié aux terres limoneuses conquises sur la forêt par les premiers défricheurs.

Si toutes les. fermes ont subi, parfois en dépit des apparences, une évolution récente : agrandissement plutôt que perfectionnement de l'étable,

introduction du courant-force et construction, au besoin, de garage pour les tracteurs et les machines, aux types traditionnels sont venues se juxtaposer des créations plus récentes, non seulement dans la zone rouge de guerre, mais encore en plusieurs points de l'Argonne et de ses bordures; telle, au début du XX° siècle, La Normande de Belleville; tel, dans le Bas- Pays des Argonnelles, le Vieux-Monthiers de Sommeille. Ici, pas de cour fermée, pas de clôture, sinon quelques treillages. On a vu large, sans se soucier de l'espace, pour distribuer aussi bien les granges à soubassement de brique rouge, les hangars métalliques, les annexes, que les étables et les écuries. À l'écart, desservis par des allées empierrées donnant sur une route centrale, le logis du propriétaire et les maisons d'ouvriers ayant chacune leur propre jardinet. | ù

Page 1